Les fêtes approchaient enfin. La veille du grand jour, les forçats
n'allèrent presque pas au travail. Ceux qui travaillaient dans les
ateliers de couture et autres s'y rendirent comme à l'ordinaire,
les derniers s'en furent à la démonte, mais ils revinrent presque
immédiatement à la maison de force, un à un ou par bandes; après
le dîner, personne ne travailla. Depuis le matin la majeure partie
des forçats n'étaient occupés que de leurs propres affaires et non
de celles de l'administration: les uns s'arrangeaient pour faire
venir de l'eau-de-vie ou en commandaient encore, tandis que les
autres demandaient la permission de voir leurs compères et leurs
commères, ou rassemblaient les petites sommes qu'on leur devait
pour du travail exécuté auparavant. Baklouchine et les forçats qui
prenaient part au spectacle cherchaient à décider quelques-unes de
leurs connaissances, presque tous brosseurs d'officiers, à leur
confier les costumes qui leur étaient nécessaires.
Les uns allaient et venaient d'un air affairé, uniquement parce
que d'autres étaient pressés et affairés; ils n'avaient aucun
argent à recevoir, et pourtant ils paraissaient attendre un
payement; en un mot, tout le monde était dans l'expectative d'un
changement, de quelque événement extraordinaire. Vers le soir, les
invalides qui faisaient les commissions des forçats apportèrent
toutes sortes de victuailles: de la viande, des cochons de lait,
des oies. Beaucoup de détenus, même les plus simples et les plus
économes, qui toute l'année entassaient leurs kopeks, croyaient de
leur devoir de faire de la dépense ce jour-là et de célébrer
dignement le réveillon. Le lendemain était pour les forçats une
vraie fête, à laquelle ils avaient droit, une fête reconnue par la
loi. Les détenus ne pouvaient être envoyés au travail ce jour-là:
il n'y avait que trois jours semblables dans toute l'année.
Enfin, qui sait combien de souvenirs devaient tourbillonner dans
les âmes de ces réprouvés à l'approche d'une pareille solennité?
Dès l'enfance, le petit peuple garde vivement la mémoire des
grandes fêtes. Ils devaient se rappeler avec angoisse et tourment
ces jours où l'on se repose des pénibles travaux au sein de la
famille. Le respect des forçats pour ce jour-là avait quelque
chose d'imposant; les riboteurs étaient peu nombreux, presque tout
le monde était sérieux et pour ainsi dire occupé, bien qu'ils
n'eussent rien à faire pour la plupart. Même ceux qui se
permettaient de faire bamboche conservaient un air grave... Le
rire semblait interdit. Une sorte de susceptibilité intolérante
régnait dans tout le bagne, et si quelqu'un contrevenait au repos
général, même involontairement, on le remettait bien vite à sa
place, en criant et en jurant; on se fâchait, comme s'il eût
manqué de respect à la fête elle-même. Cette disposition des
forçats était remarquable et même touchante. Outre la vénération
innée qu'ils ont pour ce grand jour, ils pressentent qu'en
observant cette fête, ils sont en communion avec le reste du
monde, qu'ils ne sont plus tout à fait des réprouvés, perdus et
rejetés par la société, puisqu'à la maison de force on célèbre
cette réjouissance comme au dehors. Ils sentaient tout cela, je
l'ai vu et compris moi-même.
Akim Akimytch avait aussi fait de grands préparatifs pour la fête:
il n'avait pas de souvenirs de famille, étant né orphelin dans une
maison étrangère, et entré au service dès l'âge de quinze ans; il
n'avait jamais ressenti de grandes joies, ayant toujours vécu
régulièrement, uniformément, dans la crainte d'enfreindre les
devoirs qui lui étaient imposés. Il n'était pas non plus fort
religieux, car son formalisme avait étouffé tous ses dons humains,
toutes ses passions et ses penchants, bons ou mauvais. Il se
préparait par conséquent à fêter Noël sans se trémousser ou
s'émouvoir particulièrement; il n'était attristé par aucun
souvenir chagrin et inutile; il faisait tout avec cette
ponctualité qui était suffisante pour accomplir convenablement ses
devoirs ou pour célébrer une cérémonie fondée une fois pour
toutes. D'ailleurs, il n'aimait pas trop à réfléchir. L'importance
du fait lui-même n'avait jamais effleuré sa cervelle, tandis qu'il
exécutait les règles qu'on lui imposait avec une minutie
religieuse. Si on lui avait ordonné le jour suivant de faire tout
le contraire de ce qu'il avait fait la veille, il aurait obéi avec
la même soumission et le même scrupule qu'il avait montré le jour
avant. Une fois dans sa vie, une seule fois, il avait voulu agir
de sa propre impulsion--et il avait été envoyé aux travaux
forcés. Cette leçon n'avait pas été perdue pour lui. Quoiqu'il fût
écrit qu'il ne devait jamais comprendre sa faute, il avait
pourtant gagné à son aventure une règle de morale salutaire,--ne
jamais raisonner, dans n'importe quelle circonstance, parce que
son esprit n'était jamais à la hauteur de l'affaire à juger.
Aveuglément dévoué aux cérémonies, il regardait avec respect le
cochon de lait qu'il avait farci de gruau et qu'il avait rôti
lui-même (car il avait quelques connaissances culinaires), absolument
comme si ce n'avait pas été un cochon de lait ordinaire, que l'on
pouvait acheter et rôtir en tout temps, mais bien un animal
particulier, né spécialement pour la fête de Noël. Peut-être
était-il habitué, depuis sa tendre enfance, à voir ce jour-là sur
la table un cochon de lait, et en concluait-il qu'un cochon de
lait était indispensable pour célébrer dignement la fête; je suis
certain que si, par malheur, il n'avait pas mangé de cette viande-là,
il aurait eu un remords toute sa vie de n'avoir pas fait son
devoir. Jusqu'au jour de Noël il portait sa vieille veste et son
vieux pantalon, qui, malgré leur raccommodage minutieux,
montraient depuis longtemps la corde. J'appris alors qu'il gardait
soigneusement dans son coffre le nouveau costume qui lui avait été
délivré quatre mois auparavant, et qu'il ne l'avait pas touché à
la seule fin de l'étrenner le jour de Noël. C'est ce qu'il fit. La
veille, il sortit de son coffre les vêtements neufs, les déplia,
les examina, les nettoya, souffla dessus pour enlever la
poussière, et tout étant parfaitement en ordre, il les essaya
préalablement. Le costume lui seyait parfaitement; toutes les
pièces étaient convenables, la veste se boutonnait jusqu'au cou,
le collet droit et roide comme du carton maintenait le menton
très-haut; la taille rappelait de loin la coupe militaire; aussi
Akim Akimytch sourit-il de satisfaction, en se tournant et
retournant non sans braverie devant son tout petit miroir, orné
depuis longtemps par ses soins d'une bordure dorée. Seule, une
agrafe de la veste semblait ne pas être à sa place; Akim Akimytch
la remarqua et résolut de la changer de place; quand il eut fini,
il essaya de nouveau la veste, elle était irréprochable. Il replia
alors son costume comme auparavant et, l'esprit tranquille, le
serra dans son coffre jusqu'au lendemain. Son crâne était
suffisamment rasé, mais après un examen attentif, Akim Akimytch
acquit la certitude qu'il n'était pas absolument lisse; ses
cheveux avaient imperceptiblement repoussé; il se rendit
immédiatement près du «major» pour être rasé comme il faut, à
l'ordonnance. En réalité personne n'aurait songé à le regarder le
lendemain, mais il agissait par acquit de conscience, afin de
remplir tous ses devoirs ce jour-là. Cette vénération pour le plus
petit bouton, pour la moindre torsade d'épaulette, pour la moindre
ganse s'était gravée dans son esprit comme un devoir impérieux, et
dans son coeur, comme l'image de la plus parfaite beauté que peut
et doit atteindre un homme comme il faut. En sa qualité d'»ancien»
de la caserne, il veilla à ce qu'on apportât du foin et à ce qu'on
l'étendit sur le plancher. La même chose se faisait dans les
autres casernes. Je ne sais pas pourquoi l'on jetait toujours du
foin sur le sol le jour de Noël[21]. Une fois qu'Akim Akimytch eut
terminé son travail, il dit ses prières, s'étendit sur sa
couchette et s'endormit du sommeil tranquille de l'enfance, afin
de se réveiller le plus tôt possible le lendemain. Les autres
forçats firent de même, du reste. Tous les détenus se couchèrent
beaucoup plus tôt que de coutume. Les travaux ordinaires furent
délaissés ce soir-là; quant à jouer aux cartes, personne n'aurait
même osé en parler. Tout le monde attendait le matin suivant.
Il arriva enfin, ce matin! De fort bonne heure, avant même qu'il
fît jour, on battit la diane, et le sous-officier qui entra pour
compter les forçats leur souhaita une heureuse fête. On lui
répondit, d'un ton affable et aimable, par un souhait semblable.
Akim Akimytch et beaucoup d'autres qui avaient leurs oies et leurs
cochons de lait, s'en furent précipitamment à la cuisine, après
avoir dit leurs prières à la hâte, pour voir à quel endroit se
trouvaient leurs victuailles, et comme on les rôtissait. Par les
petites fenêtres de notre caserne, à moitié cachées par la neige
et la glace, on voyait dans les ténèbres flamber le feu vif des
deux cuisines, dont les six poêles étaient allumés. Dans la cour
encore sombre, les forçats, la demi-pelisse jetée sur les épaules
ou complètement vêtus, se pressaient du côté de la cuisine.
Quelques-uns cependant,--en petit nombre,--avaient réussi à
visiter les cabaretiers. C'étaient les plus impatients. Tout le
monde se conduisait avec décence, paisiblement, beaucoup mieux
qu'à l'ordinaire. On n'entendait ni les querelles, ni les injures
habituelles. Chacun comprenait que c'était un grand jour, une
grande fête. Des forçats allaient même dans les autres casernes
souhaiter une heureuse fête à leurs connaissances. Ce jour-là, il
semblait qu'une sorte d'amitié existât entre eux. Je remarquerai
en passant que les forçats n'ont presque jamais de liaisons à la
maison de force, ni communes, ni particulières; ainsi il était
très-rare qu'un forçat se liât avec un autre, comme dans le monde
libre. Nous étions en général durs et secs dans nos rapports
réciproques, à quelques rares exceptions près; c'était un ton
adopté une fois pour toutes. Je sortis aussi de la caserne; il
commençait à faire clair; les étoiles pâlissaient, une légère buée
congelée s'élevait de terre, les spirales de fumée des cheminées
montaient en tournoyant. Plusieurs détenus que je rencontrai me
souhaitèrent avec affabilité une bonne fête. Je les remerciai en
leur rendant leurs souhaits. De ceux-là, quelques-uns ne m'avaient
jamais encore adressé la parole. Près de la cuisine, un forçat de
la caserne militaire, la touloupe sur l'épaule, me rejoignit. Du
milieu de la cour, il m'avait aperçu et me criait: «Alexandre
Pétrovitch! Alexandre Pétrovitch!» Il se hâtait en courant du côté
de la cuisine. Je m'arrêtai pour l'attendre. C'était un jeune gars
au visage rond, aux yeux doux, peu communicatif avec tout le
monde; il ne m'avait pas encore parlé depuis mon entrée à la
maison de force, et n'avait fait jusqu'alors aucune attention à
moi: je ne savais même pas comment il se nommait. Il accourut tout
essoufflé, et resta planté devant moi à me regarder en souriant
bêtement, mais d'un air heureux.
--Que voulez-vous? lui demandai-je non sans étonnement. Il resta
devant moi souriant, à me regarder de tous ses yeux, sans
toutefois entamer la conversation.
--Mais, comment donc?... c'est fête..., marmotta-t-il. Il comprit
lui-même qu'il n'avait rien à me dire de plus, et me quitta pour
se rendre précipitamment à la cuisine.
Je ferai la remarque qu'après cela nous ne nous rencontrâmes
presque jamais, et que nous ne nous adressâmes pas la parole
jusqu'à ma sortie de prison.
Autour des poêles flambants de la cuisine les forçats affairés se
démenaient et se bousculaient. Chacun surveillait son bien, les
cuisiniers préparaient l'ordinaire du bagne, car le dîner devait
avoir lieu un peu plus tôt que de coutume. Personne n'avait encore
mangé, du reste, bien que tous en eussent envie, mais on observait
les convenances devant les autres. On attendait le prêtre, le
carême ne cessait qu'après son arrivée. Il ne faisait pas encore
jour que l'on entendit déjà le caporal crier de derrière la porte
d'entrée de la prison: «Les cuisiniers!» Ces appels se répétèrent,
Ininterrompus, pendant deux heures. On réclamait les cuisiniers
pour recevoir les aumônes apportées de tous les coins de la ville
en quantité énorme: miches de pain blanc, talmouses, échaudés,
crêpes, et autres pâtisseries au beurre. Je crois qu'il n'y avait
pas une marchande ou une bourgeoise de toute la ville qui n'eût
envoyé quelque chose aux «malheureux». Parmi ces aumônes, il y en
avait d'opulentes, comme des pains de fleur de farine en assez
grand nombre; il y en avait aussi de très-pauvres, une miche de
pain blanc de deux kopeks et deux _changhi_ noirs à peine enduits
de crème aigre: c'était le cadeau du pauvre au pauvre, pour lequel
celui-là avait dépensé son dernier kopek. Tout était accepté avec
une égale reconnaissance, sans distinction de valeur ou de
donateurs. Les forçats qui recevaient les dons ôtaient leurs
bonnets, remerciaient en saluant les donateurs, leur souhaitaient
de bonnes fêtes et emportaient l'aumône à la cuisine. Quand on
avait rassemblé de grands tas de pains, on appelait les anciens de
chaque caserne, qui partageaient le tout par égales portions entre
toutes les sections. Ce partage n'excitait ni querelles ni
injures, il se faisait honnêtement, équitablement. Akim Akimytch,
aidé d'un autre détenu, partageait entre les forçats de notre
caserne le lot qui nous était échu, de sa main, et remettait à
chacun de nous ce qui lui revenait. Chacun était content, pas une
réclamation ne se faisait entendre, aucune envie ne se
manifestait; personne n'aurait eu l'idée d'une tromperie. Quand
Akim Akimytch eut fini ses affaires à la cuisine, il procéda
religieusement à sa toilette et s'habilla d'un air solennel, en
boutonnant tous les crochets de sa veste sans en excepter un: une
fois vêtu de neuf, il se mit à prier, ce qui dura assez longtemps.
Beaucoup de détenus remplissaient leurs devoirs religieux, mais
c'étaient, pour la plupart, des gens âgés: les jeunes ne priaient
presque pas: ils se signaient tout au plus en se levant, et encore
cela n'arrivait que les jours de fête. Akim Akimytch s'approcha de
moi, une fois sa prière finie, pour me faire les souhaits d'usage.
Je l'invitai à prendre du thé, il me rendit ma politesse en
m'offrant de son cochon de lait. Au bout de quelque temps Pétrof
accourut pour m'adresser ses compliments. Je crois qu'il avait
déjà bu, et, bien qu'il fût tout essoufflé, il ne me dit pas
grand'chose; il resta debout devant moi pendant quelques instants
et s'en retourna à la cuisine. On se préparait en ce moment dans
la caserne de la section militaire à recevoir le prêtre. Cette
caserne n'était pas construite comme les autres; les lits de camp
étaient disposés le long de la muraille, et non au milieu de la
salle comme dans toutes les autres, si bien que c'était la seule
dont le milieu ne fût pas obstrué. Elle avait été probablement
construite de cette façon afin qu'en cas de nécessité on put
réunir les forçats. On dressa une petite table au milieu de la
salle; on y plaça une image devant laquelle on alluma une petite
lampe-veilleuse. Le prêtre arriva enfin avec la croix et l'eau
bénite. Il pria et chanta devant l'image, puis se tourna du côté
des forçats qui, tous, les uns après les autres, vinrent baiser la
croix. Le prêtre parcourut ensuite toutes les casernes, qu'il
aspergea d'eau bénite; quand il arriva à la cuisine, il vanta le
pain de la maison de force qui avait de la réputation en ville;
les détenus manifestèrent aussitôt le désir de lui envoyer deux
pains frais encore tout chauds, qu'un invalide fut chargé de lui
porter immédiatement. Les forçats reconduisirent la croix avec le
même respect qu'ils l'avaient accueillie; presque tout de suite
après, le major et le commandant arrivèrent. On aimait le
commandant, on le respectait même. Il fit le tour des casernes en
compagnie du major, souhaita un joyeux Noël aux forçats, entra
dans la cuisine et goûta la soupe aux choux aigres. Elle était
fameuse ce jour-là: chaque détenu avait droit à près d'une livre
de viande; en outre, on avait préparé du gruau de millet, et
certes le beurre n'y avait pas été épargné. Le major reconduisit
le commandant jusqu'à la porte et ordonna aux forçats de dîner.
Ceux-ci s'efforçaient de ne pas se trouver sous ses yeux. On
n'aimait pas son regard méchant, toujours inquisiteur derrière ses
lunettes, errant de droite et de gauche, comme s'il cherchait un
désordre à réprimer, un coupable à punir.
On dîna. Le cochon de lait d'Akim Akimytch était admirablement
rôti. Je ne pus m'expliquer comment cinq minutes après la sortie
du major il y eut une masse de détenus ivres tandis qu'en sa
présence tout le monde était encore de sang-froid. Les figures
rouges et rayonnantes étaient nombreuses; des balalaïki[22] firent
bientôt leur apparition. Le petit Polonais suivait déjà en jouant
du violon un riboteur qui l'avait engagé pour toute la journée et
auquel il raclait des danses gaies. La conversation devint de plus
en plus bruyante et tapageuse. Le dîner se termina cependant sans
grands désordres. Tout le monde était rassasié. Plusieurs
vieillards, des forçats sérieux, s'en furent immédiatement se
coucher, ce que fit aussi Akim Akimytch qui supposait probablement
qu'on devait absolument dormir après dîner les jours de fête. Le
vieux-croyant de Starodoub, après avoir quelque peu sommeillé,
grimpa sur le poêle, ouvrit son livre; il pria la journée entière
et même fort tard dans la soirée, sans un instant d'interruption.
Le spectacle de cette «honte» lui était pénible, comme il le
disait. Tous les Tcherkesses allèrent s'asseoir sur le seuil; ils
regardaient avec curiosité, mais avec une nuance de dégoût, tout
ce monde ivre. Je rencontrai Nourra: «_Aman, Aman_, me dit-il dans
un élan d'honnête indignation et en hochant la tête,--ouh!
_Aman_! Allah sera fâché!» Isaï Fomitch alluma d'un air arrogant
et opiniâtre une bougie dans son coin et se mit au travail, pour
bien montrer qu'à ses yeux ce n'était pas fête. Par-ci par-là des
parties de cartes s'organisaient. Les forçats ne craignaient pas
les invalides, on plaça pourtant des sentinelles pour le cas où le
sous-officier arriverait à l'improviste, mais celui-ci s'efforçait
de ne rien voir. L'officier de garde fit en tout trois rondes; les
détenus ivres se cachaient vite, les jeux de cartes
disparaissaient en un clin d'oeil; je crois qu'au fond il était
bien résolu à ne pas remarquer les désordres de peu d'importance.
Être ivre n'était pas un méfait ce jour-là. Peu à peu tout le
monde fut en gaieté. Des querelles commencèrent. Le plus grand
nombre cependant était de sang-froid, en effet il y avait de quoi
rire rien qu'à voir ceux qui étaient sortis. Ceux-là buvaient sans
mesure. Gazine triomphait, il se promenait d'un air satisfait près
de son lit de camp, sous lequel il avait caché son eau-de-vie,
enfouie à l'avance sous la neige derrière les casernes, dans un
endroit secret; il riait astucieusement en voyant les
consommateurs arriver en foule. Il était de sang-froid et n'avait
rien bu du tout, car il avait l'intention de bambocher le dernier
jour des fêtes, quand il aurait préalablement vidé les poches des
détenus. Des chansons retentissaient dans les casernes. La
soûlerie devenait infernale, et les chansons touchaient aux
larmes. Les détenus se promenaient par bandes en pinçant d'un air
crâne les cordes de leur balalaïka, la touloupe jetée négligemment
sur l'épaule. Un choeur de huit à dix hommes s'était même formé
dans la division particulière. Ils chantaient d'une façon
supérieure avec accompagnement de guitares et de balalaïki. Les
chansons vraiment populaires étaient rares. Je ne me souviens que
d'une seule, admirablement dite:
_Hier, moi jeunesse_
_J'ai été au festin..._
C'est au bagne que j'entendis une variante à moi inconnue
auparavant. À la fin du chant étaient ajoutés quelques vers:
_Chez moi jeunesse,_
_Tout est arrangé._
_J'ai lavé les cuillers,_
_J'ai versé la soupe aux choux,_
_J'ai gratté les poteaux de porte,_
_J'ai cuit des pâtés._
Ce que l'on chantait surtout, c'étaient les chansons dites «de
forçats». L'une d'elles, «Il arrivait...», tout humoristique,
raconte comment un homme s'amusait et vivait en seigneur, et comme
il avait été envoyé à la maison de force. Il épiçait son
«bla-manger de Chinpagne», tandis que maintenant
_On me donne des choux à l'eau_
_Que je dévore à me fendre les oreilles._
La chanson suivante, trop connue, était aussi à la mode:
_Auparavant je vivais,_
_Gamin encore, je m'amusais_
_Et j'avais mon capital..._
_Mon capital, gamin encore, je l'ai perdu_
_Et j'en suis venu à vivre dans la captivité..._
et cætera. Seulement on ne disait pas capital chez nous, mais
_copital_, que l'on faisait dériver du verbe _copit_ (amasser). Il
y en avait aussi de mélancoliques. L'une d'elles, assez connue, je
crois, était une vraie chanson de forçats:
_La lumière céleste resplendit,_
_Le tambour bat la diane,_
_L'ancien ouvre la porte,_
_Le greffier vient nous appeler._
_On ne nous voit pas derrière les murailles_
_Ni comme nous vivons ici._
_Dieu, le Créateur céleste, est avec nous,_
_Nous ne périrons pas ici... etc._
Une autre chanson encore plus mélancolique, mais dont la mélodie
était superbe, se chantait sur des paroles fades et assez
incorrectes. Je me rappelle quelques vers:
_Mon regard ne verra plus le pays_
_Où je suis né;_
_À souffrir des tourments immérités_
_Je suis condamné toute ma vie._
_Le hibou pleurera sur le toit_
_Et fera retentir la forêt._
_J'ai le coeur navré de tristesse,_
_Je ne serai pas là-bas._
On la chante souvent, mais non pas en choeur, toujours en solo.
Ainsi, quand les travaux sont finis, un détenu sort de la caserne,
s'assied sur le perron; il réfléchit, son menton appuyé sur sa
main, et chante en traînant sur un fausset élevé. On l'écoute, et
quelque chose se brise dans le coeur. Nous avions de belles voix
parmi les forçats.
Cependant le crépuscule tombait. L'ennui, le chagrin et
l'abattement reparaissaient à travers l'ivresse et la débauche. Le
détenu qui, une heure avant, se tenait les côtes de rire,
sanglotait maintenant dans un coin, soûl outre mesure. D'autres en
étaient déjà venus aux mains plusieurs fois ou rôdaient en
chancelant dans les casernes, tout pâles, cherchant une querelle.
Ceux qui avaient l'ivresse triste cherchaient leurs amis pour se
soulager et pleurer leur douleur d'ivrogne. Tout ce pauvre monde
voulait s'égayer, passer joyeusement la grande fête,--mais,
juste ciel! comme ce jour fut pénible pour tous! Ils avaient passé
cette journée dans l'espérance d'une félicité vague qui ne se
réalisait pas. Pétrof accourut deux fois vers moi: comme il
n'avait que peu bu, il était de sang-froid, mais jusqu'au dernier
moment, il attendit quelque chose, qui devait arriver pour sûr,
quelque chose d'extraordinaire, de gai et d'amusant. Bien qu'il
n'en dit rien, on le devinait à son regard. Il courait de caserne
en caserne sans fatigue... Rien n'arriva, rien à part la soûlerie
générale, les injures idiotes des ivrognes et un étourdissement
commun de ces têtes enflammées. Sirotkine errait aussi, paré d'une
chemise rouge toute neuve, allant de caserne en caserne, joli
garçon, comme toujours, fort propret; lui aussi, doucement,
naïvement, il attendait quelque chose. Peu à peu le spectacle
devint insupportable, répugnant, à donner des nausées; il y avait
pourtant des choses visibles, mais j'étais tout triste sans motif.
J'éprouvais une pitié profonde pour tous ces hommes, et je me
sentais comme étranglé, étouffé au milieu d'eux. Ici deux forçats
se disputent pour savoir lequel régalera l'autre. Ils discutent
depuis longtemps; ils ont failli en venir aux mains. L'un d'eux
surtout a de vieille date une dent contre l'autre: il se plaint en
bégayant, et veut prouver à son camarade que celui-ci a agi
injustement quand il a vendu l'année dernière une pelisse et caché
l'argent. Et puis, il y avait encore quelque chose... Le plaignant
est un grand gaillard, bien musclé, tranquille, pas bête, mais
qui, lorsqu'il est ivre, veut se faire des amis et épancher sa
douleur dans leur sein. Il injurie son adversaire en énonçant ses
griefs, dans l'intention de se réconcilier plus tard avec lui.
L'autre, un gros homme trapu, solide, au visage rond, rusé comme
un renard, avait peut-être bu plus que son camarade, mais ne
paraissait que légèrement ivre. Ce forçat a du caractère et passe
pour être riche; il est probable qu'il n'a aucun intérêt à irriter
son camarade, aussi le conduit-il vers un cabaretier; l'ami
expansif assure que ce camarade lui doit de l'argent et qu'il est
tenu de l'inviter à boire «s'il est seulement ce qu'on appelle un
honnête homme».
Le cabaretier, non sans quelque respect pour le consommateur et
avec une nuance de mépris pour l'ami expansif, car celui-ci boit
au compte d'autrui et se fait régaler, prend une tasse et la
remplit d'eau-de-vie.
--Non, Stepka (Étiennet), c'est toi qui dois payer, parce que tu
me dois de l'argent.
--Eh! Je ne veux pas me fatiguer la langue à te parler, répond
Stepka.
--Non, Stepka, tu mens, assure le premier, en prenant la tasse
que le cabaretier lui tend--tu me dois de l'argent; il faut que
tu n'aies pas de conscience; tiens, tes yeux mêmes ne sont pas à
toi, tu les as empruntés comme tu empruntes tout. Canaille, va!
Stepka! en un mot, tu es une canaille!
--Qu'as-tu à pleurnicher? regarde, tu répands ton eau-de-vie!
Puisqu'on te régale, bois! crie le cabaretier à l'ami expansif--
je n'ai pas le temps d'attendre jusqu'à demain.
--Je boirai, n'aie pas peur, qu'as-tu à crier? Mes meilleurs
souhaits à l'occasion de la fête, Stépane Doroféitch! dit celui-ci
poliment en s'inclinant, sa tasse à la main, du côté de Stepka,
qu'une minute auparavant il avait traité de canaille. «Porte-toi
bien et vis cent ans, sans compter ce que tu as déjà vécu!» Il
boit, grogne un soupir de satisfaction et s'essuie.--En ai-je bu
auparavant, de l'eau-de-vie! dit-il avec un sérieux plein de
gravité, en parlant à tout le monde sans s'adresser à personne en
particulier--mais voilà, mon temps finit. Remercie-moi, Stépane
Doroféitch!
--Il n'y a pas de quoi.
--Ah! tu ne veux pas me remercier, alors je raconterai à tout le
monde ce que tu m'as fait; outre que tu es une grande canaille, je
te dirai...
--Eh bien, voilà ce que je te dirai, vilain museau d'ivrogne?
interrompt Stepka qui perd enfin patience. Écoute et fais bien
attention, partageons le monde en deux, prends-en une moitié et
moi l'autre, et laisse-moi tranquille.
--Ainsi tu ne me rendras pas mon argent.
--Quel argent veux-tu encore, soûlard?
--Quand tu... me le rendras dans l'autre monde, eh bien, je ne le
prendrai pas. Notre argent, c'est la sueur de notre front, c'est
le calus que nous avons aux mains. Tu t'en repentiras dans l'autre
monde, tu rôtiras pour ces cinq kopeks.
--Va-t'en au diable!
--Qu'as-tu à me talonner? Je ne suis pas un cheval.
--File! allons, file!
--Canaille!
--Forçat!
Et voilà les injures qui pleuvent, plus fort encore qu'avant la
régalade.
Deux amis sont assis séparément sur deux lits de camp, l'un est de
grande taille, vigoureux, charnu, un vrai boucher: son visage est
rouge. Il pleure presque, car il est très-ému. L'autre, vaniteux,
fluet, mince, avec un grand nez qui a toujours l'air d'être
enrhumé et de petits yeux bleus fixés en terre. C'est un homme fin
et bien élevé, il a été autrefois secrétaire et traite son ami
avec un peu de dédain, ce qui déplaît à son camarade. Ils avaient
bu ensemble toute la journée.
--Il a pris une liberté avec moi! crie le plus gros, en secouant
fortement de sa main gauche la tête de son camarade. «Prendre une
liberté» signifie frapper. Ce forçat, ancien sous-officier, envie
secrètement la maigreur de son voisin; aussi luttent-ils de
recherche et d'élégance dans leurs conversations.
--Je te dis que tu as tort... dit d'un ton dogmatique le
secrétaire, les yeux opiniâtrement fixés en terre d'un air grave,
et sans regarder son interlocuteur.
--Il m'a frappé, entends-tu! continue l'autre en tiraillant
encore plus fort son cher ami.--Tu es le seul homme qui me reste
ici-bas, entends-tu! Aussi je te le dis: il a pris une liberté.
--Et je te répéterai qu'une disculpation aussi piètre ne peut que
te faire honte, mon cher ami! réplique le secrétaire d'une voix
grêle et polie--avoue plutôt, cher ami, que toute cette soûlerie
provient de ta propre inconstance.
L'ami corpulent trébuche en reculant, regarde bêtement de ses yeux
ivres le secrétaire satisfait, et tout à coup il assène de toutes
ses forces son énorme poing sur la figure maigrelette de celui-ci.
Ainsi se termine l'amitié de cette journée. Le cher ami disparaît
sous les lits de camp, éperdu...
Une de mes connaissances entre dans notre caserne, c'est un forçat
de la section particulière, extrêmement débonnaire et gai, un
garçon qui est loin d'être bête, très-simple et railleur sans
méchante intention: c'est précisément celui qui, lors de mon
arrivée à la maison de force, cherchait un paysan riche, déclarait
qu'il avait de l'amour-propre et avait fini par boire mon thé. Il
avait quarante ans, une lèvre énorme, un gros nez charnu et
bourgeonné. Il tenait une balalaïka, dont il pinçait négligemment
les cordes; un tout petit forçat à grosse tête, que je connaissais
très-peu, auquel du reste personne ne faisait attention, le
suivait comme son ombre. Ce dernier était étrange, défiant,
éternellement taciturne et sérieux; il travaillait dans l'atelier
de couture et s'efforçait de vivre solitaire, sans se lier avec
personne. Maintenant qu'il était ivre, il s'était attaché à
Varlamof comme son ombre, et le suivait, excessivement ému, en
gesticulant, en frappant du poing la muraille et les lits de camp:
il pleurait presque. Varlamof ne le remarquait pas plus que s'il
n'eût pas existé. Le plus curieux, c'est que ces deux hommes ne se
ressemblaient nullement; ni leurs occupations, ni leurs caractères
n'étaient communs. Ils appartenaient à des sections différentes et
demeuraient dans des casernes séparées. On appelait ce petit
forçat: Boulkine.
Varlamof sourit en me voyant assis à ma place près du poêle. Il
s'arrêta à quelques pas de moi, réfléchit un instant, tituba et
vint de mon côté à pas inégaux, en se déhanchant crânement; il
effleura les cordes de son instrument et fredonna en frappant
légèrement le sol de sa botte sur un ton de récitatif:
_Ma chérie_
_À la figura pleine et blanche_
_Chante comme une mésange;_
_Dans sa robe de satin_
_À la brillante garniture_
_Elle est très-belle._
Cette chanson mit Boulkine hors de lui, car il agita ses bras, et
cria en s'adressant à tout le monde:
--Il ment, frères, il ment comme un arracheur de dents. Il n'y a
pas une ombre de vérité dans tout ce qu'il dit.
--Mes respects au vieillard Alexandre Pétrovitch! fit Varlamof en
me regardant avec un rire fripon; je crois même qu'il voulait
m'embrasser. Il était gris. Quant à l'expression «Mes respects au
vieillard un tel», elle est employée par le menu peuple de toute
la Sibérie, même en s'adressant à un homme de vingt ans. Le mot de
«vieillard» marque du respect, de la vénération ou de la
flatterie, et s'applique à quelqu'un d'honorable, de digne.
--Eh bien, Varlamof, comment vous portez-vous?
--Couci-couça! tout à la douce. Qui est vraiment heureux de la
fête, est ivre depuis le grand matin. Excusez-moi! Varlamof
parlait en traînant.
--Il ment, il ment de nouveau! fit Boulkine en frappant les lits
de camp dans une sorte de désespoir. On aurait juré que Varlamof
avait donné sa parole d'honneur de ne pas faire attention à celui-ci,
c'était précisément ce qu'il y avait de plus comique, car
Boulkine ne quittait pas Varlamof d'une semelle depuis le matin,
sans aucun motif, simplement parce que celui-ci «mentait» à ce
qu'il lui semblait. Il le suivait comme son ombre, lui cherchait
chicane pour chaque mot, se tordait les mains, battait des poings
contre la muraille et sur les lits de planche, à en saigner, et
souffrait, souffrait visiblement de la conviction qu'il avait que
Varlamof «mentait comme un arracheur de dents». S'il avait eu des
cheveux sur la tête, il se les serait certainement arrachés dans
sa douleur, dans sa mortification profonde. On aurait pu croire
qu'il avait pris l'engagement de répondre des actions de Varlamof,
et que tous les défauts de celui-ci bourrelaient sa conscience.
L'amusant était que le forçat continuait à ne pas remarquer la
comédie de Boulkine.
--Il ment! il ment! il ment! Rien de vraisemblable!... criait
Boulkine.
--Qu'est-ce que ça peut bien te faire? répondirent les forçats en
riant.
--Je vous dirai, Alexandre Pétrovitch, que j'étais très-joli
garçon quand j'étais jeune et que les filles m'aimaient beaucoup,
beaucoup... fit brusquement Varlamof de but en blanc.
--Il ment! Le voilà qui ment encore! l'interrompit Boulkine en
poussant un gémissement. Les forçats éclatèrent de rire.
--Et moi, je faisais le beau devant elles; j'avais une chemise
rouge, des pantalons larges, en peluche, je me couchais quand je
voulais, comme le comte de la Bouteille; en un mot, je faisais
tout ce que je pouvais seulement désirer.
--Il ment! déclare résolument Boulkine.
--J'avais alors hérité de mon père une maison de pierre, à deux
étages. Eh bien, en deux ans, j'ai mis bas les deux étages, il
m'est resté tout juste une porte cochère sans colonnes ni
montants. Que voulez-vous? l'argent, c'est comme les pigeons, il
arrive et puis il s'envole.
--Il ment! déclare Boulkine plus résolument encore...
--Alors, quand je suis arrivé, au bout de quelques jours, j'ai
envoyé une _pleurrade_ (lettre) à ma parenté pour qu'ils
m'expédient de l'argent. Parce qu'on disait que j'avais agi contre
la volonté de mes parents, j'étais irrespectueux. Voilà tantôt
sept ans que je l'ai envoyée, ma lettre!
--Et pas de réponse? demandai-je en souriant.
--Eh non! fit-il en riant lui aussi et en approchant toujours
plus son nez de mon visage.--J'ai ici une amoureuse, Alexandre
Pétrovitch!...
--Vous? une amoureuse?
--Onuphrief disait, il n'y a pas longtemps: La mienne est grêlée,
laide tant que tu voudras, mais elle a beaucoup de robes; tandis
que la tienne est jolie, mais c'est une mendiante, elle porte la
besace.
--Est-ce vrai?
--Parbleu! elle est mendiante! dit-il. Il pouffait de rire sans
bruit, tout le monde rit aussi. Chacun savait, en effet, qu'il
était lié avec une mendiante à laquelle il donnait en tout dix
kopeks chaque six mois.
--Eh bien! que me voulez-vous? lui demandai-je, car je désirais
m'en débarrasser.
Il se tut, me regarda en faisant la bouche en coeur, et me dit
tendrement:
--Ne m'octroierez-vous pas pour cette cause de quoi boire un
demi-litre? Je n'ai bu que du thé aujourd'hui de toute la journée,
ajouta-t-il d'un ton gracieux, en prenant l'argent que je lui
donnai, et voyez-vous, ce thé me tracasse tellement que j'en
deviendrai asthmatique; j'ai le ventre qui me grouille... comme
une bouteille d'eau!
Comme il prenait l'argent que je lui tendis, le désespoir moral de
Boulkine ne connut plus de limites; il gesticulait comme un
possédé.
--Braves gens! cria-t-il à toute la caserne ahurie, le
voyez-vous? Il ment! Tout ce qu'il dit, tout, tout est mensonge.
--Qu'est-ce que ça peut te faire? lui crièrent les forçats qui
s'étonnaient de son emportement, tu es absurde!
--Je ne lui permettrai pas de mentir, continua Boulkine en
roulant ses yeux et en frappant du poing de toutes ses forces sur
les planches, je ne veux pas qu'il mente!
Tout le monde rit. Varlamof me salue après avoir pris l'argent, et
se hâte, en faisant des grimaces, d'aller chez le cabaretier. Il
remarqua seulement alors Boulkine.
--Allons! lui dit-il en s'arrêtant sur le seuil de la caserne,
comme si ce dernier lui était indispensable pour l'exécution d'un
projet.
--Pommeau! ajouta-t-il avec mépris en faisant passer Boulkine
devant lui; il recommença à tourmenter les cordes de sa balalaïka.
À quoi bon décrire cet étourdissement! Ce jour suffocant s'achève
enfin. Les forçats s'endorment lourdement sur leurs lits de camp.
Ils parlent et délirent pendant leur sommeil encore plus que les
autres nuits. Par-ci par-là on joue encore aux cartes. La fête, si
impatiemment et si longuement attendue, est écoulée. Et demain, de
nouveau le labeur quotidien, de nouveau aux travaux forcés...