et sa femme peut, après trois années révolues, convoler en nouvelles
noces. Autrefois, la loi ordonnait un intervalle de dix années; comme
les moeurs en souffraient, on adoucit la convention.
Le fils du pêcheur devient pêcheur. Dès l'âge de quinze ans, il
connaît à fond le métier de tirer des bordées, de hisser la voile et
d'agiter le gouvernail.
[Illustration: Aux jours de lessive, les linges multicolores flottent
partout (page 433).]
Très indépendant, très religieux, très attaché à ses coutumes, il suit
l'exemple de son père, qui lui-même imita le sien. En mer, il ne boit
jamais; à terre, il boit relativement peu, sauf aux jours de kermesse,
qui sont de véritables orgies animales. En ces jours, les aubergistes
enlèvent les meubles de leurs salles, et ne laissent qu'une table, des
chaises et des brocs. Jour et nuit, vautré en une torpeur inquiétante,
secoué de crises actives durant lesquelles il danse avec frénésie, le
marin s'absorbe un peu trop dans l'ivresse et le sommeil.
Il se marie jeune.
La pêche des côtes comprend la chasse au poisson frais de diverses
sortes, et celle du hareng destiné à être fumé. Cette pêche est faite
par des barques appelées _flibots_, analogues à celles de nos
sardiniers.
Un flibot ordinaire coûte de trois à cinq mille florins. Il appartient
soit à un patron, soit à un armateur. L'équipage reçoit un grand filet
et des cordages; il doit se procurer le reste, et pourvoir à son
ravitaillement. Les frais de réparation du navire se partagent
également: ce qui est au-dessus du _klamp_, c'est-à-dire hors de
l'eau, concerne l'équipage, et la partie submergée l'armateur ou
patron..., en vertu de ce principe que la première se détériore par
négligence, et que la seconde s'use naturellement. La voilure est
payée par le propriétaire.
[Illustration: Les jeunes filles de Volendam sont coiffées du casque
en dentelle, à forme de «salade» renversée (page 434).]
La pêche au poisson frais ne nécessite que des excursions assez
courtes. Aussitôt de retour, les matelots débarquent leur butin et le
vendent sur la grève même, aux marchands de la région, ou le portent à
la criée, s'il en existe une. Le poisson est ensuite dirigé sur les
villes voisines dans des voitures attelées de chiens robustes qui font
leur service avec un entrain remarquable. (Cet entrain nous a fait
plus d'une fois sourire de la sensiblerie de nos compatriotes qui
défendent d'utiliser ces braves toutous.)
La pêche au poisson frais cesse à la fin des beaux jours et fait place
à celle du hareng jusqu'en décembre.
Ensuite, c'est le chômage forcé; et, comme le pêcheur est rarement
aisé, il s'ensuit des misères profondes que les Autorités sont
obligées de secourir.
Le Zuiderzee, comme l'on sait, forme un véritable bassin de la mer du
Nord. La masse de ses eaux occupe un espace de 54 lieues carrées, et
s'avance sur les provinces de la Frise, de la Gueldre, d'Utrecht et du
Noord-Holland, qu'elles divisèrent jadis par de terribles coups de
ressac, jetant sur toutes les côtes la mort et la destruction.
Au large, les îles d'Urk et de Marken forment les derniers vestiges
des terrains engloutis.
Marken, la plus grande, est située en face de la ville de Monnekendam.
En une heure, avec un bon vent, une barque y conduit.
Cette heure met des siècles entre les habitants de l'île et ceux du
continent. La différence des costumes et des moeurs est même si
grande, à si peu de distance, qu'on a expliqué diversement son
origine. Certains soutiennent que les indigènes sont les descendants
des _Marsatti_ dont Pline et Tacite font mention. Ils occupaient alors
un coin de terre près du lac Flevo. Un raz de marée sépara ce coin de
la Grande Terre, à la fin du XIIIe siècle.
La séparation, d'abord, n'avait qu'une largeur insignifiante, un
simple pont de bois suffisait à la franchir; mais peu à peu l'embrun
mangea d'autres terres, des champs, des polders, et les paysans
durent, pour vivre, devenir pêcheurs....
Je pris le bateau pour cette île vers cinq heures du soir, à la jetée
de Monnekendam. Deux jeunes garçons vêtus, à la mode de nos Bretons,
de culottes bouffantes s'arrêtant aux genoux, de vestes de coutil et
de chapeaux ronds, chargeaient de menues denrées. Ces jeunes garçons,
à la vérité, se sont institués, avec leur père, patrons passeurs, et
font un service quotidien régulier entre l'île et le continent.
Avec une agilité surprenante pour des Hollandais, ils exécutèrent les
différentes manoeuvres d'appareillage, hissèrent la grande voile
brune, assujettirent les cordages; le bateau oscilla, s'inclina vers
l'ouest, et s'en alla vers le large.
L'aîné des matelots avait pris la barre, et se tenait droit,
considérant la ville qui fuyait, en son décor roux.
Une brume rampait sur l'eau, signe de crépuscule prochain; le carillon
du beffroi chantait l'heure en sons clairs, assourdis par le clapotis
des vagues fendues par la proue, et ce moment, quasi solennel, avait
un je ne sais quoi de mystérieux, comme si nous nous en allions vers
une terre inconnue.
Peu à peu, nous ne fûmes plus entourés que d'eau et de brumes. L'un
des garçons sifflait une mélodie. Les cordes du mât grinçaient sous la
brise fraîchissante..., puis des ombres apparurent, d'abord
imprécises: c'étaient des pignons et d'autres mâts sortant de la mer,
sans rocher ni dune, comme un radeau très long, à demi submergé,
Marken, tout simplement.
Le bateau stoppa le long de la cale et s'amarra. Je sautai à terre. Il
y avait là deux ou trois hommes vêtus comme mes pilotes, et des jeunes
filles aux longues tresses libres, accoudées à un parapet. Un grand
silence enveloppait ce petit port perdu au milieu des étendues
mouvantes. Certainement je devais y jeter une note fâcheuse par mon
allure peu en harmonie avec ces logis de bois construits sur pilotis,
ces personnages particuliers.
Les filles me regardaient. Dans l'ombre du soir venant, leurs yeux aux
longs cils, entre les boucles retombantes de leurs cheveux, avaient
des profondeurs d'océan; et quand elles inclinaient la tête gravement,
à mon passage, je pouvais croire avoir devant moi des déesses
nautiques, tant chantées par les bardes. Je me hâtai de déposer mon
mince bagage à l'unique _logement_, et je pris les venelles pavées de
briques qui conduisent aux sept bourgades, tertres artificiels, formés
d'argile et de tourbe, où se dressent les maisons des habitants.
La mer, comme il arrive souvent, avait inondé, la veille, les maigres
pâturages semés de canelets, qui entourent ces tertres, entre les
digues, de sorte que je marchais au milieu de l'eau et que les maisons
sortaient réellement de l'eau, sans aucun horizon de terre. De grandes
herbes, en quelques endroits, abritaient des canards jacassants,
frissonnaient sous le vent, augmentant la mélancolie intense de ce
paysage.
[Illustration: Deux pêcheurs accroupis au soleil, à Volendam (page
434).]
J'errai ainsi pendant une heure, jusqu'à la nuit, me remplissant les
yeux de ces mille sensations impossibles à rendre, formées d'imprévu,
d'inconnu, de colorations nuancées..., salué toujours par ces femmes
aux regards profonds, qui parlaient sans parole..., puis je rentrai à
l'auberge, où une servante joviale, énorme et bigarrée, me servit un
dîner robuste.
Le lendemain, l'eau s'était retirée et je pus observer l'île, puisque
c'est une île, sous son aspect général.
Le port est la partie la plus solide de Marken. Construit de toutes
pièces avec de la pierre et du bois, il abrite une centaine de bateaux
armés pour la pêche.
Les maisons goudronnées couvertes de tuiles, sont construites en
planches et posent leurs fondements sur un lit de tourbe. Les
intérieurs sont renommés: la propreté la plus minutieuse agrémente les
moindres recoins, donne aux faïences peintes un air hospitalier, et
pare de reflets pareils aux miroirs les cuivres des bassines. C'est
l'orgueil de chaque famille, et je voyais à tout instant des jeunes
filles m'appelant du doigt pour admirer la belle ordonnance de leurs
logis. Ces signes, accompagnés de sourires, n'étaient, hélas! que des
demandes déguisées d'argent, et je dus borner mes visites, sous peine
d'y laisser mon pécule.
[Illustration: Une lessive consciencieuse.]
La plupart des maisons n'ont qu'une seule pièce où l'on dort, cuisine
et travaille; beaucoup n'ont pas de plafond, et communiquent avec le
grenier directement. Quelques-unes non plus n'ont pas de cheminée;
devant la fenêtre principale, s'élève une plaque de pierre ou de fer,
entourée d'une rangée de briques; une ouverture percée dans le toit
laisse passer la fumée qui se répand dans le grenier, sèche les filets
et les provisions.
Des plats et des vases en vieille faïence ornent le moindre logis. Ce
goût des cristaux, des rideaux et des couvertures de lit à ramages est
un trait particulier du caractère hollandais et s'épanouit à Marken,
mettant en relief la médiocrité des existences.
Le sol de l'île est une argile assez féconde. Il produit du foin et
des joncs dont les habitants exportent une grande quantité. Le foin
est vendu et sert en partie à nourrir les quelques vaches locales.
Enfin, comme les puits ne produisent qu'une eau saumâtre, les
habitants sont obligés d'user d'eau pluviale pour abreuver leurs bêtes
et préparer leurs aliments.
Ils sont du reste fort peu avancés en science économique. Ils vivent
de la pêche et passent le reste du temps à des travaux insignifiants,
intéressants pour eux seuls. Ils n'ont point de commerce: pommes de
terre, légumes, épicerie, tourbe, boisson, tout leur est apporté de
Monnekendam, de Hoorn ou d'Amsterdam.
Les habitants de Marken ne se marient qu'entre eux. On raconte
qu'autrefois, manquant de femmes, ils armèrent leurs bateaux et firent
une razzia de filles du côté de Edam; mais l'histoire ne peut être
affirmée.
On se marie d'habitude entre vingt-quatre et vingt-huit ans, en
accordant surtout les âges et les inclinations.
[Illustration: Il y a des couples d'enfants ravissants, d'un type
expressif.... (page 434).]
Les filles, en général, sont lourdes et vulgaires; mais on trouve des
adolescentes d'un type expressif qui font oublier les autres par leur
grâce demi-sauvage. Elles ne sont point timides et rient volontiers.
Dans mes promenades, je fus plus d'une fois entouré de leurs personnes
bigarrées; elles m'acculaient à quelque paroi, me frôlaient de leurs
boucles en étendant les bras pour me retenir, et me murmuraient des
questions sans doute saugrenues, car elles montraient leurs dents,
pleines de ravissement. Je leur répondais en anglais, en allemand, en
arabe, et je pinçais leurs coudes. Ayant pris une fois le menton d'une
jolie fille, deux autres étonnées crièrent et ameutèrent des mères de
famille. Je l'embrassai rapidement, par surprise. Jamais je n'ai
entendu pareils glapissements. Elles m'entouraient, brandissaient
leurs bras nus, les mèches au vent, la jupe gonflée, et prenaient sans
doute le ciel à témoin de ma témérité. L'embrassée, surtout, roulait
des pupilles fulgurantes: elle devait demander au Seigneur un
châtiment exemplaire, un éclat de foudre peut-être, ou un enlizement.
Je montai en conséquence sur un baril et je les haranguai:
--Femmes de Marken, criai-je, je suis venu céans vous demander
l'hospitalité. Ma qualité d'étranger me donne donc le droit de goûter
à vos fruits et surtout aux pêches de vos joues.... Je réclame le
silence et vous promets de vous faire des cadeaux.... Zim boum boum!
--Zim boum boum, répétèrent les jeunesses enthousiasmées, sans
comprendre un seul mot.
Comme elles m'empêchaient toujours de passer, je crus comprendre
qu'elles attendaient le _Droit de Passage_. Je brandis mon détective,
à la façon d'un tomahaw, je poussai un cri et je sautai sur la digue.
Là, je braquai l'instrument et la foule se sauva comme harengs
poursuivis par les _buizen_, laissant mes trois jeunes personnes à ma
volonté, figées en des poses raides.
[Illustration: Les femmes de Volendam sont moins claquemurées en leur
logis... (page 434).]
--Je vois, jeunes filles, continuai-je (quel délice de pouvoir parler
sans se faire comprendre!!!), que mes offres généreuses ont été reçues
avec honneur. Tournez donc l'oeil vers moi, et me baillez des
sourires.
Quand j'eus remué des _stuivers_ en ma poche, elles dressèrent
l'oreille, et m'accompagnèrent au soleil où je fixai pour l'avenir
leurs traits singuliers. Après quoi, je mis une poignée de cents dans
leurs mains, et elles s'éclipsèrent enchantées.
Les petites filles sont parfois charmantes. Lorsqu'elles vont à
l'école avec les garçons, déroulant leur théorie multicolore sur le
vert des polders, bras dessus, bras dessous, on se sent rempli de
plaisir, ainsi que devant un tableau plein de fraîches couleurs et de
visages gracieux. Certaines, au lieu de jupes, portent les larges
culottes de leurs frères, ce qui leur donne une allure baroque.
Les jours de noces, de fiançailles ou de kermesse, c'est une débauche
de couleurs dont rien n'approche. Toute la gamme des boîtes
d'aquarelle s'épanouit sur les robes, les bonnets brodés, et l'on
cligne des yeux sans savoir où les reposer.
Mais ces jours sont l'exception. D'habitude, l'île est assez morne, et
la vie s'y écoule en de menus travaux, toujours pareils.
Les hommes pêchent ou bien halent des bachots remplis de provisions ou
de tourbe, réparent des filets, repeignent leurs murs; les femmes
nettoient les logis, lavent le linge, promènent leurs marmots, aident
au déchargement des bateaux.
Le long des canaux, on les voit souvent se promener gravement, assises
en des barques, d'où elles sortent pour soulever les ponts à chevilles
qui barrent le courant aux nombreux carrefours.
En hiver, la moitié de l'île est submergée, et c'est en bateau que les
habitants communiquent entre eux, abordent l'église, l'école, le
cimetière, le tertre le plus élevé de l'île.
On se demande à cet égard pourquoi les digues sont si basses; en les
élevant, on éviterait ces fâcheuses inondations. Mais les hommes
compétents déclarent que le terrain, peu solide, ne supporterait pas
un poids plus considérable.
L'habitude est une seconde nature. Dire aux gens de Marken qu'ils sont
mal installés serait peine perdue: ils s'y trouvent bien, et c'est
tant mieux.
Sous l'afflux des touristes qui, depuis trois ans, envahissent leurs
bourgades, en été, ils commencent même à se considérer comme des
curiosités extraordinaires et poursuivent peut-être le rêve chimérique
d'être entretenus, nourris et blanchis par les deniers des étrangers.
Ils vendent déjà leurs costumes et ne tarderont pas à les remplacer
par des chapeaux et des pantalons modernes...
L'île de Marken, après tout, conservera toujours sa situation peu
encombrante, par rapport au continent, ses maisons assises dans l'eau
salée, ses venelles pavées s'en allant sous la brume vers la brume,
son tertre nourri de morts et ses quatre animaux à cornes, vautrés
dans des pâturages spongieux... à moins que, par un jour pareil à
celui où la mer en colère dévora la Grande Terre, elle ne sombre à son
tour au milieu d'une bourrasque par mille mètres au fond du Zuiderzee.
Cette fin, en somme, serait pour un lieu exilé du Passé parmi les
Modernes une conclusion naturelle et convenable; et l'on aurait enfin,
peut-être, l'explication de cette attirance singulière que renferment
les yeux des filles de Marken, le soir, quand elles inclinent la tête
en levant le doigt, ainsi que les fantômes d'un monde terminé, sortis
un moment de leurs tombeaux pour venir vous saluer....
Le Hollandais, incontestablement, est moins imaginatif que le
Français. Réaliste dans le sens du mot, il évalue et ne rêve point.
Aussi, dans la tourbe qu'il extrait journellement de l'eau, il ne se
dit point qu'il relève les restes de ses parents et amis, afin de leur
reprendre la chaleur qu'ils avaient de leur vivant; il voit là un
combustible intéressant; il s'en sert et il a raison, de même qu'à
rencontre de notre sensiblerie parfois déraisonnable, il utilise ses
chiens à de pratiques charrois.
Parler de la Hollande sans parler de la tourbe, serait enlever au pays
l'un de ses caractères les plus curieux.
Géologiquement, le sol est assez pauvre; il ne contient ni houille, ni
fer, ni minerai d'autre sorte. Les forêts sont peu nombreuses et l'on
dut, pour construire les digues et les maisons, recourir aux pins de
Norvège et aux arbres d'Allemagne, amenés par le Rhin.
Pour se chauffer, il ne fallait point songer à s'approvisionner ainsi;
la ruine s'en serait suivie. On utilisa la tourbe.
La tourbe est une sorte de terre molle, noirâtre, que l'on trouve sous
des couches d'argile ou de sable, soit en creusant des canaux, soit en
construisant des logis. En certains endroits, elle se révèle par la
nature inconsistante du sol. La terre élastique, comme gonflée d'eau,
cède sous le pied, puis se relève aussitôt. Les habitants disent
alors: «Voilà une terre qui sent».
[Illustration: Vêtu d'un pantalon démesuré, le pêcheur de Volendam a
une allure personnelle (page 434).]
L'extraction de la tourbe est un art connu depuis les temps les plus
reculés. Pline et Tacite en parlent, l'un en soupirant de voir un
peuple réduit à brûler sa propre terre, l'autre avec admiration pour
cette sagacité.
La tourbe fournit du travail à des milliers d'individus. C'est un
combustible assez maigre, il faut l'avouer, triste et encombrant; il
blanchit plutôt qu'il ne flambe, en produisant une épaisse fumée.
On la trouve un peu partout en Hollande. Il suffit de creuser un peu
pour la découvrir.
Quand le propriétaire d'une lande a résolu de convertir son champ en
un atelier d'exploitation, il fait creuser des tranchées parallèles,
afin de délivrer la terre de l'eau dont elle est imprégnée. Ces
tranchées, d'abord superficielles, deviennent de plus en plus
profondes, jusqu'à l'épuisement.
Il faut de six à huit ans pour obtenir l'épuisement et diriger ces
eaux, au moyen de fossés et d'écluses, vers le canal prochain.
On attaque ensuite la tourbe avec des bêches spéciales; on la coupe
par mottes qu'on met à sécher comme des briques, les unes sur les
autres, en les tournant selon le vent.
Il n'est pas rare de trouver au fond des tourbières des arbres fort
bien conservés, restes d'anciennes forêts, détruites par les
inondations ou les raz de marée. On les emploie suivant leur valeur,
le plus souvent à des besoins de chauffage ou de fondations.
Les couches de terre qui servaient de couverture à la tourbe sont
ramenées, hersées, et deviennent la base de la terre labourable sur
laquelle on sèmera des pommes de terre ou du blé.
Ceci se passe dans les tourbières _hautes_. Dans les tourbières
_basses_, on va plus vite et l'on ne se donne point la peine de
drainer l'eau. On attaque directement le sol. Une fois l'herbe et
l'argile enlevées, c'est-à-dire après avoir relevé deux à trois pieds
d'épaisseur de terre arable, on met à nu la couche de tourbe saturée
d'eau, sorte de bouillie grasse. Les ouvriers, munis de grosses
bottes, enlèvent alors le futur combustible, à vue de nez, sans voir
ce qu'ils font, grâce à l'habitude. Ils piquent les glèbes et les
jettent dans des barques grossières. La tourbe est alors d'une couleur
brune, mêlée de racines et de branches pourries. Déchargée dans des
auges de bois, elle est mêlée et travaillée, écrasée au moyen de
pilons, débarrassée des pierres et racines, triturée comme pâte de
farine et jetée en meule sur un lit de roseaux. Quand elle commence à
sécher, on la divise par mottes, et on la met en pyramides.
[Illustration: Un commencement d'idylle à Marken.]
Trois mois sont nécessaires environ pour la dessiccation complète. La
tourbe est alors chargée sur des chalands et conduite aux marchés
divers où elle trouve acquéreurs.
La qualité des tourbes varie singulièrement. Il y en a de plus ou
moins riches en matières ligneuses, de poreuses et de compactes, de
lourdes et de légères. Les ménagères reconnaissent rapidement à la
couleur et à la forme les propriétés de ce combustible. Il y a une
variété pour la cuisine, une autre pour les foyers, une troisième pour
les fabriques. En général, on préfère le produit des tourbières basses
à celui des tourbières hautes. Les boulangers cuisent leur pain avec
des glèbes peu denses qui prennent aisément feu. La tourbe sert encore
à alimenter des fours à chaux, des brasseries, des tuileries, etc.
Comparée à la houille, la tourbe perd moitié en tant que matière
calorifique; mais, toutes proportions gardées, elle coûte moins cher.
Son principal défaut est son volume encombrant. Elle occupe trois ou
quatre fois plus d'espace que la houille. On a cherché à la comprimer
et on y a réussi; mais le jeu, comme l'on dit, ne valait point la
chandelle: les frais dépassaient la valeur de la marchandise, sans lui
donner plus de qualités.
Pour les steamers et les grosses industries, on dut donc l'abandonner
au profit du charbon.
Quoi qu'il en soit, la tourbe a été pendant des siècles le presque
unique moyen de chauffage des habitants. Le charbon de tourbe donna
même naissance à l'habitude toute nationale du _chauffe-pieds_.
Pendant l'hiver, les dames hollandaises, dans leur appartement ou au
temple, ont sous leurs robes des _stoven_ (chaufferettes), ce qui,
dit-on, contribue à jaunir le teint de certaines. Ceux qui avancent
cette chose sont des gens sérieux, bien assis en leurs chaises de
rotin ou leurs fauteuils de paille, ayant aux lèvres une pipe
confortable, à leur portée, un «glass beer» avec triple faux-col de
mousse. Ils n'avanceraient certainement pas une chose pareille s'ils
ne s'en étaient absolument convaincus à la suite de remarques
progressives et intimes, accumulées avec componction, et l'on serait
mal venu de se montrer sceptique en telle conjoncture. La fumée de
tourbe fait jaunir le teint des dames hollandaises, de même que la
fumée de bois sec donne aux jambons cette surface brune si appréciée
des gourmets. Ce n'est donc point pour diminuer leur réputation, au
contraire.
Les cendres, en outre, servent d'engrais; la suie nettoie le fer et
l'étain; la fumée conserve les viandes salées et les harengs, forme du
noir animal, de l'encre ou du vernis; enfin elle assoit les fondements
des maisons.
Pour cela, on pose les briques et autres maçonneries sur une première
construction de morceaux de terre combustible disposés en forme de
pyramide. Cette tourbe se gonfle sous l'eau et compose ainsi une base
inébranlable que l'humidité ne détruit plus. Après des siècles,
lorsque la maison est tombée de vieillesse, on retrouve la substance
tourbeuse aussi bien conservée que le premier jour, et encore propre
au chauffage.
Il résulte, en somme, que la tourbe est le produit de l'évolution
lente de végétaux accumulés, joncs, roseaux et mousses, morts,
entassés les uns sur les autres, et désagrégés par l'humidité.
Les provinces qui doivent le plus à l'existence de la tourbe sont la
Frise, la Groningue, la Drenthe, l'Overyssel.
Lorsque la tourbière est exploitée, il reste malheureusement beaucoup
d'eau qu'il faut enlever à grand renfort de moulins et de fossés.
Comme l'entretien de ces moulins est assez considérable, il ne faut
plus s'étonner si en Hollande le prix des vivres est assez élevé...
Malgré cela, un vieux poète, nommé Vondel, enthousiasmé de la vogue
obtenue par la tourbe, écrivait en tête d'un de ses ouvrages ce vers
grandiloquent: «Heureux le pays où l'enfant brûle sa mère!»
CONCLUSION.--Tout cela démontre qu'il n'y a point que de l'eau en
Hollande, comme pourraient le faire croire aux quidams mal
instruits des aperçus fantaisistes. La Hollande, coupée de mille
canaux, bordée d'îles, de golfes, d'estuaires, renferme vraiment
beaucoup d'eau, mais cette eau souveraine, envahissante, eau
montante ou descendante, qui épanouit à perte de vue ses réseaux
flous où voguent sans cesse des barques, des chalands, des
vapeurs, des canards, est la source inépuisable des richesses
bataves, et l'on voudrait trouver un mot magnifique, entouré de
syllabes métalliques, pour désigner cette chose incolore, fluide,
nuancée de toutes les nuances des nuages, des moulins, des
polders, qui fait de la Hollande le plus aquatique des pays
aquatiques et le plus curieux des pays plats.