Il répéta: «C'est moi! c'est moi! c'est moi!»

Il était étranglé, littéralement. Il porta même la main à sa gorge comme

pour élargir le garrot qui lui rompait le souffle. Mais les mots

passèrent; on les entendit bien: «C'est moi! c'est moi! c'est moi!» Et

aussitôt qu'ils furent passés, le martyr sourit. Il ne voulut pas

regarder celle pour qui il avait l'ineffable bonheur de souffrir; mais

il ferma les yeux; il la vit au dedans de lui, et il pensa aussi sans

doute qu'à ce moment-là, Dieu, qui a pitié des pauvres créatures, lui

pardonnait sa passion.

Quand il releva les paupières, il était radieux. Il expliqua avec

aisance comment la chose invraisemblable s'était produite, comment le

démon s'était emparé de lui, et l'avait porté à salir la réputation

d'une enfant. Ce qu'il avait fait était immonde, disait-il. Jamais le

pécheur n'était descendu si bas dans la turpitude. Il n'y avait pas

d'excuse à sa faute (en disant cela, il pensait à ses désirs adultères),

il l'avait commise pleine et entière, telle qu'il la confessait à la

face de tous. Par là, il avait déshonoré sa vie, souillé son habit,

répandu l'opprobre jusque sur les siens. Il s'accusait et gonflait sa

misère. Une étrange volupté l'enivrait. Il avait de la peine à finir de

s'abîmer. Songez que c'était la seule façon qui lui restât d'éprouver du

plaisir par l'amour!

--Il est fou! c'est évident! telle fut l'opinion de tous.

Mme de Chandoyseau ne savait où se mettre. Ce n'était pas cela

qu'elle avait attendu de son clergyman. Elle avait compté sur une

intervention discrète, sur un aveu habilement adressé à Dompierre ou à

quelqu'un de particulier. Ce vieil imbécile embrouillait les choses sans

profit, et il se perdait lui-même inutilement. C'était une amère

dérision.

--Il est fou! il est fou! chuchotait-on de toutes parts.

Quelques-uns cependant prenaient le parti de l'admirer.

--C'est crâne, tout de même, ce qu'il a fait là, en avouant ça!

--Mais ce n'est pas lui qui a inventé les histoires de la Carlotta!

--Eh bien! alors, c'est encore mieux! Il s'est sacrifié pour quelqu'un!

--Ah! pour un sacrifice, ça c'en est un, par exemple!

--Mais d'abord, ces histoires-là sont-elles inventées par quelqu'un?

--Vous les croyez fondées?

--Je n'en sais rien.

--Ni moi non plus.

Un certain nombre de personnes serrèrent la main du vieillard quand il

eut fini de parler. Il eût été moins étonné de les voir ramasser des

pierres et le lapider. Ce cas échéant eût prolongé son douloureux

ravissement. Mais les forces lui manquèrent, à la suite d'un si violent

ébranlement, et ses jambes fléchirent.

Mistress Lovely était demeurée à côté de lui, impassible. Peut-être son

mari l'avait-il avertie de ce qu'il ferait ce soir. Elle trouvait que

cet acte était chrétien, et l'approuvait. Elle se baissa, sans émotion,

et le secourut à l'aide de sels et d'eaux de Cologne qu'elle portait

sans cesse, afin d'être prête à soulager ses semblables. On l'aida, et

l'on transporta le révérend.

Dans le tumulte, très peu s'aperçurent de la barque de Lee, qui aborda

aux marches situées près de l'endroit où se trouvaient M. et Mme

Belvidera et Dompierre. Avec son grand chapeau et son manteau

romantique, le poète traversa la foule comme une ombre. Il marchait à

grands pas et d'une allure précipitée.

Une curiosité invincible fit lever Gabriel. Il avait hâte de savoir

l'impression de l'accident sur cette étrange cervelle. Machinalement, M.

et Mme Belvidera se levèrent avec lui et le suivirent. Ils portaient

le poids des événements, et parlaient peu. Ils se promenèrent de long en

large dans le jardin des annexes, où Gabriel les avait entraînés; ils

firent le tour du jet d'eau au perpétuel murmure. Le jeune homme leva la

tête malgré lui: on allumait la lumière dans la chambre de Lee. Il

brûlait de regarder, de tâcher de surprendre la figure de l'Anglais, de

savoir... Mais ce moyen était par trop indiscret; de plus, il n'était

pas seul; il essaya d'entraîner ses compagnons. Mais tout à coup, il

leur dit, sans pouvoir se maîtriser:

--Regardez!

Ils levèrent la tête dans la direction de la lumière. Lee était assis,

la figure en plein dans la clarté de la lampe; il venait de se mettre à

sa table de travail, simplement, mais ses mains étaient inertes, tombées

devant lui, et, pour la première fois de sa vie, des larmes coulaient le

long de ses joues.

M. Belvidera était stupéfait. Son étonnement augmenta en remarquant que

Dompierre éprouvait une véritable joie à lui répéter:

--Regardez! regardez!

Dompierre raconta ce qu'il savait des relations de Lee et de la

marchande de fleurs.

--C'était donc lui! s'écria M. Belvidera.

--Il n'était pas son amant, dit Dompierre, et vous voyez, il vient

seulement de s'apercevoir qu'il l'aimait.

--Le malheureux!

--Il souffre de son orgueil abattu; mais que n'a-t-il pas souffert avant

de pouvoir pleurer comme cela!

--Oui, dit Mme Belvidera, cela se voyait sur sa figure. Maintenant il

sera moins laid.

Ils restaient tous les trois immobiles et très émus devant ce baptême de

la douleur d'amour qui achevait de faire d'un poète un homme.

Le parfum des îles Borromées · 第 36 / 43 题