Quand le pêcheur ne rentre pas au logis, on le considère comme perdu,

et sa femme peut, après trois années révolues, convoler en nouvelles

noces. Autrefois, la loi ordonnait un intervalle de dix années; comme

les moeurs en souffraient, on adoucit la convention.

Le fils du pêcheur devient pêcheur. Dès l'âge de quinze ans, il

connaît à fond le métier de tirer des bordées, de hisser la voile et

d'agiter le gouvernail.

[Illustration: Aux jours de lessive, les linges multicolores flottent

partout (page 433).]

Très indépendant, très religieux, très attaché à ses coutumes, il suit

l'exemple de son père, qui lui-même imita le sien. En mer, il ne boit

jamais; à terre, il boit relativement peu, sauf aux jours de kermesse,

qui sont de véritables orgies animales. En ces jours, les aubergistes

enlèvent les meubles de leurs salles, et ne laissent qu'une table, des

chaises et des brocs. Jour et nuit, vautré en une torpeur inquiétante,

secoué de crises actives durant lesquelles il danse avec frénésie, le

marin s'absorbe un peu trop dans l'ivresse et le sommeil.

Il se marie jeune.

La pêche des côtes comprend la chasse au poisson frais de diverses

sortes, et celle du hareng destiné à être fumé. Cette pêche est faite

par des barques appelées _flibots_, analogues à celles de nos

sardiniers.

Un flibot ordinaire coûte de trois à cinq mille florins. Il appartient

soit à un patron, soit à un armateur. L'équipage reçoit un grand filet

et des cordages; il doit se procurer le reste, et pourvoir à son

ravitaillement. Les frais de réparation du navire se partagent

également: ce qui est au-dessus du _klamp_, c'est-à-dire hors de

l'eau, concerne l'équipage, et la partie submergée l'armateur ou

patron..., en vertu de ce principe que la première se détériore par

négligence, et que la seconde s'use naturellement. La voilure est

payée par le propriétaire.

[Illustration: Les jeunes filles de Volendam sont coiffées du casque

en dentelle, à forme de «salade» renversée (page 434).]

La pêche au poisson frais ne nécessite que des excursions assez

courtes. Aussitôt de retour, les matelots débarquent leur butin et le

vendent sur la grève même, aux marchands de la région, ou le portent à

la criée, s'il en existe une. Le poisson est ensuite dirigé sur les

villes voisines dans des voitures attelées de chiens robustes qui font

leur service avec un entrain remarquable. (Cet entrain nous a fait

plus d'une fois sourire de la sensiblerie de nos compatriotes qui

défendent d'utiliser ces braves toutous.)

La pêche au poisson frais cesse à la fin des beaux jours et fait place

à celle du hareng jusqu'en décembre.

Ensuite, c'est le chômage forcé; et, comme le pêcheur est rarement

aisé, il s'ensuit des misères profondes que les Autorités sont

obligées de secourir.

Le Zuiderzee, comme l'on sait, forme un véritable bassin de la mer du

Nord. La masse de ses eaux occupe un espace de 54 lieues carrées, et

s'avance sur les provinces de la Frise, de la Gueldre, d'Utrecht et du

Noord-Holland, qu'elles divisèrent jadis par de terribles coups de

ressac, jetant sur toutes les côtes la mort et la destruction.

Au large, les îles d'Urk et de Marken forment les derniers vestiges

des terrains engloutis.

Marken, la plus grande, est située en face de la ville de Monnekendam.

En une heure, avec un bon vent, une barque y conduit.

Cette heure met des siècles entre les habitants de l'île et ceux du

continent. La différence des costumes et des moeurs est même si

grande, à si peu de distance, qu'on a expliqué diversement son

origine. Certains soutiennent que les indigènes sont les descendants

des _Marsatti_ dont Pline et Tacite font mention. Ils occupaient alors

un coin de terre près du lac Flevo. Un raz de marée sépara ce coin de

la Grande Terre, à la fin du XIIIe siècle.

La séparation, d'abord, n'avait qu'une largeur insignifiante, un

simple pont de bois suffisait à la franchir; mais peu à peu l'embrun

mangea d'autres terres, des champs, des polders, et les paysans

durent, pour vivre, devenir pêcheurs....

Je pris le bateau pour cette île vers cinq heures du soir, à la jetée

de Monnekendam. Deux jeunes garçons vêtus, à la mode de nos Bretons,

de culottes bouffantes s'arrêtant aux genoux, de vestes de coutil et

de chapeaux ronds, chargeaient de menues denrées. Ces jeunes garçons,

à la vérité, se sont institués, avec leur père, patrons passeurs, et

font un service quotidien régulier entre l'île et le continent.

Avec une agilité surprenante pour des Hollandais, ils exécutèrent les

différentes manoeuvres d'appareillage, hissèrent la grande voile

brune, assujettirent les cordages; le bateau oscilla, s'inclina vers

l'ouest, et s'en alla vers le large.

L'aîné des matelots avait pris la barre, et se tenait droit,

considérant la ville qui fuyait, en son décor roux.

Une brume rampait sur l'eau, signe de crépuscule prochain; le carillon

du beffroi chantait l'heure en sons clairs, assourdis par le clapotis

des vagues fendues par la proue, et ce moment, quasi solennel, avait

un je ne sais quoi de mystérieux, comme si nous nous en allions vers

une terre inconnue.

Peu à peu, nous ne fûmes plus entourés que d'eau et de brumes. L'un

des garçons sifflait une mélodie. Les cordes du mât grinçaient sous la

brise fraîchissante..., puis des ombres apparurent, d'abord

imprécises: c'étaient des pignons et d'autres mâts sortant de la mer,

sans rocher ni dune, comme un radeau très long, à demi submergé,

Marken, tout simplement.

Le bateau stoppa le long de la cale et s'amarra. Je sautai à terre. Il

y avait là deux ou trois hommes vêtus comme mes pilotes, et des jeunes

filles aux longues tresses libres, accoudées à un parapet. Un grand

silence enveloppait ce petit port perdu au milieu des étendues

mouvantes. Certainement je devais y jeter une note fâcheuse par mon

allure peu en harmonie avec ces logis de bois construits sur pilotis,

ces personnages particuliers.

Les filles me regardaient. Dans l'ombre du soir venant, leurs yeux aux

longs cils, entre les boucles retombantes de leurs cheveux, avaient

des profondeurs d'océan; et quand elles inclinaient la tête gravement,

à mon passage, je pouvais croire avoir devant moi des déesses

nautiques, tant chantées par les bardes. Je me hâtai de déposer mon

mince bagage à l'unique _logement_, et je pris les venelles pavées de

briques qui conduisent aux sept bourgades, tertres artificiels, formés

d'argile et de tourbe, où se dressent les maisons des habitants.

La mer, comme il arrive souvent, avait inondé, la veille, les maigres

pâturages semés de canelets, qui entourent ces tertres, entre les

digues, de sorte que je marchais au milieu de l'eau et que les maisons

sortaient réellement de l'eau, sans aucun horizon de terre. De grandes

herbes, en quelques endroits, abritaient des canards jacassants,

frissonnaient sous le vent, augmentant la mélancolie intense de ce

paysage.

[Illustration: Deux pêcheurs accroupis au soleil, à Volendam (page

434).]

J'errai ainsi pendant une heure, jusqu'à la nuit, me remplissant les

yeux de ces mille sensations impossibles à rendre, formées d'imprévu,

d'inconnu, de colorations nuancées..., salué toujours par ces femmes

aux regards profonds, qui parlaient sans parole..., puis je rentrai à

l'auberge, où une servante joviale, énorme et bigarrée, me servit un

dîner robuste.

Le lendemain, l'eau s'était retirée et je pus observer l'île, puisque

c'est une île, sous son aspect général.

Le port est la partie la plus solide de Marken. Construit de toutes

pièces avec de la pierre et du bois, il abrite une centaine de bateaux

armés pour la pêche.

Les maisons goudronnées couvertes de tuiles, sont construites en

planches et posent leurs fondements sur un lit de tourbe. Les

intérieurs sont renommés: la propreté la plus minutieuse agrémente les

moindres recoins, donne aux faïences peintes un air hospitalier, et

pare de reflets pareils aux miroirs les cuivres des bassines. C'est

l'orgueil de chaque famille, et je voyais à tout instant des jeunes

filles m'appelant du doigt pour admirer la belle ordonnance de leurs

logis. Ces signes, accompagnés de sourires, n'étaient, hélas! que des

demandes déguisées d'argent, et je dus borner mes visites, sous peine

d'y laisser mon pécule.

[Illustration: Une lessive consciencieuse.]

La plupart des maisons n'ont qu'une seule pièce où l'on dort, cuisine

et travaille; beaucoup n'ont pas de plafond, et communiquent avec le

grenier directement. Quelques-unes non plus n'ont pas de cheminée;

devant la fenêtre principale, s'élève une plaque de pierre ou de fer,

entourée d'une rangée de briques; une ouverture percée dans le toit

laisse passer la fumée qui se répand dans le grenier, sèche les filets

et les provisions.

Des plats et des vases en vieille faïence ornent le moindre logis. Ce

goût des cristaux, des rideaux et des couvertures de lit à ramages est

un trait particulier du caractère hollandais et s'épanouit à Marken,

mettant en relief la médiocrité des existences.

Le sol de l'île est une argile assez féconde. Il produit du foin et

des joncs dont les habitants exportent une grande quantité. Le foin

est vendu et sert en partie à nourrir les quelques vaches locales.

Enfin, comme les puits ne produisent qu'une eau saumâtre, les

habitants sont obligés d'user d'eau pluviale pour abreuver leurs bêtes

et préparer leurs aliments.

Ils sont du reste fort peu avancés en science économique. Ils vivent

de la pêche et passent le reste du temps à des travaux insignifiants,

intéressants pour eux seuls. Ils n'ont point de commerce: pommes de

terre, légumes, épicerie, tourbe, boisson, tout leur est apporté de

Monnekendam, de Hoorn ou d'Amsterdam.

Les habitants de Marken ne se marient qu'entre eux. On raconte

qu'autrefois, manquant de femmes, ils armèrent leurs bateaux et firent

une razzia de filles du côté de Edam; mais l'histoire ne peut être

affirmée.

On se marie d'habitude entre vingt-quatre et vingt-huit ans, en

accordant surtout les âges et les inclinations.

[Illustration: Il y a des couples d'enfants ravissants, d'un type

expressif.... (page 434).]

Les filles, en général, sont lourdes et vulgaires; mais on trouve des

adolescentes d'un type expressif qui font oublier les autres par leur

grâce demi-sauvage. Elles ne sont point timides et rient volontiers.

Dans mes promenades, je fus plus d'une fois entouré de leurs personnes

bigarrées; elles m'acculaient à quelque paroi, me frôlaient de leurs

boucles en étendant les bras pour me retenir, et me murmuraient des

questions sans doute saugrenues, car elles montraient leurs dents,

pleines de ravissement. Je leur répondais en anglais, en allemand, en

arabe, et je pinçais leurs coudes. Ayant pris une fois le menton d'une

jolie fille, deux autres étonnées crièrent et ameutèrent des mères de

famille. Je l'embrassai rapidement, par surprise. Jamais je n'ai

entendu pareils glapissements. Elles m'entouraient, brandissaient

leurs bras nus, les mèches au vent, la jupe gonflée, et prenaient sans

doute le ciel à témoin de ma témérité. L'embrassée, surtout, roulait

des pupilles fulgurantes: elle devait demander au Seigneur un

châtiment exemplaire, un éclat de foudre peut-être, ou un enlizement.

Je montai en conséquence sur un baril et je les haranguai:

--Femmes de Marken, criai-je, je suis venu céans vous demander

l'hospitalité. Ma qualité d'étranger me donne donc le droit de goûter

à vos fruits et surtout aux pêches de vos joues.... Je réclame le

silence et vous promets de vous faire des cadeaux.... Zim boum boum!

--Zim boum boum, répétèrent les jeunesses enthousiasmées, sans

comprendre un seul mot.

Comme elles m'empêchaient toujours de passer, je crus comprendre

qu'elles attendaient le _Droit de Passage_. Je brandis mon détective,

à la façon d'un tomahaw, je poussai un cri et je sautai sur la digue.

Là, je braquai l'instrument et la foule se sauva comme harengs

poursuivis par les _buizen_, laissant mes trois jeunes personnes à ma

volonté, figées en des poses raides.

[Illustration: Les femmes de Volendam sont moins claquemurées en leur

logis... (page 434).]

--Je vois, jeunes filles, continuai-je (quel délice de pouvoir parler

sans se faire comprendre!!!), que mes offres généreuses ont été reçues

avec honneur. Tournez donc l'oeil vers moi, et me baillez des

sourires.

Quand j'eus remué des _stuivers_ en ma poche, elles dressèrent

l'oreille, et m'accompagnèrent au soleil où je fixai pour l'avenir

leurs traits singuliers. Après quoi, je mis une poignée de cents dans

leurs mains, et elles s'éclipsèrent enchantées.

Les petites filles sont parfois charmantes. Lorsqu'elles vont à

l'école avec les garçons, déroulant leur théorie multicolore sur le

vert des polders, bras dessus, bras dessous, on se sent rempli de

plaisir, ainsi que devant un tableau plein de fraîches couleurs et de

visages gracieux. Certaines, au lieu de jupes, portent les larges

culottes de leurs frères, ce qui leur donne une allure baroque.

Les jours de noces, de fiançailles ou de kermesse, c'est une débauche

de couleurs dont rien n'approche. Toute la gamme des boîtes

d'aquarelle s'épanouit sur les robes, les bonnets brodés, et l'on

cligne des yeux sans savoir où les reposer.

Mais ces jours sont l'exception. D'habitude, l'île est assez morne, et

la vie s'y écoule en de menus travaux, toujours pareils.

Les hommes pêchent ou bien halent des bachots remplis de provisions ou

de tourbe, réparent des filets, repeignent leurs murs; les femmes

nettoient les logis, lavent le linge, promènent leurs marmots, aident

au déchargement des bateaux.

Le long des canaux, on les voit souvent se promener gravement, assises

en des barques, d'où elles sortent pour soulever les ponts à chevilles

qui barrent le courant aux nombreux carrefours.

En hiver, la moitié de l'île est submergée, et c'est en bateau que les

habitants communiquent entre eux, abordent l'église, l'école, le

cimetière, le tertre le plus élevé de l'île.

On se demande à cet égard pourquoi les digues sont si basses; en les

élevant, on éviterait ces fâcheuses inondations. Mais les hommes

compétents déclarent que le terrain, peu solide, ne supporterait pas

un poids plus considérable.

L'habitude est une seconde nature. Dire aux gens de Marken qu'ils sont

mal installés serait peine perdue: ils s'y trouvent bien, et c'est

tant mieux.

Sous l'afflux des touristes qui, depuis trois ans, envahissent leurs

bourgades, en été, ils commencent même à se considérer comme des

curiosités extraordinaires et poursuivent peut-être le rêve chimérique

d'être entretenus, nourris et blanchis par les deniers des étrangers.

Ils vendent déjà leurs costumes et ne tarderont pas à les remplacer

par des chapeaux et des pantalons modernes...

L'île de Marken, après tout, conservera toujours sa situation peu

encombrante, par rapport au continent, ses maisons assises dans l'eau

salée, ses venelles pavées s'en allant sous la brume vers la brume,

son tertre nourri de morts et ses quatre animaux à cornes, vautrés

dans des pâturages spongieux... à moins que, par un jour pareil à

celui où la mer en colère dévora la Grande Terre, elle ne sombre à son

tour au milieu d'une bourrasque par mille mètres au fond du Zuiderzee.

Cette fin, en somme, serait pour un lieu exilé du Passé parmi les

Modernes une conclusion naturelle et convenable; et l'on aurait enfin,

peut-être, l'explication de cette attirance singulière que renferment

les yeux des filles de Marken, le soir, quand elles inclinent la tête

en levant le doigt, ainsi que les fantômes d'un monde terminé, sortis

un moment de leurs tombeaux pour venir vous saluer....

Le Hollandais, incontestablement, est moins imaginatif que le

Français. Réaliste dans le sens du mot, il évalue et ne rêve point.

Aussi, dans la tourbe qu'il extrait journellement de l'eau, il ne se

dit point qu'il relève les restes de ses parents et amis, afin de leur

reprendre la chaleur qu'ils avaient de leur vivant; il voit là un

combustible intéressant; il s'en sert et il a raison, de même qu'à

rencontre de notre sensiblerie parfois déraisonnable, il utilise ses

chiens à de pratiques charrois.

Parler de la Hollande sans parler de la tourbe, serait enlever au pays

l'un de ses caractères les plus curieux.

Géologiquement, le sol est assez pauvre; il ne contient ni houille, ni

fer, ni minerai d'autre sorte. Les forêts sont peu nombreuses et l'on

dut, pour construire les digues et les maisons, recourir aux pins de

Norvège et aux arbres d'Allemagne, amenés par le Rhin.

Pour se chauffer, il ne fallait point songer à s'approvisionner ainsi;

la ruine s'en serait suivie. On utilisa la tourbe.

La tourbe est une sorte de terre molle, noirâtre, que l'on trouve sous

des couches d'argile ou de sable, soit en creusant des canaux, soit en

construisant des logis. En certains endroits, elle se révèle par la

nature inconsistante du sol. La terre élastique, comme gonflée d'eau,

cède sous le pied, puis se relève aussitôt. Les habitants disent

alors: «Voilà une terre qui sent».

[Illustration: Vêtu d'un pantalon démesuré, le pêcheur de Volendam a

une allure personnelle (page 434).]

L'extraction de la tourbe est un art connu depuis les temps les plus

reculés. Pline et Tacite en parlent, l'un en soupirant de voir un

peuple réduit à brûler sa propre terre, l'autre avec admiration pour

cette sagacité.

La tourbe fournit du travail à des milliers d'individus. C'est un

combustible assez maigre, il faut l'avouer, triste et encombrant; il

blanchit plutôt qu'il ne flambe, en produisant une épaisse fumée.

On la trouve un peu partout en Hollande. Il suffit de creuser un peu

pour la découvrir.

Quand le propriétaire d'une lande a résolu de convertir son champ en

un atelier d'exploitation, il fait creuser des tranchées parallèles,

afin de délivrer la terre de l'eau dont elle est imprégnée. Ces

tranchées, d'abord superficielles, deviennent de plus en plus

profondes, jusqu'à l'épuisement.

Il faut de six à huit ans pour obtenir l'épuisement et diriger ces

eaux, au moyen de fossés et d'écluses, vers le canal prochain.

On attaque ensuite la tourbe avec des bêches spéciales; on la coupe

par mottes qu'on met à sécher comme des briques, les unes sur les

autres, en les tournant selon le vent.

Il n'est pas rare de trouver au fond des tourbières des arbres fort

bien conservés, restes d'anciennes forêts, détruites par les

inondations ou les raz de marée. On les emploie suivant leur valeur,

le plus souvent à des besoins de chauffage ou de fondations.

Les couches de terre qui servaient de couverture à la tourbe sont

ramenées, hersées, et deviennent la base de la terre labourable sur

laquelle on sèmera des pommes de terre ou du blé.

Ceci se passe dans les tourbières _hautes_. Dans les tourbières

_basses_, on va plus vite et l'on ne se donne point la peine de

drainer l'eau. On attaque directement le sol. Une fois l'herbe et

l'argile enlevées, c'est-à-dire après avoir relevé deux à trois pieds

d'épaisseur de terre arable, on met à nu la couche de tourbe saturée

d'eau, sorte de bouillie grasse. Les ouvriers, munis de grosses

bottes, enlèvent alors le futur combustible, à vue de nez, sans voir

ce qu'ils font, grâce à l'habitude. Ils piquent les glèbes et les

jettent dans des barques grossières. La tourbe est alors d'une couleur

brune, mêlée de racines et de branches pourries. Déchargée dans des

auges de bois, elle est mêlée et travaillée, écrasée au moyen de

pilons, débarrassée des pierres et racines, triturée comme pâte de

farine et jetée en meule sur un lit de roseaux. Quand elle commence à

sécher, on la divise par mottes, et on la met en pyramides.

[Illustration: Un commencement d'idylle à Marken.]

Trois mois sont nécessaires environ pour la dessiccation complète. La

tourbe est alors chargée sur des chalands et conduite aux marchés

divers où elle trouve acquéreurs.

La qualité des tourbes varie singulièrement. Il y en a de plus ou

moins riches en matières ligneuses, de poreuses et de compactes, de

lourdes et de légères. Les ménagères reconnaissent rapidement à la

couleur et à la forme les propriétés de ce combustible. Il y a une

variété pour la cuisine, une autre pour les foyers, une troisième pour

les fabriques. En général, on préfère le produit des tourbières basses

à celui des tourbières hautes. Les boulangers cuisent leur pain avec

des glèbes peu denses qui prennent aisément feu. La tourbe sert encore

à alimenter des fours à chaux, des brasseries, des tuileries, etc.

Comparée à la houille, la tourbe perd moitié en tant que matière

calorifique; mais, toutes proportions gardées, elle coûte moins cher.

Son principal défaut est son volume encombrant. Elle occupe trois ou

quatre fois plus d'espace que la houille. On a cherché à la comprimer

et on y a réussi; mais le jeu, comme l'on dit, ne valait point la

chandelle: les frais dépassaient la valeur de la marchandise, sans lui

donner plus de qualités.

Pour les steamers et les grosses industries, on dut donc l'abandonner

au profit du charbon.

Quoi qu'il en soit, la tourbe a été pendant des siècles le presque

unique moyen de chauffage des habitants. Le charbon de tourbe donna

même naissance à l'habitude toute nationale du _chauffe-pieds_.

Pendant l'hiver, les dames hollandaises, dans leur appartement ou au

temple, ont sous leurs robes des _stoven_ (chaufferettes), ce qui,

dit-on, contribue à jaunir le teint de certaines. Ceux qui avancent

cette chose sont des gens sérieux, bien assis en leurs chaises de

rotin ou leurs fauteuils de paille, ayant aux lèvres une pipe

confortable, à leur portée, un «glass beer» avec triple faux-col de

mousse. Ils n'avanceraient certainement pas une chose pareille s'ils

ne s'en étaient absolument convaincus à la suite de remarques

progressives et intimes, accumulées avec componction, et l'on serait

mal venu de se montrer sceptique en telle conjoncture. La fumée de

tourbe fait jaunir le teint des dames hollandaises, de même que la

fumée de bois sec donne aux jambons cette surface brune si appréciée

des gourmets. Ce n'est donc point pour diminuer leur réputation, au

contraire.

Les cendres, en outre, servent d'engrais; la suie nettoie le fer et

l'étain; la fumée conserve les viandes salées et les harengs, forme du

noir animal, de l'encre ou du vernis; enfin elle assoit les fondements

des maisons.

Pour cela, on pose les briques et autres maçonneries sur une première

construction de morceaux de terre combustible disposés en forme de

pyramide. Cette tourbe se gonfle sous l'eau et compose ainsi une base

inébranlable que l'humidité ne détruit plus. Après des siècles,

lorsque la maison est tombée de vieillesse, on retrouve la substance

tourbeuse aussi bien conservée que le premier jour, et encore propre

au chauffage.

Il résulte, en somme, que la tourbe est le produit de l'évolution

lente de végétaux accumulés, joncs, roseaux et mousses, morts,

entassés les uns sur les autres, et désagrégés par l'humidité.

Les provinces qui doivent le plus à l'existence de la tourbe sont la

Frise, la Groningue, la Drenthe, l'Overyssel.

Lorsque la tourbière est exploitée, il reste malheureusement beaucoup

d'eau qu'il faut enlever à grand renfort de moulins et de fossés.

Comme l'entretien de ces moulins est assez considérable, il ne faut

plus s'étonner si en Hollande le prix des vivres est assez élevé...

Malgré cela, un vieux poète, nommé Vondel, enthousiasmé de la vogue

obtenue par la tourbe, écrivait en tête d'un de ses ouvrages ce vers

grandiloquent: «Heureux le pays où l'enfant brûle sa mère!»

CONCLUSION.--Tout cela démontre qu'il n'y a point que de l'eau en

Hollande, comme pourraient le faire croire aux quidams mal

instruits des aperçus fantaisistes. La Hollande, coupée de mille

canaux, bordée d'îles, de golfes, d'estuaires, renferme vraiment

beaucoup d'eau, mais cette eau souveraine, envahissante, eau

montante ou descendante, qui épanouit à perte de vue ses réseaux

flous où voguent sans cesse des barques, des chalands, des

vapeurs, des canards, est la source inépuisable des richesses

bataves, et l'on voudrait trouver un mot magnifique, entouré de

syllabes métalliques, pour désigner cette chose incolore, fluide,

nuancée de toutes les nuances des nuages, des moulins, des

polders, qui fait de la Hollande le plus aquatique des pays

aquatiques et le plus curieux des pays plats.

Le Tour du Monde; Croquis Hollandais Journal des voyages et des voyageurs; 2e Sem. 1905 · 第 4 / 7 段