Wemeldingen est un bourg vieillot, gardien d'écluses, avancé sur le

fleuve. J'y parvins par une matinée pluvieuse où le ciel furibond

avait vidé ses cataractes. J'avais quitté Zoutelande pour me rendre à

Westkapelle où se trouve la fameuse digue qui n'a d'égale que celle du

Helder. Cette digue, longue de plusieurs milliers de mètres, formée de

pierres énormes et de pieux solides, représente un travail étonnant,

quand l'on songe qu'il n'existe ni carrière ni forêt dans la région.

Un moulin colossal la domine, non loin des maisons aux toits rouges.

Tout cela n'a pas d'apparence, c'est-à-dire ne frappe pas l'esprit au

premier abord: la nature se charge en effet d'atténuer cette preuve

d'énergie humaine, en comblant les interstices de gazon; mais la

nature ne peut empêcher la mer de déferler sans trêve et de faire

songer, quand on se retourne vers la plaine basse, à ce qu'elle a dû

abandonner.

De Westkapelle à Veere, la route bien pavée n'est pas démesurée. À

Veere, il y a un vieux manoir transformé en hôtel, situé au bord même

du flot. Une tour ronde forme le corps du logis et sert de salle

commune, au premier étage. De hautes fenêtres à embrasures profondes

permettent de suivre la lutte des brumes contre les nuées et des

rayons contre les ombres.

Au jour tombant, des couleurs subtiles parent le vide impalpable, au

milieu duquel des reflets glissent; puis, quand la nuit est venue, des

fanaux dansants luisent, se dessinent, approchent, rougeoient,

disparaissent, et l'on n'entend ni bruit de rames, ni frôlement de

voiles, ni chanson de gabier, et l'on imagine des vaisseaux-fantômes,

guidés par des vieux enfermés, cherchant au fil de l'eau les trésors

dont on parle.

À Veere, je pris, le lendemain, le vapeur matinal et je débarquai à

Zieriksee, sous une pluie fine, désespérante, une pluie de Hollande,

qui se changea bientôt en hallebardes, descendant du firmament par

tourbillons indomptés.

Accroupi sous mon caoutchouc, j'essuyai stoïquement la bourrasque,

considérant les chariots enfoncés dans les champs marécageux, enlevés

par les efforts brusques de reins hippiques, souillés de boue grasse.

Bref, le ciel se rasséréna; j'enfourchai ma machine et je foulai par

le pays, l'oeil attentif, la moustache au vent.

Je parcourus des kilomètres nombreux, je traversai des ponts à

guillotine, des remblais, des pâturages, des cultures, des villages

tous pareils, et je parvins à Wemeldingen, au moment où mon estomac

criait famine.

Wemeldingen a une rue principale, plantée d'ormes taillés en boule.

Guidé par les gestes d'une petite fille, j'arrivai à l'unique

_logement_ de l'endroit.

[Illustration: Les moutons broutent avec ardeur le long des canaux.]

L'hôtelier, un grand homme sec, au profil de médaille, me reçut avec

aménité. Il prévint sa femme. Celle-ci renonça à me comprendre, et

appela ses filles. Cinq jeunes personnes fraîches, rieuses, roses,

apparurent et m'entourèrent de leurs bras nus, de leurs coiffes aux

ailes rondes. Je saisis une feuille de papier et je dessinai un boeuf,

puis un pain, une baratte et divers ingrédients, symboles des

nourritures que je désirais absorber. Elles joignirent leurs mains,

riant très fort, et parlèrent toutes ensemble en agitant leurs doigts

menus, pour m'expliquer des foules de mystères.

[Illustration: Famille hollandaise en voyage.]

[Illustration: Ah! les moulins; leur nombre déroute l'esprit (page

424).]

Je tirai mon Lexique. (_Sensation._)

--Lief boerin.... Jolies jeunes filles.

Elles se trémoussèrent. La mère les fit mettre en rang, les compta de

l'index, et se frappa le sein.

--C'est moi qui leur ai donné la vie.

--Mes compliments... Ravissantes... J'ai faim!

Elles se précipitèrent. L'une apporta du lait, l'autre du rosbif, une

autre du pain, une dernière du fromage. La cinquième, fort jolie,

telle Marthe, resta quiète, m'aidant à me retrouver dans le labyrinthe

de mes phrases obscurément néerlandaises.

Comme un pacha, je m'attablai, servi par ces houris charmantes, dont

la fraîcheur sereine me reposait. Je dévorais des dents les

victuailles, et des yeux leurs joues. En vérité, je ne fus jamais

l'objet d'attentions pareilles, même chez mes pays, où pourtant les

jeunes filles sont aimables.

Quand je fus rassasié, j'allumai une cigarette, et j'entrepris de

tirer la bonne aventure à ces jeunesses. Ce fut réjouissant. Penchées

sur moi, elles me grisaient, et se grisaient peut-être, d'un fin arôme

de linge blanc, de teint frais; tandis que, le sourcil en équerre,

telle la sybille de Cumes, je considérais d'un oeil profond les lignes

de leurs paumes.

Je voulus ensuite savoir leurs âges. Les mains se levèrent; et, comme

les marmots qui comptent sur leurs doigts pour faire une addition,

elles énumérèrent les printemps dont elles étaient nanties.

Je désirai les entendre chanter une chanson hollandaise. Elles se

prirent par la taille, reculèrent, jusqu'au fond de la salle, et

marchèrent vers moi en fredonnant un petit air: _tra la la_.... Puis

elle se penchèrent tout à coup en riant aux éclats, et se sauvèrent

lestement. Le père, assis entre ses verres et ses plateaux, au

comptoir, fumait béatement une vieille pipe, et souriait avec malice.

--Où sont-elles passées?... interrogeai-je en piètre allemand.

--Là-haut, répliqua-t-il, en montrant le plafond.

--Je voudrais bien les portraiturer.

--Attendez-un moment.

Au bas de l'escalier, cinq paires de mules noires ornées de perles,

attestaient une fuite précipitée. Malgré mon désir, je n'osai grimper

au harem, et je me mis à griller du pétun.

Un quart d'heure s'écoula de la sorte, puis j'entendis derrière la

porte des murmures étouffés. J'ouvris. Les trois aînées se tenaient

là, parées de leurs plus beaux atours.

--Et les deux autres?

Elles hochèrent la tête, montrèrent leurs coiffures, haussèrent les

épaules, et je crus comprendre qu'une affaire de coquetterie les

empêchait de descendre.

--Nous voilà, nous, mimèrent-elles.

Je les suivis dans le jardin, où il y avait une barrière verte, garnie

de roses trémières, le long d'un petit chemin. Le soleil, par

intervalles, déchirait les nuées lourdes qui chevauchaient par hordes

au plein du firmament, éclairant d'une lumière soudain jaune le violet

des horizons, et les coiffes aux ailes rondes où luisaient des yeux

vifs, semblaient devant moi remplir tout l'espace d'un langage

minutieux. Les jeunes filles riaient, les mains ballantes. Je les pris

tour à tour par le petit doigt et les conduisis à la porte du clos, et

je m'accoudai afin de leur débiter en vieux français un compliment

subtil, dont elles ne comprirent que le bruit, assez agréable, car il

était dit en vers de Ronsard:

«Donc, si vous me croyez, mignonnes,

Tandis que votre âge fleuronne

En sa plus fraîche nouveauté,

Cueillez, cueillez votre jeunesse,

Comme à cette fleur la vieillesse

Fera ternir votre beauté.»

Puis je fixai le jeu de leur trois minois, gravement satisfaits, et

j'allai me promener, après avoir mis l'index sur les papillons d'or

qui retenaient leurs cheveux.

Je poussai le long du grand canal. Les écluses, ouvertes à tout

instant, laissaient passer des chalands lents, qui hissaient leurs

voiles en ciseaux et s'éloignaient, encadrés de vert, devant l'écran

du ciel instable. De gros nuages s'enfuyaient toujours. Des chariots,

près de là, déversaient des monceaux de betteraves. Un vieil homme

gardait des moutons sur la pente des remblais. Du silence toujours,...

puis la nuit.

Dans la salle de billard, je me revois ensuite, pris par l'ambiance,

assis dans un coin, fumant des cigarettes, ayant en face de moi,

assises, tricotant avec un bruit sec, deux de mes jeunes filles. Nous

nous sourions par moment, le regard aiguisé par des mondes de choses

inexprimables. Je savoure la blancheur de leurs coiffes ajourées, la

fraîcheur de leur teint, la souplesse de leurs bras nus se détachant

sur le velours des corsages.... Et ce flirt muet, en cette

_koffiehuis_ de bourg perdu, parmi la buée des cigares, le choc des

billes maniées par des joueurs graves, auprès de _glass beer_

colossaux, de chromos fanées, incite encore l'esprit à se parer

d'illusion.

[Illustration: Les chariots enfoncés dans les champs marécageux sont

enlevés par de forts chevaux (page 425).]

Je pense que je suis l'un des _boers_ attablés céans, et que je viens

faire ma cour à Reneetje Korstanje, fille de Frans Korstanje,

l'hôtelier de Wemeldingen. Reneetje a eu seize ans à la dernière

kermesse, et je l'ai remarquée parmi les autres, à cause de ses yeux

vert et or, semblables aux nuances des polders. Je l'ai priée à

danser, je lui ait fait manger des _baskets_, et j'ai passé à son

petit doigt un anneau d'argent choisi à l'éventaire d'un colporteur.

Le lendemain, je suis venu frapper à la fenêtre, et j'ai annoncé mes

intentions au père. Les soeurs aînées ont été un peu jalouses, car

elles attendent avec impatience l'heure de devenir femmes; mais ce

sont de bons coeurs, et elles m'ont souri sans malice, étudiant mes

manières pour voir comment un galant se comporte.

Je possède trois bateaux, et je fais campagne entre Goes et les villes

des Îles, jusqu'à Rotterdam. Je passe tous les deux ou trois jours à

Wemeldingen, et cela sera très commode, car je trouverai pour

m'attendre, une jolie ménagère. La noce doit se célébrer dans un

mois; on fera une bombance sérieuse; nous aurons des violons, des

rubans, du genièvre, du boeuf et de la bière noire.

[Illustration: La digue de Westkapelle (page 428).]

Reneetje tricote toujours. En Hollande, on ne tricote pas comme en

France, du bout des doigts. Les travailleuses ont à la ceinture un

étui en bois ciselé; elles y adaptent une aiguille, et la laine se

transforme en mailles avec une rapidité déconcertante, accompagnée

d'un ronflement continu.... Reneetje tricote. J'esquisse son portrait.

Elle s'arrête par moment, pour reposer ses phalanges, et regarde

candidement, sans hardiesse ni timidité, le Monsieur français dont la

barbe l'impressionne.

L'aînée, une belle blonde, survient, et me fait signe de la suivre.

Elle me conduit à une salle, et me montre la table où s'alignent cinq

plats de porcelaine à couvercles, du lait, du thé et du beurre.

Je soulève en tremblant ces couvercles trompeurs, et je défaille à

l'odeur parfumée qu'exhalent les douceurs confectionnées à mon

intention. Mais il faut être brave, car, à tout instant, la porte

s'entrouvre, et l'un des cinq minois vient jeter un coup d'oeil sur

mes opérations. Je me sens environné de regards.... Sûrement qu'aux

serrures, à la fenêtre, ils luisent, pour me forcer à avaler ces

choses-là. Je cherche à me résigner, mais je suffoque et je me

contente de manger le bifteck, la bouillie et le pain, dont le goût

est rationnel.

La soirée s'écoule pesamment. Un jeune instituteur, sachant des bribes

de français, d'anglais et d'allemand, m'a entretenu de ses projets

d'avenir, de sa libre pensée et de sa famille. À onze heures, les

clients se lèvent et sortent. Seul, un petit vieux tout rond, dont

j'avais remarqué l'entrain au billard, demeure assis, ronflant

sereinement.

L'aubergiste le secoue; peine perdue. On lui crie à l'oreille; il ne

bouge pas. On le met debout; il ouvre des paupières molles, et manque

de s'écrouler. On le dirige vers la porte; mais il fait trois pas et

s'étale sur le plancher, comme frappé de mort. Son crâne blanc, orné

de mèches jaunes, heurte le parquet brutalement, et il demeure raide,

retombé dans le sommeil....

Les cinq _boerin_ s'effraient sincèrement, et joignent les mains. Le

père, ennuyé à cause de la police, inonde d'eau le visage pâle du

pochard, tandis que la mère me confie des histoires certainement

intéressantes, mais dont je ne saisis pas le moindre sens.

Bref, l'hôtelier prend un parti héroïque: il saisit les jambes du

vieux, et me montre la tête. Nous le hissons sur le billard, où il

continue à dormir avec délices, ainsi qu'en un lit de plume. Dehors,

la pluie tombe, tombe, plic, ploc, plac, avec un bruit doux. Un coup

bref résonne à la porte. Une voix prononce une demande. On ouvre. Un

jeune _boer_, vêtu du chapeau rond, de la veste aux agrafes de métal,

entre. L'aînée des filles se détourne en rougissant. Il regarde son

oncle, car c'est le neveu, paraît-il, qui vient ainsi chercher

l'ivrogne deux soirs sur trois; il hoche la tête avec commisération,

le charge sur ses épaules et s'en va accompagné d'un rai de lumière

qui sort de la _koffiehuis_, s'allonge sur la route, sous les ormes

taillés en boule, vers l'ombre, vers l'eau, vers la mer, vers

l'inconnu, vers les ténèbres. Et chacun, silencieux, écoute un temps

les pas de l'_Ange Gardien_ qui emporte, comme un mort, le vieillard,

prochain trépassé.

Le lendemain, après une ample distribution de poignées de main à toute

la maisonnée, allégé de quelques florins, je montais sur le premier

vapeur de passage, et je voguais sur les canaux serpentins, entre des

bordures de moulins, de pâturages et de digues, vers le Noord-Holland.

Ce vapeur, en vérité, avait un air familial à ravir, et je sentis, en

mettant le pied sur le roof, que j'allais pouvoir y dormir à ma guise

sans crainte d'interruption. Le capitaine, sentencieux et sec,

m'invita, pour éviter la brise fraîchissante, à descendre à la cabine.

Sa femme, jeune blonde aux yeux bleus, à qui des boucles frisées, un

petit tablier rosé donnaient une allure enfantine, y était assise,

caressant un chat minuscule. Elle se leva sur un signe de son mari,

elle entra dans une exiguë cuisine dissimulée derrière un panneau,

apporta des rafraîchissements, et, tandis que la fumée des cigarettes

mettait à ses prunelles candides un bleu plus atténué, vaporeux comme

l'âme de sa race, je me laissai aller mollement au va-et-vient du

bateau.

Sur le soir, au moment où les fanaux s'allumaient, des docks

apparurent, ainsi que des ponts, des mâts enchevêtrés; des carillons

sonnèrent; glissant comme une libellule au pied de choses géantes, le

petit vapeur salua Rotterdam de sa sirène indolente....

(_À suivre._) Lud. Georges HAMÖN.

[Illustration: Les écluses ouvertes.]

Droits de traduction et de reproduction réservés.

TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--37e LIV. Nº 37.--16 Septembre 1905.

[Illustration: Les petits garçons rôdent par bandes à grand bruit de

sabots sonores.... (page 434.)]

CROQUIS HOLLANDAIS[2]

[Note 2: <i>Suite. Voyez pages 409 et 421.</i>]

Par M. LUD. GEORGES HAMÖN.

_Photographies de l'auteur._

IV. -- Le pêcheur hollandais. -- Volendam. -- La lessive. -- Les

marmots. -- Les canards. -- La pèche au hareng. -- Le fils du

pêcheur. -- Une île singulière: Marken. -- Au milieu des eaux. --

Les maisons. -- Les moeurs. -- Les jeunes filles. -- Perspective.

-- La tourbe et les tourbières. -- Produit national. -- Les

tourbières hautes et basses. -- Houille locale.

[Illustration: Jeune mère à Marken.]

Quand on veut voir des pêcheurs, ce n'est point en Zélande, malgré le

mouvement de Vlissingen, qu'il faut s'attarder. Prendre le bateau,

faire escale à Kortgene, à Stavenisse, à Zierikzee, passer Rotterdam,

la Haye, Harlem, Amsterdam, et s'en aller tout doucement à Volendam,

sur les bords du Zuiderzee, c'est la bonne manière.

Volendam est situé à 16 kilomètres d'Amsterdam, par la route. C'est un

rendez-vous de peintres de tous pays, qui se sont emparés de ce petit

port, et en ont fait un de leurs fiefs de productions.

Costumes, gens et maisons s'accordent du reste pour flatter un oeil

d'artiste, épris de pittoresque.

Les logis, construits à la débandade, le long de la jetée, contournent

des lacs, des mers inférieures, des canaux, des mares, des ruisseaux,

sur lesquels ils assoient leurs pilotis. Par l'eau grasse, appesantie

de détritus, d'excréments, de déchets variés, des canards bruyants,

impudents et rapaces, plongent avec délices, voguent et s'ébrouent, à

peine dérangés par les pirogues qui mènent au bourg prochain les

négociants locaux.

Au delà, l'horizon gris, plat, brumeux, s'orne de moulins aux croix

agiles, et de rubans d'argent qui sont des affluents.

Aux jours de lessive, des linges et vêtements multicolores flottent

partout, drapent les maisons, ornent les bordures de pieux, se

gonflent avec des frissonnements de drapeaux.

Volendam n'est vraiment complet que par un ciel orageux, en un jour de

lessive. Tout le monde est dehors. À l'encontre des villes terriennes,

où l'on ne sort que par nécessité, on flâne ici avec bonheur, à

l'instar de tous les ports de pèche; on mène, entre deux

embarquements, la bonne vie quiète, chère aux rentiers solides; on

s'assoit en rond; on sabote, les talons veules, ramené par la cloche

du magasin des criées sonnant le ralliement.

Vêtu d'un pantalon démesuré, d'une veste, d'un foulard et d'une toque

de fourrure, le pêcheur de Volendam a une allure personnelle qu'on ne

saurait décrire. Il tient du Russe, du Lapon et du Mongol, et se

montre hollandais par les mille détails de ses attitudes, de ses

gestes, de ses paroles.

En dehors des moments où il croise dans le golfe, promenant ses filets

sur les vagues peu méchantes, ses occupations sont peu variées. Sa

lenteur est une habitude. Il flâne, et c'est tout dire. Il n'a point,

comme en d'autres contrées, de menus soucis de jardinage, de récolte

ou d'industrie, et la femme suffît aux soins ménagers.

Il flâne donc, tout en préparant sans hâte ses appâts ou ses

carrelets; il s'accroupit au soleil avec des amis, pour fumer

béatement, semblant peser de tout son poids massif sur ces jetées de

briques et ces quais de bois posés entièrement sur la mer par des

ancêtres disparus.

Il agit pourtant, mais avec calme, et goûte voluptueusement le repos

des heures mortes.

Ce croquis le symbolise: «Sur un fond de barques amarrées et de remous

onduleux, où se reflètent des nuages coureurs, Frans, étendu à la

proue de son bateau, se laisse balancer mollement, ainsi qu'en un

berceau, attendant qu'on lui apporte des paniers pour décharger le

poisson couleur d'argent qui scintille au fond des cales.... Les mains

dans ses poches, la pipe aux lèvres, il est vraiment bien assis, et

l'on ne sait pas quand finira cette béatitude».

Quelques marins cependant, en très petit nombre, se montrent plus

guillerets, se font envoyer des légumes et des denrées de la ville

prochaine, et promènent tranquillement des voitures à bras, chargées

de ces choses, pour approvisionner les ménagères....

Les enfants rôdent par bandes, à grand bruit de sabots sonores, mais

sans cris, comme en Zélande. Les petites filles sont coiffées du

casque en dentelle, à forme de «salade» renversée; les petits garçons,

de même que leurs pères, ont la large culotte, la veste étriquée et le

bonnet de loutre.

Ici, c'est le régal des yeux. Quand ils s'enfilent par bandes sur les

planches des jetées, ou trottent gaillardement, leurs figures rondes

épanouies de contentement, on se trouve, ma foi! fort intéressé, et

l'on ressent un désir aigu de les emporter avec soi, les marmots de

Volendam, pour les montrer au pays, ainsi que bibelots rares.

[Illustration: Volendam, sur les bords du Zuiderzee, est le

rendez-vous des peintres de tous les pays.]

Il y a des couples ravissants, tout pareils aux personnages de vieux

tableaux, qui amènent le sourire, tant ils respirent la bonne humeur,

la santé et le calme.

Les femmes s'agitent beaucoup, à Volendam, comparativement aux autres

lieux. Elles sont moins claquemurées en leurs logis, et se livrent

davantage aux mouvements extérieurs. Les unes lavent leur linge

domestique dans l'eau marine, au bord des bateaux rangés par hordes;

d'autres les tendent sur les poteaux disponibles, cependant que le

vent souffle.

À l'encontre de nos femmes de pêcheurs qui baguenaudent durant des

heures, le tricot aux doigts, celles-ci cependant ne sortent que par

besoin. Où iraient-elles baguenauder?... De tous les côtés, il n'y a

que de l'eau, des mares et des ruisseaux. À part la jetée, les deux

routes de Edam et Monnekendam, tout n'est que lagune, cloaque ou

marécage.

[Illustration: Avec leurs figures rondes, épanouies de contentement,

les petites filles de Volendam font plaisir à voir....]

Les canards, parqués par milliers en des enclos de bois, assourdissent

de leurs cris saccadés, et la vie locale se concentre sur le môle, où

les hommes déambulent autour du bâtiment des criées.

Sont-ce donc là les descendants des fameux marins néerlandais qui

remplirent jadis le monde de leurs exploits, lorsqu'ils se déclaraient

les _balais de la mer_, et qu'ils résistaient aux flottes de France et

d'Albion?...

Mon Dieu! oui, ce sont eux, et leur apathie apparente cache sans doute

une force de résistance étonnante. N'est-ce pas par eux que la

Néerlande s'est formée, a grandi, a vécu?... Ce pays plat, humide,

manquait de blé, de pierre, de bois; ils lui ont procuré ces choses

nécessaires à son existence par l'échange de butins maritimes. Ils ont

joui de la mer et de ses richesses et _en jouissent_, à la façon d'un

vaste grenier rempli de réserves.

Selon la nature des poissons qui fréquentent les parages de chaque

port, la pèche se divise en plusieurs branches. Le hareng, toutefois,

par son abondance et par son renom passé, semble bien être, avec la

tourbe et la tulipe, un produit national.

Les Hollandais distinguent trois espèces de harengs: le hareng _pec_

ou _caqué_ (caquer un hareng, c'est l'ouvrir avec un couteau et

l'étaler par couches dans des barils sur du sel); le _steur haring_,

pêché sur les côtes d'Angleterre en automne; le _pan haring_, hareng

frais qu'on pêche dans le Zuiderzee, et qui sert de nourriture aux

classes pauvres.

Cette dernière catégorie est la plus intéressante, car elle est la

grande ressource des pêcheurs de Volendam, des autres ports du

littoral, des habitants des îles d'Urk et de Marken.

Le port de Flessingue s'occupa le premier de la pêche au hareng dans

les vieux temps passés, aux environs du XIIe siècle. En 1380, un homme

de la Zélande, nommé Guillaume Benkelozoon, inventa l'art de préparer

et de conserver le hareng dans le sel, donnant ainsi une impulsion

considérable à l'industrie locale; cette découverte fut le point de

départ du développement de la richesse publique, et permit à la nation

batave de payer les énormes impôts nécessités par l'entretien des

travaux instaurés contre la mer.

À Hoorn, en 1416, enfin, se fabriqua le premier grand filet, dont

l'utilité s'ajouta à celle des salaisons pour développer à l'infini le

rendement des flots.

Ces filets, véritables éperviers marins, font songer malgré soi aux

milliards de poissons dévorés depuis cinq siècles par les nations

voisines, et l'on comprend comment la Hollande, malgré la pauvreté de

son sol, a pu devenir un pays riche, solide et serein.

L'emballement pour la pêche au hareng subit alors une progression

démesurée. Des historiens en pleurent d'aise et donnent des

statistiques merveilleuses, d'après lesquelles il résulterait que la

population entière s'occupa de prendre, saler et vendre du hareng....

Des édits intitulaient cette manne _le Pérou de la République

Batave_.... Des primes d'encouragement enfin, fort élevées, étaient

données à la Confrérie des Pêcheurs de Hareng, au détriment des autres

branches de la pêche. Nul autre que le Hollandais de naissance ne

pouvait s'occuper du travail du caquage.... Bref, des règlements

minutieux protégeaient de toutes façons cette trop intéressante

industrie.

Le hareng néerlandais défia ainsi pendant longtemps les concurrences

étrangères, et fit plus pour la grandeur du pays que les meilleurs

canons.

Vinrent les guerres de l'Empire. La Grande-Bretagne, toujours à

l'affût des bons débouchés commerciaux, proclama la liberté des

pêcheries, détruisit le système des primes et porta ainsi, en vendant

le hareng moins cher, un coup funeste aux _buizen_ de Hollande.

Immobilisés dans leur opulence, ceux-ci n'eurent point l'esprit de

suivre le mouvement, et virent peu à peu s'éteindre leurs débouchés.

Les affaires baissèrent même si bien, que le Gouvernement dut à son

tour abolir les primes.

Aujourd'hui la pêche au hareng n'a plus d'importance nationale, et si

elle est encore pour le pêcheur une source honnête de revenus, elle ne

fait plus le sujet des préoccupations générales.

Le vrai pêcheur de hareng passe à terre le moins de temps possible. La

mer pour lui est tout, sa fiancée, son épouse, son berceau. Muni de sa

bible et de sa pipe, il irait au bout du monde, et découvrirait des

terres nouvelles, s'il en existait encore de nouvelles. On parle avec

orgueil, à Volendam, d'un patron, Hans Ouderke, à qui on avait dit un

jour dans une salle de billard: «Il faut que tu ailles aux Indes». Le

brave homme équipa son dogger les jours suivants et y alla.... Une

autre fois, il trouva la route de Californie, sans autre indication

que sa boussole.

Le Tour du Monde; Croquis Hollandais Journal des voyages et des voyageurs; 2e Sem. 1905 · 第 3 / 7 段