Les fêtes de Noël approchaient. Les forçats les attendaient avec
une sorte de solennité, et rien qu'à les voir, j'étais moi-même
dans l'expectative de quelque chose d'extraordinaire. Quatre jours
avant les fêtes, on devait nous mener au bain (de vapeur[16]). Tout
le monde se réjouissait et se préparait; nous devions nous y
rendre après le dîner; à cette occasion, il n'y avait pas de
travail dans l'après-midi. De tous les forçats, celui qui se
réjouissait et se démenait le plus était bien certainement Isaï
Fomitch Bumstein, le Juif, dont j'ai déjà parlé au chapitre IV de
mon récit. Il aimait à s'étuver, jusqu'à en perdre connaissance;
chaque fois qu'en fouillant le tas de mes vieux souvenirs, je me
souviens du bain de la prison (qui vaut la peine qu'on ne l'oublie
pas), la première figure qui se présente à ma mémoire est celle du
très-glorieux et inoubliable Isaï Fomitch, mon camarade de bagne.
Seigneur! quel drôle d'homme c'était! J'ai déjà dit quelques mots
de sa figure: cinquante ans, vaniteux, ridé, avec d'affreux
stigmates sur les joues et au front, maigre, faible, un corps de
poulet, tout blanc. Son visage exprimait une suffisance
perpétuelle et inébranlable, j'ajouterai presque: la félicité. Je
crois qu'il ne regrettait nullement d'avoir été envoyé aux travaux
forcés. Comme il était bijoutier de son métier et qu'il n'en
existait pas d'autre dans la ville, il avait toujours du travail
qu'on lui payait tant bien que mal. Il n'avait besoin de rien, il
vivait même richement, sans dépenser tout son gain néanmoins, car
il faisait des économies et prêtait sur gages à toute la maison de
force. Il possédait un samovar, un bon matelas, des tasses, un
couvert. Les Juifs de la ville ne lui ménageaient pas leur
protection. Chaque samedi, il allait sous escorte à la synagogue
(ce qui était autorisé par la loi). Il vivait comme un coq en
pâte; pourtant il attendait avec impatience l'expiration de sa
peine pour «se marier». C'était un mélange comique de naïveté, de
bêtise, de ruse, d'impertinence, de simplicité, de timidité, de
vantardise et d'impudence. Le plus étrange pour moi, c'est que les
déportés ne se moquaient nullement de lui; s'ils le taquinaient,
c'était pour rire. Isaï Fomitch était évidemment un sujet de
distraction et de continuelle réjouissance pour tout le monde:
«Nous n'avons qu'un seul Isaï Fomitch, n'y touchez pas!» disaient
les forçats; et bien qu'il comprit lui-même ce qu'il en était, il
s'enorgueillissait de son importance; cela divertissait beaucoup
les détenus. Il avait fait son entrée au bagne de la façon la plus
risible (elle avait eu lieu avant mon arrivée, mais on me la
raconta). Soudain, un soir, le bruit se répandit dans la maison de
force qu'on avait amené un Juif que l'on rasait en ce moment au
corps de garde, et qu'il allait entrer immédiatement dans la
caserne. Comme il n'y avait pas un seul Juif dans toute la prison,
les détenus l'attendirent avec impatience, et l'entourèrent dès
qu'il eut franchi la grande porte. Le sous-officier de service le
conduisit à la prison civile et lui indiqua sa place sur les
planches. Isaï Fomitch tenait un sac contenant les effets qui lui
avaient été délivrés et ceux qui lui appartenaient. Il posa son
sac, prit place sur le lit de camp et s'assit, les jambes croisées
sous lui, sans oser lever les yeux. On se pâmait de rire autour de
lui, les forçats l'assaillaient de plaisanteries sur son origine
israélite. Soudain un jeune déporté écarta la foule et s'approcha
de lui, portant à la main son vieux pantalon d'été, sale et
déchiré, rapiécé de vieux chiffons. Il s'assit à côté d'Isaï
Fomitch et lui frappa sur l'épaule.
--Eh! cher ami, voilà six ans que je t'attends. Regarde un peu,
me donneras-tu beaucoup de cette marchandise?
Et il étala devant lui ses haillons.
Isaï Fomitch était d'une timidité si grande, qu'il n'osait pas
regarder cette foule railleuse, aux visages mutilés et effrayants,
groupée en cercle compacte autour de lui. Il n'avait pu encore
prononcer une parole, tant il avait peur. Quand il vit le gage
qu'on lui présentait, il tressaillit et il se mit hardiment à
palper les haillons. Il s'approcha même de la lumière. Chacun
attendait ce qu'il allait dire.
--Eh bien! est-ce que tu ne veux pas me donner un rouble
d'argent? Ça vaut cela pourtant! continua l'emprunteur, en
clignant de l'oeil du côté d'Isaï Fomitch.
--Un rouble d'argent, non! mais bien sept kopeks!
Ce furent les premiers mots prononcés par Isaï Fomitch à la maison
de force. Un rire homérique s'éleva parmi les assistants.
--Sept kopeks! Eh bien, donne-les: tu as du bonheur, ma foi. Fais
attention au moins à mon gage, tu m'en réponds sur ta tête!
--Avec trois kopeks d'intérêt, cela fera dix kopeks à me payer,
dit le Juif d'une voix saccadée et tremblante, en glissant sa main
dans sa poche pour en tirer la somme convenue et en scrutant les
forçats d'un regard craintif. Il avait horriblement peur, mais
l'envie de conclure une bonne affaire l'emporta.
--Hein, trois kopeks d'intérêt... par an?
--Non! pas par an... par mois.
--Tu es diablement chiche! Comme t'appelle-t-on?
--Isaï Fomitz[17].
--Eh bien! Isaï Fomitch, tu iras loin! Adieu.
Le Juif examina encore une fois les guenilles sur lesquelles il
venait de prêter sept kopeks, les plia et les fourra soigneusement
dans son sac. Les forçats continuaient à se pâmer de rire.
En réalité, tout le monde l'aimait, et bien que presque chaque
détenu fût son débiteur, personne ne l'offensait. Il n'avait, du
reste, pas plus de fiel qu'une poule; quand il vit que tout le
monde était bien disposé à son égard, il se donna de grands airs,
mais si comiques qu'on les lui pardonna aussitôt.
Louka, qui avait connu beaucoup de Juifs quand il était en
liberté, le taquinait souvent, moins par méchanceté que par
amusement, comme on joue avec un chien, un perroquet ou des bêtes
savantes. Isaï Fomitch ne l'ignorait pas, aussi ne s'offensait-il
nullement, et donnait-il prestement la réplique.
--Tu vas voir, Juif! je te rouerai de coups.
--Si tu me donnes un coup, je t'en rendrai dix, répondait
crânement Isaï Fomitch.
--Maudit galeux!
--Que ze sois galeux tant que tu voudras.
--Juif rogneux.
--Que ze sois rogneux tant qu'il te plaira: galeux, mais risse.
Z'ai de l'arzent!
--Tu as vendu le Christ.
--Tant que tu voudras.
--Fameux, notre Isaï Fomitch! un vrai crâne! N'y touchez pas,
nous n'en avons qu'un.
--Eh! Juif, empoigne un fouet, tu iras en Sibérie!
--Z'y suis dézà, en Sibérie!
--On t'enverra encore plus loin.
--Le Seigneur Dieu y est-il, là-bas?
--Parbleu, ça va sans dire.
--Alors comme vous voudrez! tant qu'il y aura le Seigneur Dieu et
de l'arzent,--tout va bien.
--Un crâne, notre Isaï Fomitch! un crâne, on le voit! crie-t-on
autour de lui. Le Juif voit bien qu'on se moque de lui, mais il ne
perd pas courage, il fait le bravache; les louanges dont on le
comble lui causent un vif plaisir, et d'une voix grêle d'alto qui
grince dans toute la caserne, il commence à chanter: _La, la, la,
la, la_! sur un motif idiot et risible, le seul chant qu'on lui
ait entendu chanter pendant tout son séjour à la maison de force.
Quand il eut fait ma connaissance, il m'assura en jurant ses
grands dieux que c'était le chant et le motif que chantaient six
cent mille Juifs, du plus petit au plus grand, en traversant la
mer Rouge, et qu'il est ordonné à chaque Israélite de le chanter
après une victoire remportée sur l'ennemi.
La veille de chaque samedi, les forçats venaient exprès des autres
casernes dans la nôtre pour voir Isaï Fomitch célébrer le sabbat.
Il était d'une vanité et d'une jactance si innocentes que cette
curiosité générale le flattait doucement. Il couvrait sa petite
table dans un coin avec un air d'importance pédantesque et outrée,
ouvrait un livre, allumait deux bougies, marmottait quelques mots
mystérieux et revêtait son espèce de chasuble, bariolée, sans
manches, et qu'il conservait précieusement au fond de son coffre.
Il attachait sur ses mains des bracelets de cuir; enfin, il se
fixait sur le front, au moyen d'un ruban, une petite boîte[18]; on
eût dit une corne qui lui sortait de la tête. Il commençait alors
à prier. Il lisait en traînant, criait, crachait, se démenait avec
des gestes sauvages et comiques. Tout cela était prescrit par les
cérémonies de son culte; il n'y avait là rien de risible ou
d'étrange, si ce n'est les airs que se donnait Isaï Fomitch devant
nous, en faisant parade de ces cérémonies. Ainsi, il couvrait
brusquement sa tête de ses deux mains et commençait à lire en
sanglotant... Ses pleurs augmentaient, et dans sa douleur il
couchait presque sur le livre sa tête coiffée de l'arche, en
hurlant; mais tout à coup, au milieu de ces sanglots désespérés,
il éclatait de rire et récitait en nasillant un hymne d'une voix
triomphante, comme attendrie et affaiblie par une surabondance de
bonheur...--«On n'y comprend rien», se disaient parfois les
détenus. Je demandai un jour à Isaï Fomitch ce que signifiaient
ces sanglots et pourquoi il passait brusquement de la désolation
au triomphe du bonheur et de la félicité. Isaï Fomitch aimait fort
ces questions venant de moi. Il m'expliqua immédiatement que les
pleurs et les sanglots sont provoqués par la perte de Jérusalem,
et que la loi ordonne de gémir en se frappant là poitrine. Mais,
au moment de la désolation la plus aiguë, il doit, tout à coup,
lui, Isaï Fomitch, se souvenir, comme par hasard (ce «tout à coup»
est prescrit par la loi), qu'une prophétie a promis aux Juifs le
retour à Jérusalem; il doit manifester aussitôt une joie
débordante, chanter, rire et réciter ses prières en donnant à sa
voix une expression de bonheur, à son visage le plus de solennité
et de noblesse possible. Ce passage soudain, l'obligation absolue
de l'observer, plaisaient excessivement à Isaï Fomitch, il
m'expliquait avec une satisfaction non déguisée cette ingénieuse
règle de la loi. Un soir, au plus fort de la prière, le major
entra, suivi de l'officier de garde et d'une escorte de soldats.
Tous les détenus s'alignèrent aussitôt devant leurs lits de camp;
seul, Isaï Fomitch continua à crier et à gesticuler. Il savait que
son culte était autorisé, que personne ne pouvait l'interrompre,
et qu'en hurlant devant le major, il ne risquait absolument rien.
Il lui plaisait fort de se démener sous les yeux du chef. Le major
s'approcha à un pas de distance: Isaï Fomitch tourna le dos à sa
table et, droit devant l'officier, commença à chanter son hymne de
triomphe, en gesticulant et en traînant sur certaines syllabes.
Quand il dut donner à son visage une expression de bonheur et de
noblesse, il le fit aussitôt en clignotant des yeux, avec des
rires et un hochement de tête du côté du major. Celui-ci s'étonna
tout d'abord, puis pouffa de rire, l'appela «benêt» et s'en alla,
tandis que le Juif continuait à crier. Une heure plus tard, comme
il était en train de souper, je lui demandai ce qu'il aurait fait
si le major avait eu la mauvaise idée et la bêtise de se fâcher.
--Quel major?
--Comment? N'avez-vous pas vu le major?
--Non.
--Il était pourtant à deux pieds de vous, à vous regarder.
Mais Isaï Fomitch m'assura le plus sérieusement du monde qu'il
n'avait pas vu le major, car à ce moment de la prière, il était
dans une telle extase qu'il ne voyait et n'entendait rien de ce
qui se passait autour de lui.
Je vois maintenant Isaï Fomitch baguenauder le samedi dans toute
la prison, et chercher à ne rien faire, comme la loi le prescrit à
tout Juif. Quelles anecdotes invraisemblables ne me racontait-il
pas! Chaque fois qu'il revenait de la synagogue, il m'apportait
toujours des nouvelles de Pétersbourg et des bruits absurdes qu'il
m'assurait tenir de ses coreligionnaires de la ville, qui les
tenaient eux-mêmes de première main.
Mais j'ai déjà trop parlé d'Isaï Fomitch.
Dans toute la ville, il n'y avait que deux bains publics. Le
premier, tenu par un Juif, était divisé en compartiments pour
lesquels on payait cinquante kopeks; l'aristocratie de la ville le
fréquentait. L'autre bain, vieux, sale, étroit, était destiné au
peuple; c'était là qu'on menait les forçats. Il faisait froid et
clair: les détenus se réjouissaient de sortir de la forteresse et
de parcourir la ville. Pendant toute la route, les rires et les
plaisanteries ne discontinuèrent pas. Un peloton de soldats, le
fusil chargé, nous accompagnait; c'était un spectacle pour la
ville. Une fois arrivés, vu l'exiguïté du bain, qui ne permettait
pas à tout le monde d'entrer à la fois, on nous divisa en deux
bandes, dont l'une attendait dans le cabinet froid qui se trouve
avant l'étuve, tandis que l'autre se lavait. Malgré cela, la salle
était si étroite qu'il était difficile de se figurer comment la
moitié des forçats pourrait y tenir, Pétrof ne me quitta pas d'une
semelle; il s'empressa auprès de moi sans que je l'eusse prié de
venir m'aider et m'offrit même de me laver. En même temps que
Pétrof, Baklouchine, forçat de la section particulière, me proposa
ses services. Je me souviens de ce détenu, qu'on appelait
«pionnier», comme du plus gai et du plus avenant de tous mes
camarades; ce qu'il était réellement. Nous nous étions liés
d'amitié. Pétrof m'aida à me déshabiller, parce que je mettais
beaucoup de temps à cette opération, à laquelle je n'étais pas
encore habitué; du reste, il faisait presque aussi froid dans le
cabinet que dehors. Il est très-difficile pour un détenu novice de
se déshabiller, car il faut savoir adroitement détacher les
courroies qui soutiennent les chaînes. Ces courroies de cuir ont
dix-sept centimètres de longueur et se bouclent par-dessus le
linge, juste sous l'anneau qui enserre la jambe. Une paire de
courroies coûte soixante kopeks; chaque forçat doit s'en procurer,
car il serait impossible de marcher sans leur secours. L'anneau
n'embrasse pas exactement la jambe, on peut passer le doigt entre
le fer et la chair; aussi cet anneau bat et frotte contre le
mollet, si bien qu'en un seul jour le détenu qui marche sans
courroies se fait des plaies vives. Enlever les courroies ne
présente aucune difficulté: il n'en est pas de même du linge; pour
le retirer, il faut un prodige d'adresse. Une fois qu'on a enlevé
le canon gauche du pantalon, il faut le faire passer tout entier
entre l'anneau et la jambe elle-même, et le faire repasser en sens
contraire sous l'anneau; la jambe gauche est alors tout à fait
libre; le canon gauche du pantalon doit être ensuite glissé sous
l'anneau de la jambe droite et repassé encore une fois en arrière
avec le canon de la jambe droite. La même manoeuvre a lieu quand
on met du linge propre. Le premier qui nous l'enseigna fut
Korenef, à Tobolsk, un ancien chef de brigands, condamné à cinq
ans de chaîne. Les forçats sont habitués à cet exercice et s'en
tirent lestement. Je donnai quelques kopeks à Pétrof, pour acheter
du savon et un torchon de tille dont on se frotte dans l'étuve. On
donnait bien aux forçats un morceau de savon, mais il était grand
comme une pièce de deux kopeks et n'était pas plus épais que les
morceaux de fromage que l'on sert comme entrée dans les soirées
des gens de seconde main. Le savon se vendait dans le cabinet
même, avec du _sbitène_ (boisson faite de miel, d'épices et d'eau
chaude), des miches de pain blanc et de l'eau bouillante, car
chaque forçat n'en recevait qu'un baquet, selon la convention
faite entre le propriétaire du bain et l'administration de la
prison. Les détenus qui désiraient se nettoyer à fond pouvaient
acheter pour deux kopeks un second baquet, que leur remettait le
propriétaire par une fenêtre percée dans la muraille à cet effet.
Dès que je fus déshabillé, Pétrof me prit le bras, en me faisant
remarquer que j'aurais de la peine à marcher avec mes chaînes.
«Tirez-les en haut, sur vos mollets, me dit-il en me soutenant
par-dessous les aisselles comme si j'étais un vieillard. Faites
attention ici, il faut franchir le seuil de la porte.» J'eus honte
de ses prévenances, je l'assurai que je saurais bien marcher seul,
mais il ne voulut pas me croire. Il avait pour moi les égards
qu'on a pour un petit enfant maladroit, que chacun doit aider.
Pétrof n'était nullement un serviteur; ce n'était surtout pas un
domestique. Si je l'avais offensé, il aurait su comment agir avec
moi. Je ne lui avais rien promis pour ses services, et lui-même ne
m'avait rien demandé. Qu'est-ce qui lui inspirait cette
sollicitude pour moi?
Quand nous ouvrîmes la porte de l'étuve, je crus que nous entrions
en enfer[19]. Représentez-vous une salle de douze pas de long sur
autant de large dans laquelle on empilerait cent hommes à la fois,
ou tout au moins quatre-vingts, car nous étions en tout deux
cents, divisés en deux sections. La vapeur nous aveuglait; la
suie, la saleté et le manque de place étaient tels que nous ne
savions où mettre le pied. Je m'effrayai et je voulus sortir:
Pétrof me rassura aussitôt. À grand'peine, tant bien que mal, nous
nous hissâmes jusqu'aux bancs en enjambant les têtes des forçats
que nous priions de se pencher afin de nous laisser passer. Mais
tous les bancs étaient déjà occupés. Pétrof m'annonça que je
devais acheter une place et entra immédiatement en pourparlers
avec un forçat, qui se trouvait à côté de la fenêtre. Pour un
kopek celui-ci consentit à me céder sa place, après avoir reçu de
Pétrof la monnaie que ce dernier serrait dans sa main et qu'il
avait prudemment préparée à l'avance. Il se faufila juste
au-dessous de moi dans un endroit sombre et sale: il y avait là au
moins un demi-pouce de moisi; même les places qui se trouvaient
au-dessous des banquettes étaient occupées: les forçats y
grouillaient. Quant au plancher, il n'y avait pas un espace grand
comme la paume de la main qui ne fût occupé par les détenus; ils
faisaient jaillir l'eau de leurs baquets. Ceux qui étaient debout
se lavaient en tenant à la main leur seille; l'eau sale coulait le
long de leur corps et tombait sur les têtes rasées de ceux qui
étaient assis. Sur la banquette et les gradins qui y conduisaient
étaient entassés d'autres forçats qui se lavaient tout
recroquevillés et ramassés, mais c'était le petit nombre. La
populace ne se lave pas volontiers avec de l'eau et du savon; ils
préfèrent s'étuver horriblement, et s'inonder ensuite d'eau
froide;--c'est ainsi qu'ils prennent leur bain. Sur le plancher
on voyait cinquante balais de verges s'élever et s'abaisser à la
fois, tous se fouettaient à en être ivres. On augmentait à chaque
instant la vapeur[20]; aussi ce que l'on ressentait n'était plus de
la chaleur, mais une brûlure comme celle de la poix bouillante. On
criait, on gloussait, au bruit de cent chaînes, traînant sur le
plancher... Ceux qui voulaient passer d'un endroit à l'autre
embarrassaient leurs fers dans d'autres chaînes et heurtaient la
tête des détenus qui se trouvaient plus bas qu'eux, tombaient,
juraient en entraînant dans leur chute ceux auxquels ils
s'accrochaient. Tous étaient dans une espèce de griserie,
d'excitation folle; des cris et des glapissements se croisaient.
Il y avait un entassement, un écrasement du coté de la fenêtre du
cabinet par laquelle on délivrait l'eau chaude; elle jaillissait
sur les têtes de ceux qui étaient assis sur le plancher, avant
qu'elle arrivât à sa destination. Nous avions l'air d'être libres,
et pourtant, de temps à autre, derrière la fenêtre du cabinet ou
la porte entr'ouverte, on voyait la figure moustachue d'un soldat,
le fusil au pied, veillant à ce qu'il n'arrivât aucun désordre.
Les têtes rasées des forçats et leurs corps auxquels la vapeur
donnait une couleur sanglante, paraissaient encore plus
monstrueux. Sur les dos rubéfiés par la vapeur apparaissaient
nettement les cicatrices des coups de fouet ou de verges appliqués
autrefois, si bien que ces échines semblaient avoir été récemment
meurtries. Étranges cicatrices! Un frisson me passa sous la peau,
rien qu'en les voyant. On augmente encore la vapeur--et la salle
du bain est couverte d'un nuage épais, brûlant, dans lequel tout
s'agite, crie, glousse. De ce nuage ressortent des échines
meurtries, des têtes rasées, des raccourcis de bras, de jambes;
pour compléter le tableau, Isaï Fomitch hurle de joie à gorge
déployée, sur la banquette la plus élevée. Il se sature de vapeur,
tout autre tomberait en défaillance, mais nulle température n'est
assez élevée pour lui; il loue un frotteur pour un kopek, mais au
bout d'un instant, celui-ci n'y peut tenir, jette le balai et
court s'inonder d'eau froide. Isaï Fomitch ne perd pas courage et
en loue un second, un troisième; dans ces occasions-là, il ne
regarde pas à la dépense et change jusqu'à cinq fois de frotteur.
--«Il s'étuve bien, ce gaillard d'Isaï Fomitch!» lui crient d'en
bas les forçats. Le Juif sent lui-même qu'il dépasse tous les
autres, qu'il les «enfonce»; il triomphe, de sa voix rêche et
falote il crie son air: _la, la, la, la, la_ qui couvre le tapage.
Je pensais que si jamais nous devions être ensemble en enfer, cela
rappellerait le lieu où nous nous trouvions. Je ne résistai pas au
désir de communiquer cette idée à Pétrof: il regarda tout autour
de lui, et ne répondit rien. J'aurais voulu lui louer une place à
côté de moi, mais il s'assit à mes pieds et me déclara qu'il se
trouvait parfaitement à son aise. Baklouchine nous acheta pendant
ce temps de l'eau chaude, qu'il nous apportait quand nous en
avions besoin. Pétrof me signifia qu'il me nettoierait des pieds à
la tête afin de «me rendre tout propre», et il me pressa de
m'étuver. Je ne m'y décidai pas. Ensuite, il me frotta tout entier
de savon. «Maintenant, je vais vous laver les petons», fit-il en
manière de conclusion. Je voulais lui répondre que je pouvais me
laver moi-même, mais je ne le contredis pas et m'abandonnai à sa
volonté. Dans le diminutif: petons, qu'il avait employé, il n'y
avait aucun sens servile; Pétrof ne pouvait appeler mes pieds par
leur nom, parce que les autres, les vrais hommes, avaient des
jambes; moi, je n'avais que des petons.
Après m'avoir rapproprié, il me reconduisit dans le cabinet, me
soutenant et m'avertissant à chaque pas comme si j'eusse été de
porcelaine. Il m'aida à passer mon linge, et quand il eut fini de
me dorloter, il s'élança dans le bain pour s'étuver lui-même.
En arrivant à la caserne, je lui offris un verre de thé qu'il ne
refusa pas. Il le but et me remercia. Je pensai à faire la dépense
d'un verre d'eau-de-vie en son honneur. J'en trouvai dans notre
caserne même. Pétrof fut supérieurement content, il lampa son
eau-de-vie, poussa un grognement de satisfaction, et me fit la
remarque que je lui rendais la vie; puis, précipitamment, il se
rendit à la cuisine, comme si l'on ne pouvait y décider quelque
chose d'important sans lui. Un autre interlocuteur se présenta:
c'était Baklouchine, dont j'ai déjà parlé, et que j'avais aussi
invité à prendre du thé.
Je ne connais pas de caractère plus agréable que celui de
Baklouchine. À vrai dire, il ne pardonnait rien aux autres et se
querellait même assez souvent; il n'aimait surtout pas qu'on se
mêlât de ses affaires;--en un mot, il savait se défendre. Mais
ses querelles ne duraient jamais longtemps, et je crois que tous
les forçats l'aimaient. Partout où il allait, il était le
bienvenu. Même en ville, on le tenait pour l'homme le plus amusant
du monde. C'était un gars de haute taille, âgé de trente ans, au
visage ingénu et déterminé, assez joli homme avec sa barbiche. Il
avait le talent de dénaturer si comiquement sa figure en imitant
le premier venu que le cercle qui l'entourait se pâmait de rire.
C'était un farceur, mais jamais il ne se laissait marcher sur le
pied par ceux qui faisaient les dégoûtés et n'aimaient pas à rire;
aussi personne ne l'accusait d'être un homme «inutile et sans
cervelle». Il était plein de vie et de feu. Il fit ma connaissance
dès les premiers jours et me raconta sa carrière militaire, enfant
de troupe, soldat au régiment des pionniers, où des personnages
haut placés l'avaient remarqué. Il me fit immédiatement un tas de
questions sur Pétersbourg; il lisait même des livres. Quand il
vint prendre le thé chez moi, il égaya toute la caserne en
racontant comment le lieutenant Ch--avait malmené le matin notre
major; il m'annonça d'un air satisfait, en s'asseyant à côté de
moi, que nous aurions probablement une représentation théâtrale à
la maison de force. Les détenus projetaient de donner un spectacle
pendant les fêtes de Noël. Les acteurs nécessaires étaient
trouvés, et peu à peu l'on préparait les décors. Quelques
personnes de la ville avaient promis de prêter des habits de femme
pour la représentation. On espérait même, par l'entremise d'un
brosseur, obtenir un uniforme d'officier avec des aiguillettes.
Pourvu seulement que le major ne s'avisât pas d'interdire le
spectacle comme l'année précédente! Il était alors de mauvaise
humeur parce qu'il avait perdu au jeu, et puis il y avait eu du
grabuge dans la maison de force; aussi avait-il tout défendu dans
un accès de mécontentement. Cette année peut-être, il ne voudrait
pas empêcher la représentation. Baklouchine était exalté: on
voyait bien qu'il était un des principaux instigateurs du futur
théâtre; je me promis d'assister à ce spectacle. La joie ingénue
que Baklouchine manifestait en parlant de cette entreprise me
toucha. De fil en aiguille nous en vînmes à causer à coeur ouvert.
Il me dit entre autres choses qu'il n'avait pas seulement servi à
Pétersbourg; on l'avait envoyé à R... avec le grade de
sous-officier, dans un bataillon de garnison.
--C'est de là qu'on m'a expédié ici, ajouta Baklouchine.
--Et pourquoi? lui demandai-je.
--Pourquoi? vous ne devineriez pas, Alexandre Pétrovitch. Parce
que je fus amoureux.
--Allons donc! on n'exile pas encore pour ce motif, répliquai-je
en riant.
--Il est vrai de dire, reprit Baklouchine, qu'à cause de cela
j'ai tué là-bas un Allemand d'un coup de pistolet. Mais était-ce
bien la peine de m'envoyer aux travaux forcés pour un Allemand? Je
vous en fais juge.
--Comment cela est-il arrivé? Racontez-moi l'histoire, elle doit
être curieuse.
--Une drôle d'histoire, Alexandre Pétrovitch!
--Tant mieux. Racontez.
--Vous le voulez? Eh bien, écoutez...
Et j'entendis l'histoire d'un meurtre: elle n'était pas «drôle»,
mais en vérité fort étrange...
--Voici l'affaire, commença Baklouchine.--On m'avait envoyé à
Riga, une grande et belle ville, qui n'a qu'un défaut: trop
d'Allemands. J'étais encore un jeune homme bien noté auprès de mes
chefs; je portais mon bonnet sur l'oreille, et je passais
agréablement mon temps. Je faisais de l'oeil aux Allemandes. Une
d'elles, nommée Louisa, me plut fort. Elle et sa tante étaient
blanchisseuses de linge fin, du plus fin. La vieille était une
vraie caricature, elle avait de l'argent. Tout d'abord je ne
faisais que passer sous les fenêtres, mais bientôt je me liai tout
à fait avec la jeune fille. Louisa parlait bien le russe, en
grasseyant un peu;--elle était charmante, jamais je n'ai
rencontré sa pareille. Je la pressai d'abord vivement, mais elle
me dit:
«--Ne demande pas cela, Sacha, je veux conserver mon innocence
pour être une femme digne de toi!» Et elle ne faisait que me
caresser, en riant d'un rire si clair... elle était très-proprette,
je n'en ai jamais vu de pareille, je vous dis. Elle m'avait
engagé elle-même à l'épouser. Et comment ne pas l'épouser,
dites un peu! Je me préparais déjà à aller chez le colonel avec ma
pétition... Tout à coup,--Louisa ne vient pas au rendez-vous,
une première fois, une seconde, une troisième... Je lui envoie une
lettre... elle n'y répond pas. Que faire? me dis-je. Si elle me
trompait, elle aurait su me jeter de la poudre aux yeux, elle
aurait répondu à ma lettre et serait venue au rendez-vous. Mais
elle ne savait pas mentir; elle avait rompu tout simplement. C'est
un tour de la tante, pensai-je. Je n'osai pas aller chez celle-ci;
quoiqu'elle connût notre liaison, nous faisions comme si elle
l'ignorait... J'étais comme un possédé; je lui écrivis une
dernière lettre, dans laquelle je lui dis: «--Si tu ne viens pas,
j'irai moi-même chez ta tante.» Elle eut peur et vint. La voilà
qui se met à pleurer et me raconte qu'un Allemand, Schultz, leur
parent éloigné, horloger de son état et d'un certain âge, mais
riche, avait manifesté le désir de l'épouser,--afin de la rendre
heureuse, comme il disait, et pour ne pas rester sans épouse
pendant sa vieillesse; il l'aimait depuis longtemps, à ce qu'elle
disait, et caressait cette idée depuis des années, mais il l'avait
tue et ne se décidait jamais à parler.--Tu vois, Sacha, me dit-elle,
que c'est mon bonheur, car il est riche; voudrais-tu donc me
priver de mon bonheur? Je la regarde, elle pleure, m'embrasse,
m'étreint...
--Eh! me dis-je, elle a raison! Quel bénéfice d'épouser un
soldat, même un sous-officier?--Allons, adieu, Louisa, Dieu te
protège! je n'ai pas le droit de te priver de ton bonheur. Et
comment est-il de sa personne? est-il joli?--Non, il est âgé, et
puis il a un long nez.--Elle pouffa même de rire. Je la quittai:
Allons, ce n'était pas ma destinée, pensé-je. Le lendemain je
passe près du magasin de Schultz (elle m'avait indiqué la rue où
il demeurait). Je regarde par le vitrage: je vois un Allemand qui
arrange une montre.--Quarante-cinq ans, un nez aquilin, des yeux
bombés, un frac à collet droit, très-haut. Je crachai de mépris en
le voyant: à ce moment-là, j'étais prêt à casser les vitres de sa
devanture... À quoi bon? pensais-je. Il n'y a plus rien à faire,
c'est fini et bien fini... J'arrive à la caserne à la nuit
tombante, je m'étends sur ma couchette et, le croirez-vous,
Alexandre Pétrovitch? je me mets à sangloter, à sangloter...
Un jour se passe, puis un second, un troisième... Je ne vois plus
Louisa. J'avais pourtant appris d'une vieille commère
(blanchisseuse aussi, chez laquelle mon amante allait quelquefois)
que cet Allemand connaissait notre amour, et que pour cette raison
il s'était décidé à l'épouser le plus tôt possible. Sans quoi il
aurait attendu encore deux ans. Il avait forcé Louisa à jurer
qu'elle ne me verrait plus; il parait qu'à cause de moi, il
serrait les cordons de sa bourse et qu'il les tenait dur toutes
deux, la tante et Louisa. Peut-être changerait-il encore d'idée,
car il n'était pas résolu. Elle me dit aussi qu'il les avait
invitées à prendre le café chez lui le surlendemain,--un
dimanche, et qu'il viendrait encore un autre parent, ancien
marchand, maintenant très-pauvre et surveillant dans un débit de
liqueurs. Quand j'appris qu'ils décideraient cette affaire le
dimanche, je fus si furieux que je ne pus reprendre mon
sang-froid. Tout ce jour-là et le suivant, je ne fis que penser.
J'aurais, dévoré cet Allemand, je crois.
Le dimanche matin, je n'avais encore rien décidé; sitôt la messe
entendue, je sortis en courant, j'enfilai ma capote et je me
rendis chez cet Allemand. Je pensais les trouver tous là. Pourquoi
j'allais chez l'Allemand et ce que je voulais dire, je n'en savais
rien moi-même. Je glissai un pistolet dans ma poche à tout hasard;
un petit pistolet qui ne valait pas le diable, avec un chien de
l'ancien système,--encore gamin je m'en servais pour tirer,--
il n'était plus bon à rien. Je le chargeai cependant, parce que je
pensais qu'ils me chasseraient, que cet Allemand me dirait des
grossièretés, et qu'alors je tirerais mon pistolet pour les
effrayer tous. J'arrive. Personne dans l'escalier, ils étaient
tous dans l'arrière-boutique. Pas de domestique, l'unique servante
était absente. Je traverse le magasin, je vois que la porte est
fermée, une vieille porte retenue par un crochet. Le coeur me bat,
je m'arrête et j'écoute: on parle allemand. J'enfonce d'un coup de
pied la porte qui cède. Je regarde, la table est mise. Il y avait
là une grande cafetière, une lampe à esprit-de-vin sur laquelle le
café bouillait, et des biscuits. Sur un autre plateau, un carafon
d'eau-de-vie, des harengs, de la saucisse et une bouteille de vin
quelconque. Louisa et sa tante, toutes deux endimanchées, étaient
assises sur le divan. En face d'elles l'Allemand s'étalait sur une
chaise, comme un fiancé, quoi! bien peigné, en frac et collet
monté. De l'autre côté il y avait encore un Allemand, déjà vieux
celui-là, gros et gris; il se taisait. Quand j'entrai, Louisa
devint toute pâle. La tante se leva d'un bond et se rassit.
L'Allemand se fâcha. Était-il colère! il se leva et me dit en
venant à ma rencontre:
--Que désirez-vous?
J'eusse perdu contenance, si la colère ne m'eût soutenu.
--Ce que je désire? Accueille donc un hôte, fais-lui boire de
l'eau-de-vie. Je suis venu te faire une visite.
L'Allemand réfléchit un instant et me dit: Asseyez-vous! Je
m'assis.
--Voici de l'eau-de-vie; buvez, je vous prie.
--Donne-moi de bonne eau-de-vie, toi! dis donc.--Je me mettais
toujours plus en colère.
--C'est de bonne eau-de-vie.
J'enrageai de voir qu'il me regardait de haut en bas. Le plus
affreux, c'est que Louisa contemplait cette scène. Je bus, et je
lui dis:
--Or çà, l'Allemand, qu'as-tu donc à me dire des grossièretés?
Faisons connaissance, je suis venu chez toi en bon ami.
--Je ne puis être votre ami, vous êtes un simple soldat.
Alors je m'emportai.
--Ah! mannequin! marchand de saucisses! Sais-tu que je puis faire
de toi ce qui me plaira? Tiens, veux-tu que je te casse la tête
avec ce pistolet?
Je tire mon pistolet, je me lève et je lui applique le canon à
bout portant contre le front. Les femmes étaient plus mortes que
vives; elles avaient peur de souffler; le vieux tremblait comme
une feuille, tout blême.
L'Allemand s'étonna, mais il revint vite à lui.
--Je n'ai pas peur de vous et je vous prie, en homme bien élevé,
de cesser immédiatement cette plaisanterie; je n'ai pas peur de
vous du tout.
--Oh! tu mens, tu as peur! Voyez-le! Il n'ose pas remuer la tête
de dessous le pistolet.
--Non, dit-il, vous n'oserez pas faire cela.
--Et pourquoi donc ne l'oserais-je pas?
--Parce que cela vous est sévèrement défendu et qu'on vous
punirait sévèrement.
Que le diable emporte cet imbécile d'Allemand! S'il ne m'avait pas
poussé lui-même, il serait encore vivant.
--Ainsi tu crois que je n'oserai pas?...
--No-on!
--Je n'oserai pas?
--Vous n'oserez pas me faire...
--Eh bien! tiens! saucisse!--Je tire, et le voilà qui
s'affaisse sur sa chaise. Les autres poussent des cris.
Je remis mon pistolet dans ma poche, et en rentrant à la
forteresse, je le jetai dans les orties près de la grande porte.
J'arrive à la caserne, je m'allonge sur ma couchette et je me dis:
«--On va me pincer tout de suite!» Une heure se passe, une autre
encore--on ne m'arrête pas. Vers le soir, je fus pris d'un tel
chagrin que je sortis; je voulais à tout prix voir Louisa. Je
passai devant la maison de l'horloger. Il y avait là un tas de
monde, la police... Je courus chez la vieille commère, je lui dis:
«--Va appeler Louisa!» Je n'attendis qu'un instant, elle accourut
aussitôt, se jeta à mon cou en pleurant.--«C'est ma faute, me
dit-elle, j'ai écouté ma tante.» Elle me raconta que sa tante,
tout de suite après cette scène, était rentrée à la maison; elle
avait eu tellement peur qu'elle en était malade et n'avait pas
soufflé mot. La vieille n'avait dénoncé personne, au contraire,
elle avait même ordonné à sa nièce de se taire parce qu'elle avait
peur: «Qu'ils fassent ce qu'ils veulent.--Personne ne nous a vus
depuis», me dit Louisa. L'horloger avait renvoyé sa servante, car
il la craignait comme le feu; elle lui aurait sauté aux yeux, si
elle avait su qu'il voulait se marier. Il n'y avait aucun ouvrier
à la maison, il les avait tous éloignés. Il avait préparé lui-même
le café et la collation. Quant au parent, comme il s'était tu
toute sa vie, il avait pris son chapeau sans ouvrir la bouche, et
s'en était allé le premier.--»Pour sûr il se taira», ajouta
Louisa. C'est ce qui arriva. Pendant deux semaines, personne ne
m'arrêta, on ne me soupçonnait pas le moins du monde. Ne le croyez
pas si vous voulez, Alexandre Pétrovitch, mais ces deux semaines
ont été tout le bonheur de ma vie. Je voyais Louisa chaque jour.
Et comme elle s'était attachée à moi! Elle me disait en pleurant:
«Si l'on t'exile, j'irai avec toi, je quitterai tout pour te
suivre.» Je pensais déjà à en finir avec ma vie, tant elle m'avait
apitoyé. Mais au bout des deux semaines, on m'arrêta. Le vieux et
la tante s'étaient entendus pour me dénoncer.
--Mais, interrompis-je, Baklouchine, attendez!--pour cela, on
ne pouvait vous infliger que dix à douze ans de travaux, le
maximum de la peine, et encore dans la section civile; pourtant,
vous êtes dans la «section particulière». Comment cela se fait-il?
--C'est une autre affaire, dit Baklouchine. Quand on me conduisit
devant le conseil de guerre, le capitaine rapporteur commença à
m'insulter devant le tribunal, à me dire des gros mots. Je n'y
tins pas, je lui criai: «Pourquoi m'injuries-tu? Ne vois-tu pas,
canaille, que tu te regardes dans un miroir?» Cela m'a fait une
nouvelle affaire, on m'a remis en jugement, et pour les deux
choses j'ai été condamné à quatre mille coups de verges et à la
«section particulière». Quand on me fit sortir pour subir ma
punition dans la rue verte, on emmena le capitaine: il avait été
cassé de son grade et envoyé au Caucase en qualité de simple
soldat.--Au revoir, Alexandre Pétrovitch. Ne manquez pas de
venir voir notre représentation.