XXVIII

Stamboul _iok_, Osman: Béicos.

Non, je ne veux pas redescendre à Stamboul. Cette petite bataille

contre l'Écossaise m'a fouetté le sang, et me voilà précisément dans

l'état d'esprit que je souhaitais. Je veux, cette nuit, dormir dans ma

maison turque de Béicos. Un caprice....

Un caprice sentimental: ce matin, la vieille Arménienne à mine si

correcte et décente m'a apporté, derechef, une lettre sur papier

dentelé d'or. Et je sais qu'aujourd'hui, ma petite ingénue turque est

seule au logis--toute seule: sa mère à Stamboul, son père je ne sais

où....

Bref, deux fantaisies qui s'échangeront.

... On me guettera tout l'après-midi, au shahnichir, et pourvu que mon

caïque arrive avant la nuit, pourvu qu'on puisse le reconnaître, tout

ira bien, tout sera facile. J'entrerai d'abord dans ma maison à moi; et

j'attendrai qu'il fasse bien, bien noir. Après quoi, je sortirai par

la porte de derrière, sans bruit; et je n'aurai plus qu'à sauter un mur

de jardin, un mur très bas. Rien davantage. Dans le jardin, il y aura

quelqu'un....

Quelqu'un. Une petite tille voilée, dont le cœur battra fort....

Qu'attend-elle au juste de moi, cette enfant tentée peut-être par

mon dolman bleu ciel et par cet attrait mystérieux que l'Étranger,

l'Exotique exerce toujours, irrésistiblement, sur les cerveaux et

sur les cœurs de femmes? Ça serait chaste au dernier point, ce

rendez-vous, que je n'en serais pas surpris le moins du monde....

* * * * *

Douze heures à la turque. Le soleil vient de disparaître. Mais nous

arrivons. Nous serons avant la nuit sous le shahnichir.... Le ciel est

d'or rouge, les collines d améthyste; la mer exhale une buée diaphane,

qui adoucit chaque contour et irise chaque nuance; l'air pur, à peine

moins tiède qu'en été, enivre.... Les caïkdjis rament lentement, à

grands coups souples.

Hélas! lady Falkland, prisonnière là-bas, sous la garde haineuse de sa

rivale, soupire peut-être vers mon caïque, vers mon caïque libre en

plein milieu du large Bosphore.... Et moi, j'aimerais presser en cet

instant sa petite main de soie....

... Un bruissement soudain passe au-dessus de l'eau--une troupe

d'alcyons qui volent trop vite pour qu'on ait le temps de les

entrevoir, dans la brune....

* * * * *

Béicos. Nous arrivons. Le shahnichir est bien voilé de ses rideaux

opaques. Guette-t-on, ne guette-t-on pas? Peut-être est-on distraite.

Il ne faut qu'une seconde d'inattention.... Mais, sur mon ordre, le

vieil Osman entonne une de ces complaintes turques que j'aime, parce

qu'elles rient et pleurent à la fois, dans chacune de leurs mesures.

Voilà qui peut servir de cor avertisseur....

Ma maison.--Je la retrouve telle que je l'ai quittée. Cinq semaines

d'absence, ce n'est guère.... Je m'assieds. Il me semble que je rentre

d'une promenade, pas très longue. Je suis chez moi....

Chez moi. Je n'ai pas cette sensation d'être chez moi, rue de Brousse.

Dans Péra, je suis un étranger. Oh! il faudra que je loue une maison

turque, pareille à celle-ci, dans Stamboul, pour l'hiver....

Les tapis de Mehmed pacha, que, naturellement, j'ai laissés

ici--qu'est-ce qu'ils feraient rue de Brousse, dans une maison pérote,

ces tapis de pacha et de Croyant?--les tapis de Mehmed pacha sont bien

plus beaux que tous ceux que m'a vendus M. Carazoff. Quand j'aurai,

dans Stamboul, une maison turque, j'y mettrai les tapis de Mehmed

pacha. Et là, ils ne seront pas dépaysés, puisque la maison sera

turque....

* * * * *

Une à une, les fenêtres de la rive d'Europe s'éclairent. La nuit

s'épaissit.

... Un harem. Tout à l'heure, j'entrerai dans un harem; et l'aventure

sera beaucoup moins périlleuse que jamais je n'aurais imaginé.... Tant

pis, d'ailleurs!...

L'amour d'une femme turque, quelle impossibilité, s'il fallait en

croire tout ce qu'il y a dans Constantinople de diplomates et de

financiers!--«Hein, vous dites? un Frank, amant d'une Turque?... Mais,

mon cher, à quoi pensez-vous! c'est folie, folie pure et simple....

L'histoire d'Aziyadé? fable, vanterie!... Voyons, réfléchissez:

nous, les Européens établis à Constantinople, nous qui ne passons

pas, comme vous, nous qui restons! eh bien, avons-nous des Turques

pour maîtresses?...» Parbleu! ils fuient Stamboul et l'Asie: ils

s'emprisonnent dans leur Péra, ils n'en sortent jamais; ils y vivent

entre eux, cloîtrés: et la vraie Turquie leur est plus étrangère

qu'elle ne m'était avant mon départ de France. Certes, plus étrangère!

J'ai entendu, de cette oreille-ci et de celle-là, un premier drogman

d'ambassade, citoyen de Constantinople depuis plus de vingt-cinq ans,

m'affirmer avec une entière candeur que, dès le coucher du soleil,

nulle maison de Stamboul n'avait le droit d'éclairer une seule de

ses fenêtres donnant sur la rue! Il m'affirmait cela à moi, qui,

quatre fois par semaine, vais, minuit sonnant, boire mon café parfumé

d'ambre, devant la mosquée de Mahmoud pacha, laquelle est au cœur

de Stamboul. Il y a là de grands platanes, d'où pendent des lanternes

on ne peut plus claires; et quelque deux cents vieux Turcs y fument

leurs narghilés, sans nul souci de l'heure tardive.

Bonnes gens de Péra! ouvrez vos longues oreilles! tout à l'heure, moi,

simple passant sur votre sol, je serai seul à seule dans son haremlick,

avec mieux ou pis qu'une femme turque! avec une jeune fille, fille d'un

iman.

* * * * *

Plus qu'un soupçon de crépuscule au-dessus des collines d'Europe....

* * * * *

--Pauvre petite! C'est très mal, ce qu'elle fait là. Dans le haremlick,

un Infidèle, un mécréant, un giaour! Mais, est-ce bien sa faute?

Elle en a tant vu, des giaours, dans la rue, en caïque, en voiture,

partout.... Et elle a vu aussi, partout, leurs femmes--des femmes sans

voile, sans pudeur, sans haremlick--honorées quand même, saluées,

respectées!--Elle n'y comprend plus rien, elle brouille tous les

principes. Où est le bien, où est le mal? On ne sait plus....

* * * * *

O Mehmed pacha I vous m'aviez très bien expliqué ces choses....

Nuit noire. Allons, c'est l'heure dite. Il ne faut pas qu'une petite

fille attende trop longtemps dans un jardin nocturne, où, sûrement,

rôdent des fantômes....

En avant.... Après tout, l'expédition ne va pas sans quelque risque

pour le Frank comme pour la Turque. Un coup de couteau est vite donné,

par un valet trop fidèle à la loi du Coran.--Et le danger purifie tout.

Mes caïkdjis dorment déjà. Je sors de la maison sans qu'ils

m'entendent.--Mon jardin; ma petite porte--et voici la rue campagnarde,

pavée de cailloux à têtes rondes. Pas un chat, cela va bien. Un

silence de cimetière. Aucune lueur suspecte, sauf, là-bas, les trois

fenêtres lumineuses d'une maison de bois, inconnue; mais nulle ombre

inquiétante dans la transparence des rideaux de toile. Personne.

Sécurité entière. Et voici le petit mur....

Il ne tient qu'à moi d'enjamber.... Mais non, pas encore. Cette rue

musulmane, muette et mystérieuse, cette maison isolée, les hautes têtes

des cyprès dressées alentour, et la princesse voilée qui attend dans

l'ombre, parmi les roses du jardin, que vienne le chevalier errant au

pourpoint d'azur ... c'est une page des _Mille et une Nuits_ que je vis

en cette minute et je veux retenir la minute pour savourer la page plus

longtemps.

Ho! un bruit de cavalcade au bout de la rue. Est-ce le Khalife

abbasside qu'on nomme Haroun, et son vizir l'Altesse Giafour, et

l'eunuque nègre qui porte la rondache d'argent, tous trois en ronde

nocturne, et veillant au bon ordre de l'Empire? Je rétrograde jusqu'au

mur de mon jardin à moi, et j'attends. Le bruit se rapproche. Des

sabots choquent le pavé....

Hélas! non; ce n'est ni le Khalife, ni le vizir ... seulement la troupe

en goguette des ânes du village, qu'on laisse libres la nuit, et qui

vont par les rues, sans bât ni licou. N'importe, c'est joli, cette

procession de petites bêtes grises, trottinant à la queue leu leu....

Ils ont passé, tels les djins de la chanson. La rue, derechef, est

silencieuse. Et le mur est là, pas beaucoup plus haut que mon front....

Étrange! pas de fièvre du tout:--pas d'impatience, pas de désir.

Pourtant, dans une minute, une petite main saisira la mienne, et je

suivrai la princesse voilée; dans deux minutes, la princesse ôtera son

voile.... Mais il fait trop doux et trop calme au pied de ce mur que

je ne me résous pas à sauter.... Voici ce que c'est, je crois: je ne

la connais pas assez, la princesse voilée. Je ne l'ai vue qu'une fois,

une seconde, à son shahnichir. Et d'autres traits, d'autres yeux sont

dans ma mémoire et m'empêchent de bien songer à elle, et me défendent

d'imaginer son baiser....

Je vois, au fond de ma pensée, des cheveux couleur de nuit, un

regard fier et songeur, une bouche triste qui sourit par-dessus sa

tristesse,--qui sourit courageusement.... Dans cette vision, il n'y

a pas de shahnichir, il y a, au bout d'une grille, un pavillon très

délabré, en surplomb sur le Bosphore....

Alors, alors, qu'est-ce que je fais ici? C'est ailleurs que je veux

être, que je dois être.... Et si je sautais le petit mur, je serais

déloyal, menteur, puisque....

Oui, je sais bien qu'elle va pleurer, celle qui attend. Mais, ne

pleurerait-elle pas plus amèrement si je sautais le mur?

Ma porte; mon jardin; ma maison.

Et, tout de suite:

--Osman, Arif! _tchabouk, caïk_.... Le caïque, vite! Nous partons.

* * * * *

A grands coups d'avirons, nous fuyons dans le courant, au milieu du

Bosphore, vers Stamboul, vers Péra.

A gauche, Canlidja luit encore de ses dernières lumières. Tout va

s'éteindre, il est minuit passé.

Ah! les fenêtres du pavillon sont éclairées. Et, cette fois, voici mon

pouls qui bat la fièvre. Mais je ne m'arrêterai pas, non!

Arif, Osman! _tchabouk_....

L'homme qui assassina: Roman · 第 47 / 71 题