J'ai passé le pont. J'ai tourné dans la première rue à droite. Et
j'attends, comme il est convenu.
Donc, ceci est Stamboul. Désillusion. Je me figurais que, le pont
franchi, Stamboul m'émerveillerait au premier coup d'œil. Il n'en
est rien. La place d'Emin-Eunu, que voici, reproduit trait pour
trait la place Karakeuy. Et la première rue à droite,--je ne sais
pas comment elle s'appelle: pas plus de plaque que de numéros,--est
laide. Pittoresque, je ne dis pas non: une sorte de boyau tortueux,
magnifiquement, et grouillant d'une cohue bien bigarrée. Mais les
ruelles de Galata, voire de Péra, sont pareilles.
Deux heures? Non. Je m'en doutais, je suis en avance. L'exactitude joue
de bien vilains tours aux gens à rendez-vous. Je me souviens d'une
histoire d'il y a vingt ans, comique: celle d'un petit lieutenant qui
avait obtenu d'une personne fort blonde qu'elle passât, par hasard, à
deux heures précises, à l'entrée de la passerelle qui relie la gare
Saint-Lazare à l'hôtel Terminus. Le pauvre gosse, engrené dans une
série noire d'accidents et de catastrophes, fiacre emporté, piétons
écrasés, foule ameutée, police, arrestation, commissariat, toute la
lyre!--n'arrive au lieu convenu qu'à deux heures vingt. Plus personne.
Désespoir. Il s'en va. Et le soir, un petit bleu, l'informait que la
dame, arrivée, elle, à trois heures moins dix, et repartie à quatre
heures et quart, après quatre-vingt-cinq minutes d'attente chimérique,
le tenait pour un goujat doublé d'un imbécile, et le priait de ne
jamais reparaître à ses yeux.
... Cette première rue à droite doit héberger, le matin, un marché aux
légumes. Je piétine une litière de feuilles de salade, et des parfums
de choux flottent çà et là....
On me bouscule beaucoup. Les gens de ce quartier vont plus vite que
les morts de la ballade. Ils courent, se coudoient et se heurtent, en
criant à pleins poumons. Les harnais (portefaix) pullulent. Évidemment
ce Stamboul-ci n'est pas le vrai: je suis trop près du port, trop près
du pont, trop près de Galata, de Péra, de l'Europe....
Ah! une ombrelle blanche au bout de la rue, au-dessus du moutonnement
des fez et des turbans.... Impossible! Il n'est même pas l'heure
exacte; il s'en faut de dix minutes. Et pourtant, si.
--Bonjour! pas trop attendu?
Une poignée de main garçonnière. Lady Falkland tient un sac de papier
jaune, dont je m'empare....
«Oui, portez ça. Ce sont de ces petites choses sucrées que vous aimez
et que j'aime aussi. Comme mon chirket arrivait de bonne heure, j'ai,
d'abord, fait escale chez Hadji-Békir.
--Hadji-Békir?
--Le confiseur turc à la mode. Les belles dames du quartier de
Schah-Zadeh n'achètent pas une dragée ailleurs.--Non, pas par là.
Tournons à gauche. J'ai horreur de ces rues grecques. Je vais vous
mener où c'est joli.
Elle trotte, alerte à se dégager de la foule. Je la regarde relever sa
jupe. Elle porte une robe de grosse étamine bise, et de solides petits
souliers gris, qui n'ont pas peur de ce pavé pointu, redoutable.
* * * * *
Tiens? sitôt la rue--la première rue à droite,--quittée, voici la
paix et le silence. Nous marchons entre deux murs au-dessus desquels
se penchent de vieux figuiers. Le sol est raviné; des poules grattent
la poussière. Trois maisons de bois, poudreuses, s'espacent parmi les
figuiers; leurs shahnichirs, vitrés, grillés et voilés de rideaux
blancs bien propres, n'ont pas l'air tout à fait solides, supportés
tant bien que mal par de pauvres étais vermoulus, dont les clous
cèdent. Un chat nous regarde venir, nullement craintif. Des chiens
jaunes dorment au soleil, couchés sur le flanc, comme se couchent les
loups. Pas un passant. On se croirait en pleine campagne. Ça, Stamboul,
la capitaledu Commandant des Croyants? Jamais de la vie! un village, un
hameau....
Lady Falkland se retourne, voit ma stupéfaction, éclate de rire:
--Vous voilà bien étonné, pas? Oui, c'est Stamboul. Je parie que vous
pensez à un petit village. C'en est un très grand. Il faut marcher
deux lieues pour arriver au bout. Mais tout le long du chemin, cela
ressemble à ce que vous voyez ici.
Elle s'arrête. Le chat qui nous attendait se laisse flatter sans la
moindre appréhension. Elle m'explique:
--Dans les quartiers turcs, les bêtes sont bien traitées et n'ont pas
peur des gens.
Puis, enthousiaste:
--Pas, qu'il est beau, mon grand village? Il y a de l'air, du soleil,
du silence et de la liberté partout: regardez les arbres, les maisons,
les murs: tout ça pousse comme ça veut, où ça veut. Il n'y a pas de
façades, pas d'alignement, rien de régulier, rien qui ennuie et qui
donne le spleen. Ici, on est libre, libre....
Elle ne rit plus, et je revois sur son visage l'habituelle mélancolie
qui retombe. Muette une minute, elle se baisse pour mieux caresser la
bête ronronnante....
--Et puis, il y a des choses, dans mon grand village.... Venez, vous
allez voir!
* * * * *
Non, tout de même: Stamboul entier ne ressemble pas à cette venelle
campagnarde. Voici déjà qui varie: une vraie rue, bordée de maisons
des deux côtés. Par exemple, ce n'est pas du tout une rue solennelle:
elle est large comme la main, et toute tracée en sinusoïde, de sorte
que le vent n'y souffle pas. Les maisons sont de bois, bien entendu, de
beau vieux bois couleur de violette. Et comme nous passons, une porte
s'entr'ouvre, laisse sortir une femme voilée, et se referme: La femme
traverse, toque à la porte en face, et s'y glisse;--tout cela sans plus
de bruit qu'un chat marchant sur la pointe des pattes.
On tourne à droite, on tourne à gauche. Nous arrivons à une petite
ogive d'antiques pierres grises barrée d'une chaîne tendue qu'il faut
enjamber: le bout du village, évidemment....
Oh!...
Je crois que j'ai crié de saisissement. Et je reste sous l'ogive,
bouche bée.
Devant moi s'étend une place carrée, grande comme une plaine; et au
centre de la place, une montagne de marbre et de pierre se dresse,
sculptée, ciselée comme un colossal bijou. Des murs géants s'étayent
de contreforts gothiques, dentelés, ourlés à jour. Des galeries, des
cloîtres, des colonnades, des arceaux, des balustres, des perrons
innombrables s'y adossent ou s'y accrochent de toutes parts. Au-dessus,
un bouillonnement vertigineux de dômes et de coupoles s'élance vers
le ciel et l'escalade, pareil à ces dunes de sable, que le simoun
agglomère en grappes. Et quatre minarets minces et blancs comme des
cierges, jaillissent des angles, et montent, plus hauts que tout.
Lady Falkland, arrêtée comme moi, regarde comme moi, muette,
religieuse. Enfin, brusquement, elle saisit mon poignet.
--Dites? Il a quelquefois des airs de capitale, mon Stamboul? même des
airs de Mille et une Nuits?...
Nous avançons sur la grande place. Nous contournons l'immense édifice.
A son pied, un jardin carré, clos d'une muraille basse percée de
fenêtres, enferme par milliers des tombes turques, simples et belles.
--Si j'étais un guide raisonnable et patenté, je ne vous aurais pas
mené ici. Je vous aurais infligé la promenade classique pour étrangers:
Sainte-Sophie, l'Hippodrome, la Sublime Porte et le Grand Bazar. Vous
auriez vu plein d'Anglaises à voile vert, plein d'Allemands à barbe
sale; vous auriez acheté la selle authentique du cheval de Tamerlan
(fabriquée l'année dernière à Trébizonde), et vous auriez piétiné toute
votre journée dans des rues à tramways, plus laides que Péra. Mais moi,
je vous montre ceci.
Ceci: la Suleïmanié Djami, la mosquée de Suleïman le Magnifique; «la
perle et le diamant», disent les Turcs....
Nous passons sous une porte pointue, taillée à facettes, harmonieuse
comme un fragment du Parthénon.
* * * * *
Dedans, c'est une nef de cathédrale, la plus splendide que j'aie jamais
vue. Des piliers prodigieux portent des arcs de marbre noir et blanc,
qui enjambent d'incroyables vides. Des vitraux couleur de lait ou
d'algues tamisent une clarté grave. Point de chapelles, point de niches
à saints, point de confessionnaux, rien qui rapetisse. L'autel est un
portique de marbre gris, muré, sur le fronton duquel, en lettres d'or,
la parole du Prophète est écrite.
Il y a quatre colonnes de granit, énormes. Lady Falkland me les désigne:
--Elles proviennent d'une église de Byzance, disparue. Plus
anciennement, elles ont porté le temple de Diane, à Ephèse. Plus
anciennement, un autre temple, on ne sait pas où. Elles ont déjà vu
quatre dieux. Et combien encore à venir.
... Çà et là, des Musulmans prosternés prient en silence. Deux petites
filles, libres et joyeuses, se battent pour rire et se roulent sur les
grands tapis. Un iman à longue barbe de neige les considère, indulgent.
* * * * *
Au milieu du jardin carré, où se pressent les tombes, lady Falkland
me fait admirer un grand mausolée, en forme de kiosk, qu'entoure une
galerie octogonale, d'aspect italien. C'est le turbeh de Suleïman. On
peut y entrer. Et je songe qu'en notre Europe, soi-disant tolérante,
l'accès des mausolées de papes et d'empereurs n'est pas offert à tout
venant.
Dans la salle ronde, aux murs revêtus de faïences de Perse, trois
majestueux catafalques, habillés de satins et de brocarts, s'alignent
côte à côte, flanqués d'énormes cierges de cire jaune, et couronnés
de hauts turbans. Suleïman dort là, entre deux sultanes de sa race. A
leurs pieds, plusieurs sultanes dorment aussi, sous de pareils brocarts
et de pareils satins. Bien de saisissant comme ces catafalques turcs,
qui font en quelque sorte visible et tangible la présence du mort.
Une curiosité me prend:
--Roxelane, la fameuse favorite, est-elle dans ce mausolée?
Lady Falkland hésite trois secondes. Il semble que ma question lui
déplaise. Elle répond cependant:
--Non. Venez.
Nous sortons. Dans le jardin, elle étend le bras vers un autre turbeh,
proche, semblable, un peu plus petit.
--Roxelane est là.
--Nous visitons?
--Si vous voulez. Mais vous seul. Je n'entrerai pas.
--Ah?...
Elle n'en dit pas plus long, et regarde fort attentivement la pointe de
ses souliers. Je n'ai garde d'insister, et je ne regarde pas le tombeau
de Roxelane.
Encore les petites rues turques. Maintenant, cela n'a plus trop l'air
d'un village;--d'une vieille petite ville monastique, plutôt. J'ai
vu, dans l'Italie du Nord, ces larges pavés encadrés d'herbes, et ces
murs de pierres grises, percés de fenêtres à barreaux, sans vantaux ni
vitrage. Le regard plonge, ici, comme là-bas, dans des cloîtres nus ou
dans des jardins incultes. Mais ici, les jardins sont des cimetières,
où d'innombrables stèles s'éparpillent parmi les buissons et se cachent
sous le lierre, à l'ombre des saules et des cyprès mêlés.
--Elles vous plaisent, ces rues?
--Bien plus que je ne saurais dire.... Où allons-nous par là?
--Très loin. Vous m'avez donné toute l'après-midi, n'est-ce pas? Eh
bien, je veux vous mener d'abord vers une autre mosquée que j'aime; et
puis plus loin encore, jusqu'à la grande muraille byzantine qui entoure
Stamboul. Après, nous reviendrons ... par un autre chemin.
Un carrefour, deux carrefours, trois carrefours. Les petites rues
s'enchevêtrent tant qu'elles peuvent, et se courbent et se recourbent
sans nul souci d'aucune direction. Comment peut-on trouver son chemin,
dans un pareil labyrinthe? Et pas une surface plane: rien que des
montées ou des descentes. Byzance, comme Rome, était la ville aux sept
collines....
Lady Falkland s'arrête. Une femme en haillons, voilée, se tient
accroupie dans un coin de porte, un bébé souffreteux sur les genoux.
Elle ne demande pas l'aumône, et nous regarde, silencieuse, à travers
son tcharchaf de grosse étamine.
Lady Falkland prend une pièce dans sa bourse, et veut la donner. Mais
la pauvresse, fière, refuse et retire sa main. On n'accepte pas ainsi
la pitié des Infidèles! Lady Falkland alors, se penche et pose la pièce
dans la menotte du petit. La mère hésite. Je m'en mêle, et dans l'autre
menotte, je mets une autre pièce. On ne résiste plus, cette fois. Et
l'on prend un sourire de courtoisie avec quelques mots brefs et doux.
Je demande, tandis que nous nous éloignons:
--Qu'a-t-elle dit?
--C'est presque intraduisible. Un remerciement turc. Voici le sens,
tant bien que mal: «Partez en souriant».
* * * * *
Que de rues! Il y a plus d'une heure que nous marchons. Lady Falkland
ne s'embrouille jamais, va, et va, de son petit pas vif. Stamboul
est tout ce qu'on veut, sauf monotone. Les quartiers succèdent aux
quartiers: ceux-ci absolument déserts et morts, avec d'interminables
cheminements entre deux murs, et sous l'ombre changeante des acacias et
des figuiers;--ceux-là peuplés, bâtis d'une foule de petites cases de
bois, d'où l'on voit sortir quelques femmes voilées, silencieuses et
quasi furtives, beaucoup de vieilles gens qui vont cahin-caha. De loin
en loin, dominant le mur sur la maison, un cyprès surgit, poussé on ne
sait d'où, un minaret se hausse, une coupole de mosquée ou de medersah
s'arrondit. Et, tous les cent pas, un cimetière minuscule, serré entre
deux logis, entasse les unes sur les autres ses trois douzaines de
vieilles tombes. Les morts et les vivants voisinent.
* * * * *
--Il ne manque pas de grandes places, de mosquées pompeuses et de
larges voies triomphales. Mais je vous ai montré la Suleïmanié Djami.
Et maintenant, je veux vous montrer d'autres choses différentes.
* * * * *
Notre rue débouche au coin d'un jardin carré, gigantesque;--pas un
square d'Europe, élégant et peigné: un verger-potager, où poussent
en bel ordre quelque cent mille choux, agréablement mêlés de
carottes, d'oignons et d'asperges, tout cela bien abrité d'arbustes
en quinconces,--pêchers, cerisiers, abricotiers.--Le jardin est en
contre-bas, et solidement entouré d'une sorte de digue maçonnée à la
romaine, laquelle digue monte jusqu'au niveau de la rue.
--Une ancienne citerne byzantine.... Assez curieux, oui. Mais venez par
ici.
Nous passons le long d'une dizaine de jolies maisonnettes presque
neuves, d'un sapin frais qui sent la résine. Et une placette s'ouvre,
plantée de trois platanes, et bornée par un mur très haut. Derrière le
mur, et plus haut que lui, une coupole apparaît; et plus haut que la
coupole, deux minarets s'étirent parmi les cyprès géants.
--Une grande mosquée?
--Oui. La Sélimié Djami. Entrons dans la cour.
La porte est en plein cintre, et bien vieille. La cour est carrée, tout
à fait pareille à une cour de cloître, avec arcades et colonnes. Mais
les colonnes sont d'un marbre ancien, que les siècles ont usé jusqu'à
le rendre jaune et transparent comme l'onyx; et, sous les arcades,
des faïences persanes enluminent les quatre murs de leur bariolage
éternellement vif et frais.
Au milieu, il y a une fontaine d'ablutions, et, alentour, les cyprès
qu'on voit du dehors. La mosquée proche étend son ombre. Il fait doux
et calme infiniment.
Lady Falkland s'assied sur une marche, au pied d'une colonne, et me
reprend le sac de papier jaune.
--Voici des dattes farcies, et des dragées aux pistaches, et je ne sais
quoi.... Êtes-vous las? Nous avons fait beaucoup de chemin, et le pavé
est très dur.
Je ne suis point las. Nous grignotons, et le silence tombe entre nous.
Il me semble que je resterais des heures et des jours assis dans cette
ombre tiède, au milieu de ce cloître musulman qui n'a ni grille ni
serrure.
Lady Falkland a posé son coude sur son genou, et sa joue sur son poing
fermé. Et je ne distingue pas la couleur des pensées qui passent sous
ce front....
* * * * *
Tout à coup, elle se relève, et cherche sa petite montre:
--Mon Dieu! quatre heures déjà. Allons, vite en route....
Je m'inquiète:
--A quelle heure part donc le dernier chirket? Il faut que vous
retourniez à Canlidja?
--Naturellement, il le faut. Le dernier bateau part à douze heures
quinze ... à peu près six heures et quart à la franque, aujourd'hui.
Encore ne toucherait-il pas à Canlidja: il suit la côte d'Europe.
--Mais alors?
--Alors, j'irai à Yénikeuy, et je traverserai en barque. J'arriverai
très tard, et je n'aurai guère qu'un quart d'heure pour m'habiller.
Vous savez que nous dînons toujours décolletées à la maison.... Un
quart d'heure, je ne pourrai pas. On commencera sans moi, et quand je
ferai mon entrée, on m'accueillera par des mots désagréables. Mais j'ai
prévu tout cela dans mon programme d'aujourd'hui: donc inutile de vous
apitoyer.
Nous trottons, et le Sélimié-Djamï est déjà loin. Devant nous, les
éternelles petites rues s'allongent, plus villageoises que jamais.
Maintenant, les maisons s'espacent davantage, séparées par des jardins.
--J'espère bien, murmure lady Falkland, que nous trouverons une voiture
à Edirneh-Kapou....
Edirneh-Kapou,--la porte d'Andrinople,--la voici précisément: une
grande voûte délabrée, qui perce une maçonnerie énorme, mal entrevue
derrière beaucoup de maisons à boutiques, entassées. Nous passons sous
la voûte. Des soldats, assis au seuil d'un corps de garde, contemplent
leur petit jardin où poussent des soleils et des volubilis.
Dehors un chemin de ronde, un fossé, un talus, toutes ces choses
tellement anciennes qu'on les distingue à peine les unes des autres.
Et, au delà, une plaine vallonnée, plantée de cyprès, immense,
indéfinie....
La grande muraille de Stamboul est maintenant derrière nous. Les
formidables ruines de créneaux et de tours s'éloignent vers le nord et
s'éloignent vers le sud, jusqu'à l'horizon....
--Venez, venez ... il est tard.
C'est vers la plaine aux cyprès qu'il faut venir. Nous franchissons le
fossé sur un pont dallé, nous descendons le talus d'herbe poudreuse. Et
voici la plaine.
C'est un cimetière. Au pied des arbres raides que le vent fait à peine
vibrer, des tombes, des tombes par milliers et par millions, des tombes
jeunes peintes de frais et dorées, des tombes vieilles, blanchies,
noircies par les soleils et par les pluies, des tombes antiques,
usées, rongées, renversées, se serrent et se confondent dans une mêlée
immobile. Les stèles, droites, obliques, couchées, ressemblent à des
soldats innombrables pétrifiés tout d'un coup, en pleine bataille.
Nous avançons sous les cyprès. Nous enjambons les dalles et les cippes.
L'herbe pousse haute, et je trébuche parfois contre un obstacle
invisible.
Une stèle centenaire, inclinée jusqu'à toucher le sol de son turban,
s'appuie au tronc d'un térébinthe. Lady Falkland s'y assied comme sur
un banc, et me fait place à côté d'elle.
--Voilà.... J'ai voulu vous montrer nos cimetières turcs. Voyez-vous,
la Turquie avec son sultan absolu et son Coran despotique, est le
seul pays libre de la terre. Les morts turcs eux-mêmes ne sont point
enfermés comme les morts chrétiens. On ne les entoure pas de grands
murs et de grosses grilles. Ils dorment où ils ont voulu dormir; et on
ne charge pas de maçonneries leurs pauvres os fatigués....
Je n'ai pas soufflé mot depuis que nous avons quitté la cour cloîtrée
de la Sélimié-Djami. Mais ce lieu-ci me semble favorable aux paroles
qu'on hésite à dire:
--Madame ... je tiens à vous remercier....
--De quoi donc?
--Tout à l'heure, dans la cour de la mosquée, vous m'avez parlé comme
vous ne parlez certainement pas au premier venu. Oui, quand vous avez
fait une allusion à l'accueil pénible qui vous attend ce soir chez
vous. Je suis profondément touché de la confiance que vous me marquez,
et ... et vous avez raison de me traiter en ami.
Elle ne rougit pas, elle ne fait aucun geste, aucune simagrée. Elle me
regarde tout droit, les yeux songeurs.
--C'est vrai: je ne sais pourquoi, mais j'ai confiance en vous....
Elle sourit, sans gaieté.
--Oh! n'allez pas croire que je vous fais une grande grâce en parlant
devant vous, un peu librement, des tristesses de mon foyer. Ces
tristesses-là, mon ami, il y a beau temps que tout Constantinople
les sait par le menu et les commente, et les juge et s'en divertit.
Vous-même, nouveau venu, vous n'en n'ignorez rien, avouez?
J'avoue, d'un signe. Et je me tais. Au bout d'une minute, elle pose sa
main dans les miennes.
--Seulement, vous, vous ne commentez pas, vous ne jugez pas, vous ne
raillez pas. Et c'est à moi de vous dire merci.
Elle se lève. Nous faisons quelques pas dans la plaine funèbre. Tout à
coup, elle s'arrête et me montre une tombe.
Une tombe de femme: il n'y a pas de turban sculpté sur la stèle; une
tombe d'au moins vingt ans; il n'y a plus du tout de peinture sur le
marbre, ni d'or au creux de l'inscription.
--Vous la voyez.... Vous ne savez pas lire les lettres turques? Moi non
plus, les chiffres seulement. Mais c'est assez pour démêler l'essentiel
d'une épitaphe.... La femme qui dort là-dessous est morte en 1297 de
l'hégire; elle a vingt-deux ans.... C'est l'année de la mort d'Aziyadé,
et c'est l'âge qu'elle avait, je crois....
«Bien sûr, cette tombe n'est pas la tombe d'Aziyadé. La vraie tombe,
personne ne sait où elle est,--heureusement!... Voyez-vous une agence
Cook y conduisant des caravanes de touristes?--Mais, ici, dort une
autre Turque, qu'Aziyadé a pu connaître, aimer, qui sait? Alors, moi
qui ai pleuré tant de fois sur le sort douloureux de celle qui est
morte sans avoir revu son ami, j'apporte ici, souvent, des fleurs;
c'est pour les deux petites ombres; et je pense qu'au royaume où elles
sont maintenant, elles se les partagent sans dispute....
Je n'ai pas du tout envie de sourire. Lady Falkland a pris quelques
violettes piquées à son corsage, et les égrène au pied de la stèle.
--Les femmes s'entendent entre elles bien plus volontiers qu'on ne
croît.... Excepté....
Elle hésite, puis me regarde, les sourcils froncés très bas, la lèvre
relevée sur les dents qui apparaissent....
--Excepté quand il y en a une très méchante, qui veut, par orgueil et
cupidité, voler le fils d'une autre....
* * * * *
Quand nous repassons la porte d'Andrinople, il est cinq heures
passées. Trois arabas sont là, trois carrioles fort pouilleuses, et
suspendues Dieu sait comment. Lady Falkland entame avec les arabadjis
une discussion compliquée, où s'agitent, ce me semble, des questions
de temps et de distance. Finalement, on tombe d'accord, et nous voilà,
l'instant d'après, lancés à une allure folle sur le pavé raboteux des
petites rues. La jante ferrée des roues y fait un fracas de marteau
et d'enclume. Assourdie, lady Falkland serre ses mains contre ses
oreilles. Je vois, à travers l'étamine des manches, le dessin pur de
deux bras enfantins, fragiles.
Stamboul est grand, grand à n'en plus finir! Voici de nouveaux
quartiers, de nouvelles rues. Nous passons des marchés, des bazars;
l'araba tour à tour se précipite dans de longs chemins silencieux et
solitaires, puis ralentit au milieu d'une place ou d'un carrefour
grouillant de gens enturbannés....
Au vol, j'entrevois une gigantesque mosquée, flanquée de minarets
interminables....
* * * * *
Enfin, la voiture s'arrête. Mais ici, il n'y a rien à voir, ce
me semble? Ni mosquée, ni tombeau monumental, ni petite rue
extraordinaire. Rien qu'une masure de bois vermoulu et de pierres qui
s'écroulent. Est-ce cela?...
C'est cela. Lady Falkland m'entraîne jusqu'à toucher cette ruine, qui
n'est pourtant ni belle ni grande. Et, sa main serrant la mienne:
--Savez-vous un peu d'histoire turque? Suleïman, avant de connaître
Roxelane, avait une épouse circassienne qui s'appelait Hasséki. Il
eut d'elle deux fils, Mohammed et Dji-an-djir. Et c'étaient de beaux
enfants et de bons princes. Mais Roxelane, par haine de Hasséki, les
fit tuer l'un et l'autre, et leur mère en mourut de désespoir. Voilà
pourquoi, tout à l'heure, je vous ai empêché d'entrer dans le mausolée
de Roxelane. Et voilà pourquoi, maintenant, je vous amène au mausolée
de Hasséki. Faites une prière.... Là! Maintenant, vite, il est tard!...
Arabudji, Emin-Eunu!... chirket-haïrié!... Tchabouk, tchabouk!