XV

J'ai passé le pont. J'ai tourné dans la première rue à droite. Et

j'attends, comme il est convenu.

Donc, ceci est Stamboul. Désillusion. Je me figurais que, le pont

franchi, Stamboul m'émerveillerait au premier coup d'œil. Il n'en

est rien. La place d'Emin-Eunu, que voici, reproduit trait pour

trait la place Karakeuy. Et la première rue à droite,--je ne sais

pas comment elle s'appelle: pas plus de plaque que de numéros,--est

laide. Pittoresque, je ne dis pas non: une sorte de boyau tortueux,

magnifiquement, et grouillant d'une cohue bien bigarrée. Mais les

ruelles de Galata, voire de Péra, sont pareilles.

Deux heures? Non. Je m'en doutais, je suis en avance. L'exactitude joue

de bien vilains tours aux gens à rendez-vous. Je me souviens d'une

histoire d'il y a vingt ans, comique: celle d'un petit lieutenant qui

avait obtenu d'une personne fort blonde qu'elle passât, par hasard, à

deux heures précises, à l'entrée de la passerelle qui relie la gare

Saint-Lazare à l'hôtel Terminus. Le pauvre gosse, engrené dans une

série noire d'accidents et de catastrophes, fiacre emporté, piétons

écrasés, foule ameutée, police, arrestation, commissariat, toute la

lyre!--n'arrive au lieu convenu qu'à deux heures vingt. Plus personne.

Désespoir. Il s'en va. Et le soir, un petit bleu, l'informait que la

dame, arrivée, elle, à trois heures moins dix, et repartie à quatre

heures et quart, après quatre-vingt-cinq minutes d'attente chimérique,

le tenait pour un goujat doublé d'un imbécile, et le priait de ne

jamais reparaître à ses yeux.

... Cette première rue à droite doit héberger, le matin, un marché aux

légumes. Je piétine une litière de feuilles de salade, et des parfums

de choux flottent çà et là....

On me bouscule beaucoup. Les gens de ce quartier vont plus vite que

les morts de la ballade. Ils courent, se coudoient et se heurtent, en

criant à pleins poumons. Les harnais (portefaix) pullulent. Évidemment

ce Stamboul-ci n'est pas le vrai: je suis trop près du port, trop près

du pont, trop près de Galata, de Péra, de l'Europe....

Ah! une ombrelle blanche au bout de la rue, au-dessus du moutonnement

des fez et des turbans.... Impossible! Il n'est même pas l'heure

exacte; il s'en faut de dix minutes. Et pourtant, si.

--Bonjour! pas trop attendu?

Une poignée de main garçonnière. Lady Falkland tient un sac de papier

jaune, dont je m'empare....

«Oui, portez ça. Ce sont de ces petites choses sucrées que vous aimez

et que j'aime aussi. Comme mon chirket arrivait de bonne heure, j'ai,

d'abord, fait escale chez Hadji-Békir.

--Hadji-Békir?

--Le confiseur turc à la mode. Les belles dames du quartier de

Schah-Zadeh n'achètent pas une dragée ailleurs.--Non, pas par là.

Tournons à gauche. J'ai horreur de ces rues grecques. Je vais vous

mener où c'est joli.

Elle trotte, alerte à se dégager de la foule. Je la regarde relever sa

jupe. Elle porte une robe de grosse étamine bise, et de solides petits

souliers gris, qui n'ont pas peur de ce pavé pointu, redoutable.

* * * * *

Tiens? sitôt la rue--la première rue à droite,--quittée, voici la

paix et le silence. Nous marchons entre deux murs au-dessus desquels

se penchent de vieux figuiers. Le sol est raviné; des poules grattent

la poussière. Trois maisons de bois, poudreuses, s'espacent parmi les

figuiers; leurs shahnichirs, vitrés, grillés et voilés de rideaux

blancs bien propres, n'ont pas l'air tout à fait solides, supportés

tant bien que mal par de pauvres étais vermoulus, dont les clous

cèdent. Un chat nous regarde venir, nullement craintif. Des chiens

jaunes dorment au soleil, couchés sur le flanc, comme se couchent les

loups. Pas un passant. On se croirait en pleine campagne. Ça, Stamboul,

la capitaledu Commandant des Croyants? Jamais de la vie! un village, un

hameau....

Lady Falkland se retourne, voit ma stupéfaction, éclate de rire:

--Vous voilà bien étonné, pas? Oui, c'est Stamboul. Je parie que vous

pensez à un petit village. C'en est un très grand. Il faut marcher

deux lieues pour arriver au bout. Mais tout le long du chemin, cela

ressemble à ce que vous voyez ici.

Elle s'arrête. Le chat qui nous attendait se laisse flatter sans la

moindre appréhension. Elle m'explique:

--Dans les quartiers turcs, les bêtes sont bien traitées et n'ont pas

peur des gens.

Puis, enthousiaste:

--Pas, qu'il est beau, mon grand village? Il y a de l'air, du soleil,

du silence et de la liberté partout: regardez les arbres, les maisons,

les murs: tout ça pousse comme ça veut, où ça veut. Il n'y a pas de

façades, pas d'alignement, rien de régulier, rien qui ennuie et qui

donne le spleen. Ici, on est libre, libre....

Elle ne rit plus, et je revois sur son visage l'habituelle mélancolie

qui retombe. Muette une minute, elle se baisse pour mieux caresser la

bête ronronnante....

--Et puis, il y a des choses, dans mon grand village.... Venez, vous

allez voir!

* * * * *

Non, tout de même: Stamboul entier ne ressemble pas à cette venelle

campagnarde. Voici déjà qui varie: une vraie rue, bordée de maisons

des deux côtés. Par exemple, ce n'est pas du tout une rue solennelle:

elle est large comme la main, et toute tracée en sinusoïde, de sorte

que le vent n'y souffle pas. Les maisons sont de bois, bien entendu, de

beau vieux bois couleur de violette. Et comme nous passons, une porte

s'entr'ouvre, laisse sortir une femme voilée, et se referme: La femme

traverse, toque à la porte en face, et s'y glisse;--tout cela sans plus

de bruit qu'un chat marchant sur la pointe des pattes.

On tourne à droite, on tourne à gauche. Nous arrivons à une petite

ogive d'antiques pierres grises barrée d'une chaîne tendue qu'il faut

enjamber: le bout du village, évidemment....

Oh!...

Je crois que j'ai crié de saisissement. Et je reste sous l'ogive,

bouche bée.

Devant moi s'étend une place carrée, grande comme une plaine; et au

centre de la place, une montagne de marbre et de pierre se dresse,

sculptée, ciselée comme un colossal bijou. Des murs géants s'étayent

de contreforts gothiques, dentelés, ourlés à jour. Des galeries, des

cloîtres, des colonnades, des arceaux, des balustres, des perrons

innombrables s'y adossent ou s'y accrochent de toutes parts. Au-dessus,

un bouillonnement vertigineux de dômes et de coupoles s'élance vers

le ciel et l'escalade, pareil à ces dunes de sable, que le simoun

agglomère en grappes. Et quatre minarets minces et blancs comme des

cierges, jaillissent des angles, et montent, plus hauts que tout.

Lady Falkland, arrêtée comme moi, regarde comme moi, muette,

religieuse. Enfin, brusquement, elle saisit mon poignet.

--Dites? Il a quelquefois des airs de capitale, mon Stamboul? même des

airs de Mille et une Nuits?...

Nous avançons sur la grande place. Nous contournons l'immense édifice.

A son pied, un jardin carré, clos d'une muraille basse percée de

fenêtres, enferme par milliers des tombes turques, simples et belles.

--Si j'étais un guide raisonnable et patenté, je ne vous aurais pas

mené ici. Je vous aurais infligé la promenade classique pour étrangers:

Sainte-Sophie, l'Hippodrome, la Sublime Porte et le Grand Bazar. Vous

auriez vu plein d'Anglaises à voile vert, plein d'Allemands à barbe

sale; vous auriez acheté la selle authentique du cheval de Tamerlan

(fabriquée l'année dernière à Trébizonde), et vous auriez piétiné toute

votre journée dans des rues à tramways, plus laides que Péra. Mais moi,

je vous montre ceci.

Ceci: la Suleïmanié Djami, la mosquée de Suleïman le Magnifique; «la

perle et le diamant», disent les Turcs....

Nous passons sous une porte pointue, taillée à facettes, harmonieuse

comme un fragment du Parthénon.

* * * * *

Dedans, c'est une nef de cathédrale, la plus splendide que j'aie jamais

vue. Des piliers prodigieux portent des arcs de marbre noir et blanc,

qui enjambent d'incroyables vides. Des vitraux couleur de lait ou

d'algues tamisent une clarté grave. Point de chapelles, point de niches

à saints, point de confessionnaux, rien qui rapetisse. L'autel est un

portique de marbre gris, muré, sur le fronton duquel, en lettres d'or,

la parole du Prophète est écrite.

Il y a quatre colonnes de granit, énormes. Lady Falkland me les désigne:

--Elles proviennent d'une église de Byzance, disparue. Plus

anciennement, elles ont porté le temple de Diane, à Ephèse. Plus

anciennement, un autre temple, on ne sait pas où. Elles ont déjà vu

quatre dieux. Et combien encore à venir.

... Çà et là, des Musulmans prosternés prient en silence. Deux petites

filles, libres et joyeuses, se battent pour rire et se roulent sur les

grands tapis. Un iman à longue barbe de neige les considère, indulgent.

* * * * *

Au milieu du jardin carré, où se pressent les tombes, lady Falkland

me fait admirer un grand mausolée, en forme de kiosk, qu'entoure une

galerie octogonale, d'aspect italien. C'est le turbeh de Suleïman. On

peut y entrer. Et je songe qu'en notre Europe, soi-disant tolérante,

l'accès des mausolées de papes et d'empereurs n'est pas offert à tout

venant.

Dans la salle ronde, aux murs revêtus de faïences de Perse, trois

majestueux catafalques, habillés de satins et de brocarts, s'alignent

côte à côte, flanqués d'énormes cierges de cire jaune, et couronnés

de hauts turbans. Suleïman dort là, entre deux sultanes de sa race. A

leurs pieds, plusieurs sultanes dorment aussi, sous de pareils brocarts

et de pareils satins. Bien de saisissant comme ces catafalques turcs,

qui font en quelque sorte visible et tangible la présence du mort.

Une curiosité me prend:

--Roxelane, la fameuse favorite, est-elle dans ce mausolée?

Lady Falkland hésite trois secondes. Il semble que ma question lui

déplaise. Elle répond cependant:

--Non. Venez.

Nous sortons. Dans le jardin, elle étend le bras vers un autre turbeh,

proche, semblable, un peu plus petit.

--Roxelane est là.

--Nous visitons?

--Si vous voulez. Mais vous seul. Je n'entrerai pas.

--Ah?...

Elle n'en dit pas plus long, et regarde fort attentivement la pointe de

ses souliers. Je n'ai garde d'insister, et je ne regarde pas le tombeau

de Roxelane.

Encore les petites rues turques. Maintenant, cela n'a plus trop l'air

d'un village;--d'une vieille petite ville monastique, plutôt. J'ai

vu, dans l'Italie du Nord, ces larges pavés encadrés d'herbes, et ces

murs de pierres grises, percés de fenêtres à barreaux, sans vantaux ni

vitrage. Le regard plonge, ici, comme là-bas, dans des cloîtres nus ou

dans des jardins incultes. Mais ici, les jardins sont des cimetières,

où d'innombrables stèles s'éparpillent parmi les buissons et se cachent

sous le lierre, à l'ombre des saules et des cyprès mêlés.

--Elles vous plaisent, ces rues?

--Bien plus que je ne saurais dire.... Où allons-nous par là?

--Très loin. Vous m'avez donné toute l'après-midi, n'est-ce pas? Eh

bien, je veux vous mener d'abord vers une autre mosquée que j'aime; et

puis plus loin encore, jusqu'à la grande muraille byzantine qui entoure

Stamboul. Après, nous reviendrons ... par un autre chemin.

Un carrefour, deux carrefours, trois carrefours. Les petites rues

s'enchevêtrent tant qu'elles peuvent, et se courbent et se recourbent

sans nul souci d'aucune direction. Comment peut-on trouver son chemin,

dans un pareil labyrinthe? Et pas une surface plane: rien que des

montées ou des descentes. Byzance, comme Rome, était la ville aux sept

collines....

Lady Falkland s'arrête. Une femme en haillons, voilée, se tient

accroupie dans un coin de porte, un bébé souffreteux sur les genoux.

Elle ne demande pas l'aumône, et nous regarde, silencieuse, à travers

son tcharchaf de grosse étamine.

Lady Falkland prend une pièce dans sa bourse, et veut la donner. Mais

la pauvresse, fière, refuse et retire sa main. On n'accepte pas ainsi

la pitié des Infidèles! Lady Falkland alors, se penche et pose la pièce

dans la menotte du petit. La mère hésite. Je m'en mêle, et dans l'autre

menotte, je mets une autre pièce. On ne résiste plus, cette fois. Et

l'on prend un sourire de courtoisie avec quelques mots brefs et doux.

Je demande, tandis que nous nous éloignons:

--Qu'a-t-elle dit?

--C'est presque intraduisible. Un remerciement turc. Voici le sens,

tant bien que mal: «Partez en souriant».

* * * * *

Que de rues! Il y a plus d'une heure que nous marchons. Lady Falkland

ne s'embrouille jamais, va, et va, de son petit pas vif. Stamboul

est tout ce qu'on veut, sauf monotone. Les quartiers succèdent aux

quartiers: ceux-ci absolument déserts et morts, avec d'interminables

cheminements entre deux murs, et sous l'ombre changeante des acacias et

des figuiers;--ceux-là peuplés, bâtis d'une foule de petites cases de

bois, d'où l'on voit sortir quelques femmes voilées, silencieuses et

quasi furtives, beaucoup de vieilles gens qui vont cahin-caha. De loin

en loin, dominant le mur sur la maison, un cyprès surgit, poussé on ne

sait d'où, un minaret se hausse, une coupole de mosquée ou de medersah

s'arrondit. Et, tous les cent pas, un cimetière minuscule, serré entre

deux logis, entasse les unes sur les autres ses trois douzaines de

vieilles tombes. Les morts et les vivants voisinent.

* * * * *

--Il ne manque pas de grandes places, de mosquées pompeuses et de

larges voies triomphales. Mais je vous ai montré la Suleïmanié Djami.

Et maintenant, je veux vous montrer d'autres choses différentes.

* * * * *

Notre rue débouche au coin d'un jardin carré, gigantesque;--pas un

square d'Europe, élégant et peigné: un verger-potager, où poussent

en bel ordre quelque cent mille choux, agréablement mêlés de

carottes, d'oignons et d'asperges, tout cela bien abrité d'arbustes

en quinconces,--pêchers, cerisiers, abricotiers.--Le jardin est en

contre-bas, et solidement entouré d'une sorte de digue maçonnée à la

romaine, laquelle digue monte jusqu'au niveau de la rue.

--Une ancienne citerne byzantine.... Assez curieux, oui. Mais venez par

ici.

Nous passons le long d'une dizaine de jolies maisonnettes presque

neuves, d'un sapin frais qui sent la résine. Et une placette s'ouvre,

plantée de trois platanes, et bornée par un mur très haut. Derrière le

mur, et plus haut que lui, une coupole apparaît; et plus haut que la

coupole, deux minarets s'étirent parmi les cyprès géants.

--Une grande mosquée?

--Oui. La Sélimié Djami. Entrons dans la cour.

La porte est en plein cintre, et bien vieille. La cour est carrée, tout

à fait pareille à une cour de cloître, avec arcades et colonnes. Mais

les colonnes sont d'un marbre ancien, que les siècles ont usé jusqu'à

le rendre jaune et transparent comme l'onyx; et, sous les arcades,

des faïences persanes enluminent les quatre murs de leur bariolage

éternellement vif et frais.

Au milieu, il y a une fontaine d'ablutions, et, alentour, les cyprès

qu'on voit du dehors. La mosquée proche étend son ombre. Il fait doux

et calme infiniment.

Lady Falkland s'assied sur une marche, au pied d'une colonne, et me

reprend le sac de papier jaune.

--Voici des dattes farcies, et des dragées aux pistaches, et je ne sais

quoi.... Êtes-vous las? Nous avons fait beaucoup de chemin, et le pavé

est très dur.

Je ne suis point las. Nous grignotons, et le silence tombe entre nous.

Il me semble que je resterais des heures et des jours assis dans cette

ombre tiède, au milieu de ce cloître musulman qui n'a ni grille ni

serrure.

Lady Falkland a posé son coude sur son genou, et sa joue sur son poing

fermé. Et je ne distingue pas la couleur des pensées qui passent sous

ce front....

* * * * *

Tout à coup, elle se relève, et cherche sa petite montre:

--Mon Dieu! quatre heures déjà. Allons, vite en route....

Je m'inquiète:

--A quelle heure part donc le dernier chirket? Il faut que vous

retourniez à Canlidja?

--Naturellement, il le faut. Le dernier bateau part à douze heures

quinze ... à peu près six heures et quart à la franque, aujourd'hui.

Encore ne toucherait-il pas à Canlidja: il suit la côte d'Europe.

--Mais alors?

--Alors, j'irai à Yénikeuy, et je traverserai en barque. J'arriverai

très tard, et je n'aurai guère qu'un quart d'heure pour m'habiller.

Vous savez que nous dînons toujours décolletées à la maison.... Un

quart d'heure, je ne pourrai pas. On commencera sans moi, et quand je

ferai mon entrée, on m'accueillera par des mots désagréables. Mais j'ai

prévu tout cela dans mon programme d'aujourd'hui: donc inutile de vous

apitoyer.

Nous trottons, et le Sélimié-Djamï est déjà loin. Devant nous, les

éternelles petites rues s'allongent, plus villageoises que jamais.

Maintenant, les maisons s'espacent davantage, séparées par des jardins.

--J'espère bien, murmure lady Falkland, que nous trouverons une voiture

à Edirneh-Kapou....

Edirneh-Kapou,--la porte d'Andrinople,--la voici précisément: une

grande voûte délabrée, qui perce une maçonnerie énorme, mal entrevue

derrière beaucoup de maisons à boutiques, entassées. Nous passons sous

la voûte. Des soldats, assis au seuil d'un corps de garde, contemplent

leur petit jardin où poussent des soleils et des volubilis.

Dehors un chemin de ronde, un fossé, un talus, toutes ces choses

tellement anciennes qu'on les distingue à peine les unes des autres.

Et, au delà, une plaine vallonnée, plantée de cyprès, immense,

indéfinie....

La grande muraille de Stamboul est maintenant derrière nous. Les

formidables ruines de créneaux et de tours s'éloignent vers le nord et

s'éloignent vers le sud, jusqu'à l'horizon....

--Venez, venez ... il est tard.

C'est vers la plaine aux cyprès qu'il faut venir. Nous franchissons le

fossé sur un pont dallé, nous descendons le talus d'herbe poudreuse. Et

voici la plaine.

C'est un cimetière. Au pied des arbres raides que le vent fait à peine

vibrer, des tombes, des tombes par milliers et par millions, des tombes

jeunes peintes de frais et dorées, des tombes vieilles, blanchies,

noircies par les soleils et par les pluies, des tombes antiques,

usées, rongées, renversées, se serrent et se confondent dans une mêlée

immobile. Les stèles, droites, obliques, couchées, ressemblent à des

soldats innombrables pétrifiés tout d'un coup, en pleine bataille.

Nous avançons sous les cyprès. Nous enjambons les dalles et les cippes.

L'herbe pousse haute, et je trébuche parfois contre un obstacle

invisible.

Une stèle centenaire, inclinée jusqu'à toucher le sol de son turban,

s'appuie au tronc d'un térébinthe. Lady Falkland s'y assied comme sur

un banc, et me fait place à côté d'elle.

--Voilà.... J'ai voulu vous montrer nos cimetières turcs. Voyez-vous,

la Turquie avec son sultan absolu et son Coran despotique, est le

seul pays libre de la terre. Les morts turcs eux-mêmes ne sont point

enfermés comme les morts chrétiens. On ne les entoure pas de grands

murs et de grosses grilles. Ils dorment où ils ont voulu dormir; et on

ne charge pas de maçonneries leurs pauvres os fatigués....

Je n'ai pas soufflé mot depuis que nous avons quitté la cour cloîtrée

de la Sélimié-Djami. Mais ce lieu-ci me semble favorable aux paroles

qu'on hésite à dire:

--Madame ... je tiens à vous remercier....

--De quoi donc?

--Tout à l'heure, dans la cour de la mosquée, vous m'avez parlé comme

vous ne parlez certainement pas au premier venu. Oui, quand vous avez

fait une allusion à l'accueil pénible qui vous attend ce soir chez

vous. Je suis profondément touché de la confiance que vous me marquez,

et ... et vous avez raison de me traiter en ami.

Elle ne rougit pas, elle ne fait aucun geste, aucune simagrée. Elle me

regarde tout droit, les yeux songeurs.

--C'est vrai: je ne sais pourquoi, mais j'ai confiance en vous....

Elle sourit, sans gaieté.

--Oh! n'allez pas croire que je vous fais une grande grâce en parlant

devant vous, un peu librement, des tristesses de mon foyer. Ces

tristesses-là, mon ami, il y a beau temps que tout Constantinople

les sait par le menu et les commente, et les juge et s'en divertit.

Vous-même, nouveau venu, vous n'en n'ignorez rien, avouez?

J'avoue, d'un signe. Et je me tais. Au bout d'une minute, elle pose sa

main dans les miennes.

--Seulement, vous, vous ne commentez pas, vous ne jugez pas, vous ne

raillez pas. Et c'est à moi de vous dire merci.

Elle se lève. Nous faisons quelques pas dans la plaine funèbre. Tout à

coup, elle s'arrête et me montre une tombe.

Une tombe de femme: il n'y a pas de turban sculpté sur la stèle; une

tombe d'au moins vingt ans; il n'y a plus du tout de peinture sur le

marbre, ni d'or au creux de l'inscription.

--Vous la voyez.... Vous ne savez pas lire les lettres turques? Moi non

plus, les chiffres seulement. Mais c'est assez pour démêler l'essentiel

d'une épitaphe.... La femme qui dort là-dessous est morte en 1297 de

l'hégire; elle a vingt-deux ans.... C'est l'année de la mort d'Aziyadé,

et c'est l'âge qu'elle avait, je crois....

«Bien sûr, cette tombe n'est pas la tombe d'Aziyadé. La vraie tombe,

personne ne sait où elle est,--heureusement!... Voyez-vous une agence

Cook y conduisant des caravanes de touristes?--Mais, ici, dort une

autre Turque, qu'Aziyadé a pu connaître, aimer, qui sait? Alors, moi

qui ai pleuré tant de fois sur le sort douloureux de celle qui est

morte sans avoir revu son ami, j'apporte ici, souvent, des fleurs;

c'est pour les deux petites ombres; et je pense qu'au royaume où elles

sont maintenant, elles se les partagent sans dispute....

Je n'ai pas du tout envie de sourire. Lady Falkland a pris quelques

violettes piquées à son corsage, et les égrène au pied de la stèle.

--Les femmes s'entendent entre elles bien plus volontiers qu'on ne

croît.... Excepté....

Elle hésite, puis me regarde, les sourcils froncés très bas, la lèvre

relevée sur les dents qui apparaissent....

--Excepté quand il y en a une très méchante, qui veut, par orgueil et

cupidité, voler le fils d'une autre....

* * * * *

Quand nous repassons la porte d'Andrinople, il est cinq heures

passées. Trois arabas sont là, trois carrioles fort pouilleuses, et

suspendues Dieu sait comment. Lady Falkland entame avec les arabadjis

une discussion compliquée, où s'agitent, ce me semble, des questions

de temps et de distance. Finalement, on tombe d'accord, et nous voilà,

l'instant d'après, lancés à une allure folle sur le pavé raboteux des

petites rues. La jante ferrée des roues y fait un fracas de marteau

et d'enclume. Assourdie, lady Falkland serre ses mains contre ses

oreilles. Je vois, à travers l'étamine des manches, le dessin pur de

deux bras enfantins, fragiles.

Stamboul est grand, grand à n'en plus finir! Voici de nouveaux

quartiers, de nouvelles rues. Nous passons des marchés, des bazars;

l'araba tour à tour se précipite dans de longs chemins silencieux et

solitaires, puis ralentit au milieu d'une place ou d'un carrefour

grouillant de gens enturbannés....

Au vol, j'entrevois une gigantesque mosquée, flanquée de minarets

interminables....

* * * * *

Enfin, la voiture s'arrête. Mais ici, il n'y a rien à voir, ce

me semble? Ni mosquée, ni tombeau monumental, ni petite rue

extraordinaire. Rien qu'une masure de bois vermoulu et de pierres qui

s'écroulent. Est-ce cela?...

C'est cela. Lady Falkland m'entraîne jusqu'à toucher cette ruine, qui

n'est pourtant ni belle ni grande. Et, sa main serrant la mienne:

--Savez-vous un peu d'histoire turque? Suleïman, avant de connaître

Roxelane, avait une épouse circassienne qui s'appelait Hasséki. Il

eut d'elle deux fils, Mohammed et Dji-an-djir. Et c'étaient de beaux

enfants et de bons princes. Mais Roxelane, par haine de Hasséki, les

fit tuer l'un et l'autre, et leur mère en mourut de désespoir. Voilà

pourquoi, tout à l'heure, je vous ai empêché d'entrer dans le mausolée

de Roxelane. Et voilà pourquoi, maintenant, je vous amène au mausolée

de Hasséki. Faites une prière.... Là! Maintenant, vite, il est tard!...

Arabudji, Emin-Eunu!... chirket-haïrié!... Tchabouk, tchabouk!

L'homme qui assassina: Roman · 第 29 / 71 题