Lady Falkland reçoit?
Le cavas baisse la tête, à la mode levantine. Et me revoilà dans le
salon aux yorghès. Je viens «digérer» mon déjeuner de dimanche.
... En outre, j'ai ma raison d'être venu, précisément cet après-midi,
dans le Haut-Bosphore. Et peut-être ne redescendrai-je pas ce soir à
Péra....
Je connais les us et coutumes de céans. Aussi ne suis-je point étonné
de voir entrer, d'abord, lady Edith. Je me souviens de ma première
visite. Lady Edith était entrée pareillement, et j'avais été, quoique
étonné, courtois.
J'ai envie de l'être moins, aujourd'hui.
Commençons,--_ex abrupto_. Nous autres hussards, avons un faible pour
l'offensive:
--Mademoiselle!... (elle peut attendre sous l'orme que je lui donne du
lady Edith!) comme c'est gentil de votre part de venir tout de suite me
tenir compagnie, chaque fois que je rends visite à lady Falkland!...
Elle m'examine de coin. Elle a beau n'être pas Française, l'ironie ne
lui est pas tout à fait inaccessible. Elle hésite à riposter; elle se
décide:
--C'est vous qui êtes prodigieusement aimable de venir voir si souvent
lady Falkland, et de si loin.... Il faut que vous trouviez en elle un
charme attractif irrésistible!...
--Oh! sur un Bosphore pareil, l'excursion est un plaisir. Voici un mois
de novembre qui s'annonce comme un mois de juin. Et je finirai par ne
plus m'étonner de l'obstination de votre cousin à demeurer toujours à
la campagne, dans cette vieille maison solitaire, qui a l'air faite
exprès pour deux amoureux....
Ah! les lèvres minces se serrent un peu l'une contre l'autre. Si nous
faisions de l'escrime, je crois bien que j'entendrais crier «Touché!»
Mais ceci n'est pas de l'escrime: du «terrain», plutôt.... Bah! je
suis peut-être le plus fort,--malgré ma taille de femmelette, comme
elle disait l'autre jour.... Essayons.... L'ennemi ne demande qu'à
combattre. Même, il attaque, et pousse au lieu de parer:
--Pour deux amoureux?... cette maison-ci?... Vous n'y pensez pas, cher
monsieur! Elle est trop grande, et trop froide et trop sombre!... Ah!
si vous parliez du petit pavillon quiest au bord de l'eau ... là, oui,
tout est gentil, galant, romanesque ... et les caïques, la nuit, y
abordent comme ils veulent....
En vérité?... Voilà une diversion qui ressemble à une vilenie. Tu
cherches les coups, ma petite! Tant pis pour toi!...
--Maison, pavillon, c'est tout un: on y doit geler.... Mais, au fait,
vous autres Anglais n'avez pas peur, je crois, des villégiatures
d'hiver. Vous, mademoiselle, n'avez-vous pas été élevée en Écosse, dans
un rude manoir des Highlands? chez un frère à vous, m'a-t-on dit?
Deux éclairs flamboyants jaillissent des yeux gris. Cette fois, j'ai
frappé sur la plaie vive.
Lady Edith cesse de respirer, et suffoque avant de répondre.
Certes, l'outrage ancien vit toujours et remue dans ce cœur plein de
haine. Et je viens de la ramener, un peu brutalement, au jour terrible
de sa fuite d'Écosse,--alors que son frère, juge impitoyable et irrité,
la chassait de chez lui comme on chasse une servante voleuse....
Gare à moi, dès qu'elle pourra parler.
Mais, armistice: voici lady Falkland.
--En vérité, cher monsieur, c'est comme un fait exprès: vous ne venez
pas ici sans qu'on oublie de m'avertir....
Dès que son mari n'y est pas, elle reprend un peu de ressort, sinon de
gaieté.
Ce n'est point encore la camarade vive et presque enjouée de nos
promenades à travers Stamboul, la courageuse qui refoule sa mélancolie
et lutte contre son spleen à force d'insouciance et de témérité,--non.
Mais ce n'est point non plus la créature écrasée qui, dimanche, au
creux de son fauteuil, se taisait obstinément, et courbait la tête....
--Madame, je vous attendais le plus agréablement du monde; miss Edith
me tenait compagnie, et, justement, commençait le récit de ses anciens
séjours en Écosse. Voilà plusieurs années que vous avez quitté votre
château de là-bas, mademoiselle? Sans dessein de retour?
Battez, tirez droit! Je m'anime au jeu. Lady Falkland, qui ne s'y
attendait pas, s'assied. Elle sourit à moitié, pas trop rassurée sur
l'issue de ma fantaisie belliqueuse.
Lady Edith, blême, fait un terrible effort pour se ressaisir. Ses
pommettes anglaises, de ce rose vaporeux qui cependant est cru, ont
verdi. Elle n'arrive qu'à balbutier, d'une voix toute blanche:
--Oui ... plusieurs années ... deux ans....
Pas de quartier! je redouble:
--Deux ans, pas davantage?... Vous vous accommodez bien vite de pays
nouveaux, de maisons nouvelles.... C'est un génie qu'ont les Anglais
d'être partout comme chez eux, et de se créer, en un clin d'œil, et
n'importe comment, un home!...
En garde! La voici qui va charger. Bon Dieu, quelle haine dans ces yeux
qui étincellent comme des épées, dans cette bouche tordue qui voudrait
mordre!...
--C'est un génie que nous avons, oui. Nous sommes, quoique grands
voyageurs, des gens d'humeur stable.... C'est le contraire pour vous
autres, Français. Vous vous contentez de la première auberge venue,
et vous couchez quelquefois dans des draps douteux, sans vous en
apercevoir....
Qu'est-ce qu'elle veut dire? Bah! pourquoi s'en inquiéter? allons
toujours:
--Peut-être bien.... Mais du moment qu'on ne s'en aperçoit pas!...
L'auberge, d'ailleurs, a un avantage: c'est qu'on y paye son écot,
honnêtement; si bien que l'hôte n'a pas le droit, quoi qu'il arrive,
d'accuser les voyageurs d'ingratitude....
Ses mains grelottent de fureur, et elle a trouvé le moyen de blêmir
davantage.
Où diable a bien pu passer le sang de ses joues? Va-t-elle s'évanouir
ou entrer en crise! Mais non. Ces Anglaises sont des animaux à sang
froid.
Tout de même, lady Falkland, inquiète, estime qu'il est temps
d'intervenir:
--Monsieur de Sévigné, vous êtes aujourd'hui d'humeur romanesque. Ça
n'arrive que dans les hôtelleries de don Quichotte, des voyageurs en
querelle avec leurs hôteliers....
On est toujours imprudent de s'interposer entre des duellistes.
--Ma chère, siffle lady Edith, vous parlez d'or. Mais votre qualité
de Française, dont vous vous targuez à tout propos et hors de
propos, devrait vous rendre indulgente au marquis: Don Quichotte est
précisément très célèbre en France, et c'est sans doute pour imiter
ses exploits que les Français rompent si volontiers leurs lances
contre des moulins, et se mêlent de ce qui ne les regarde pas.
Peuh! pauvre riposte. J'espérais mieux.
--De ce qui ne nous regarde pas, j'en conviens. Que voulez-vous, c'est
une manie française que de jouer au redresseur de torts. Pour mon
compte, je n'ai jamais pu voir des femmes ou des enfants pleurer sans
demander à quelqu'un la raison de leurs larmes.
--Don Quichotte délivrant les galériens!
--Il y en avait peut-être d'innocents.
--Dans le doute, abstiens-toi. Proverbe français, ce me semble?
--Dans le doute, éclaire-toi! Et, la lumière faite, protège les bons,
tape sur les autres.
--Oui, la lumière est faite. Mais, souvent, on la fait mal. Certaines
gens s'éblouissent facilement et prennent des vessies pour des
lanternes.
--D'autres ont d'excellents yeux.
--Même à ceux-là, je conseillerai parfois de mettre des lunettes....
C'est toujours l'histoire des draps d'auberge. Les hommes délicats,
avant de se coucher, y regardent à deux fois. N'est-ce pas, Mary? Le
prince Cernuwicz nous débitait l'autre jour des vers délicieux, sur un
sujet analogue....
Encore cette allusion? Je continue à ne pas comprendre.... Et
Cernuwicz, qu'est-ce qu'il vient faire là-dedans.
Je regarde lady Falkland.... Oh! la voilà fort pâle à son tour.... De
quelle diable de méchanceté s'agit-il donc? Halte-là! à tout hasard,
m'est avis qu'il est temps de se fendre à fond:
--Soyez tranquille, miss Edith: le cas échéant, je ne me contente pas
de lunettes. J'ai une longue-vue qui rapproche beaucoup les objets:
tenez! de Péra, je vois très distinctement Canlidja et ce qui s'y passe.
Bien mieux! mon matériel d'attaché militaire comporte un télescope
d'astronome ... grâce auquel je me fais fort, quand la fantaisie m'en
prend, de pousser mes regards aussi loin qu'il me plaît ... jusqu'en
Écosse, par exemple. Mais je m'oublie à bavarder, et je crois qu'il est
déjà bien tard....
Cette fois, c'est le coup de miséricorde. Elle reste sur place, hors de
combat. Et c'est lady Falkland, seule, qui me reconduit au perron. Je
lui baise la main:
--Eh bien? j'espère que je sais prendre votre parti!
Mais elle paraît beaucoup moins ravie que je n'aurais pensé. Elle hoche
la tête:
--Mon ami, mon ami! je vous en conjure, soyez prudent....
--Prudent? C'est vous qui prononcez ce mot-là? vous, la téméraire?
Elle hoche encore la tête, réfléchit un temps, hésite.
Au fond du jardin, j'entends des éclats de rire d'enfant.
--Téméraire, oui! s'il ne s'agissait que de moi.... Mais j'ai mon
petit. Et croyez-vous que je n'aie pas à veiller sur ce rire qui sonne
là-bas? Moi partie, mon petit ne rira plus, vous le savez....
Je réplique, malgré moi.
--Oui, je le sais.... Et je vous l'ai dit moi-même autrefois, quand
madame Érizian nous suppliait si fort de renoncer à nos escapades. Vous
m'avez défendu, alors, de jamais vous parler de prudence. Qu'y a-t-il
aujourd'hui de changé?
Elle regarde, inquiète, vers la fenêtre d'où sans doute les yeux gris
nous espionnent:
--Il n'y a rien de changé.... Mais je sens le péril qui plane sur moi,
qui plane chaque jour plus proche de ma tête.... Mon ami, épargnez-moi!
Une émotion brusque me pénètre. Je ne réponds pas. Je baise encore la
main qu'on me tend, et je descends le perron. Le caïque, au bas des
marches, est accosté.
--Adieu ... à quand?
--Attendez! il y a une chose ... qu'il faut que je vous dise ... une
chose.
--_Dour!_
Ceci aux caïkdjis, qui obéissent et s'arrêtent. Lady Falkland change
d'avis, fait un geste de la main:
--Non!... Impossible. Impossible ici. J'étais folle! Mais je vous dirai
plus tard. Je vous promets de vous dire.... Nous nous reverrons à
Stamboul. Je vous écrirai. Attendez ma lettre. Adieu....