Mille occasions se présentaient, ainsi que le veut l'étonnante ironie du
monde, pour créer une cohésion artificielle au groupe désuni par les
péripéties du voyage au lac de Côme. C'est ainsi que Mme de
Chandoyseau et M. Belvidera, qui n'avaient vu ni l'un ni l'autre l'Isola
Madre, ayant exprimé chacun séparément leur intention d'y faire une
excursion, on apprit pendant le déjeuner que les barques avaient été
retenues de part et d'autre pour l'après-midi.
Dans ces circonstances, il se trouve toujours un M. de Chandoyseau pour
s'écrier:
--Quel heureux hasard! nous ferons route ensemble.
Dompierre avait voulu se soustraire à cette promenade; mais on savait
que lui seul pouvait avoir de ses amis les jardiniers l'autorisation de
rester dans l'île après le coucher du soleil, et c'eût été bien peu
aimable à lui de refuser son précieux concours. On emportait une
collation et des rafraîchissements. C'était une très jolie partie de
plaisir. Qu'est-ce qu'il y a de plus agréable qu'un pique-nique entre
amis?
C'était une de ces journées radieuses où l'automne semble semer ses
trésors à profusion, jeter la chaleur et la lumière à pleines mains,
comme s'il vous disait: «Allez, allez! c'est la fin, je donne tout; nous
n'avons plus d'économies à faire; nous mourons demain!»
Gabriel courbait les épaules sous la pesanteur voluptueuse des arbres où
il avait passé à l'époque heureuse de son amour, au bras de Luisa. Le
palais rose, les balustrades fleuries, les lianes encombrantes des
allées, le parfum des plantes exotiques, et la présence encore de celle
qui lui avait divinisé tout cela, mais aujourd'hui suspendue au bras
d'un autre, lui versaient un enivrement qui s'accentuait pas à pas. Il
fouettait de sa canne la tige des plantes, et il se redressait parfois,
tout en marchant, comme s'il eût senti que sa taille ou ses membres
ployaient.
Mme de Chandoyseau s'exclama en passant devant la fenêtre de la
chambre des fleurs. Il y en avait une quantité en pots, et
quelques-unes, déjà cueillies et humectées d'eau fraîche, étaient
disposées sur les paniers et faisaient avec le mobilier rustique le plus
gracieux effet.
Mme Belvidera et Dompierre étaient demeurés en arrière.
--Venez donc! venez donc! leur dit-on; il faut absolument voir cela,
c'est délicieux!
--Ah! dirent-ils, et ils s'avancèrent jusqu'à l'appui de la fenêtre,
pendant qu'on se retirait pour leur faire place.
Ils durent se pencher, explorer la pièce du regard.
Gabriel murmura:
--Je veux vous avoir là, une dernière fois, quand la nuit tombera, là!
Elle ne lui répondit pas et s'exclama comme tout le monde:
--C'est délicieux! c'est délicieux!
On goûta sur l'herbe, à l'endroit précisément où les deux amants avaient
été le plus touchés par la beauté du paysage. C'était au milieu de
camphriers, d'arbres à thé, de houx frisés et de chênes verts. Un vieux
cèdre étalait au-dessus d'eux, comme une main rigide, sa branche plate,
gigantesque. On voyait Pallanza toute blanche, au travers d'une fenêtre
de feuillage. À cinq heures, la grille de la grande entrée fut fermée et
le bruit de fer en parvint jusqu'à cet endroit charmant.
--Ainsi, dit la petite Luisa, nous sommes tout seuls dans l'île à
présent?
--Tout seuls, avec les jardiniers.
On battit des mains, ce fut un vrai bonheur pour tout le monde de
profiter d'un avantage exceptionnel.
À l'heure du coucher des oiseaux, l'air fut déchiré d'un grand vacarme,
et l'on vit passer les paons qui rentraient.
Puis vint la promenade à la nuit tombante que hâte l'ombre des arbres
séculaires. Dans le demi-jour, on marchait sur la couche profonde des
feuilles sèches. Elles étaient en si grande abondance dans certaines
allées que les pieds enfonçaient très avant et sentaient les
arrière-couches déjà fermentées. Une odeur fauve s'en dégageait. À la
moindre brise venue du lac, les feuilles tombaient en neige d'or
voletante qui s'attachait aux chapeaux des femmes, ou se plaquait sur
les corsages et jusque sur les joues en donnant la sensation d'un baiser
froid, furtif et faisant presque peur. Mais, ça et là, une grande trouée
s'ouvrait dans le ciel rouge du couchant, et la braise ardente des
feuillages frappée par cet incendie réchauffait soudain, ranimait,
faisait rire quelqu'un sans qu'il sût pourquoi.
On joua à cache-cache. On se perdit.
Gabriel se trouva vis-à-vis de Luisa au hasard du jeu. C'était dans la
proximité du palais. Il l'empoigna par la main sans lui rien dire et
l'entraîna. Ils parcoururent toute une allée sans prononcer une parole.
L'ombre était déjà partout épaisse. Il souleva le lierre, poussa la
porte de la chambre des fleurs sans rencontrer de résistance. Ils
n'entendaient l'un et l'autre que leurs souffles très émus, et au loin,
dans le parc immense, les longs cris du jeu. Gabriel verrouilla la porte
sans quitter la main de Luisa:
--Ah! je t'ai! dit-il, en la baisant comme une bête vorace.
Elle était hébétée, folle, absente. Elle ne songea qu'à dire:
--Prends garde! je suis pleine de feuilles.
Mais il mordait à même le corsage, les feuilles rouillées et humides, au
petit goût fadasse et corrompu de chose morte.
Ils roulèrent parmi les fleurs dont ils entendaient craquer les tigelles
écrasées et dont la saveur forte était incommodante. Les feuilles
qu'elle avait dans les cheveux exaspéraient Luisa; elles lui retombaient
sur la figure; elle croyait que c'étaient des bêtes; elle voulait qu'on
fit de la lumière.
--Oh! oh! disait-elle, c'est fini! c'est fini! Il faudra bien que je
m'arrache à tout cela... Nous allons partir!... Oh! quelle misère!
quelle honte!
On entendit à nouveau les cris et les appels lointains des joueurs.
--On nous croit perdus, dit Gabriel avec une espèce d'ironie féroce.
--Tais-toi! tais-toi! dit-elle; tu me fais horreur; nous sommes bien
perdus en effet!
--Ah! donne! donne! faisait-il de sa voix de passionné éperdu, en lui
écrasant la gorge de ses baisers, comme il écrasait les fleurs. Et tout
le corps de la malheureuse se cabrait par l'effet d'une volupté
infernale, pendant qu'elle couvrait son amant d'injures et criait
qu'elle avait des bêtes plein le cou.
--Tu vois, tu vois! répétait-il, dans son ivresse, il y a tout de même
un Dieu qui nous protège, puisque je t'ai encore ce soir, puisque je
t'ai là, dans cette chambre qui nous attend depuis des semaines, dans
cette chambre que j'avais fait aménager pour nous, où je m'étais juré de
t'avoir... Tu vois, nous y sommes chez nous! Comme nous sommes bien là
pour nous damner! ajouta-t-il avec un rire nerveux. Ah! je t'aurai
encore, je t'aurai encore ici!...
--Non, tu ne m'auras plus! je me sauverai!
--Mais si! vois donc comme c'est fait exprès: on dirait que tout le
monde s'est entendu pour nous laisser ici... Lee n'est pas là
aujourd'hui, et jusqu'à la Carlotta qui devrait venir chercher ses
fleurs à cette heure-ci et qui ne vient pas!...
--Mais elle viendra; elle va venir. Allons-nous en!
--Reste encore! attends que je devienne fou: je me jetterai par cette
fenêtre et tu seras débarrassée de moi!
--- Voilà encore des feuilles! dit-elle, impatientée, en retirant les
choses humides et gluantes de sa chevelure. Ah! cet automne effrayant,
tout rouge, et tout pourri en dessous, as-tu vu, ce soir, comme ça nous
ressemble?... Écoute! écoute!
Des cris plus vifs et plus prolongés venaient du dehors.
--Allons-nous en! allons nous-en!
Gabriel lui-même s'était relevé à cause de la vigueur du cri que l'on
venait d'entendre.
--J'ai peur! dit Luisa, ne me quitte pas... où es-tu?
Il avait ouvert la fenêtre et prêtait l'oreille.
--Ça ne vient pas du parc, dit-il; il y a quelqu'un qui a appelé sur la
grève... Peut-être sont-ils déjà descendus aux barques et ils nous
appellent pour partir.
--Donne-moi la main, dis! ne me laisse pas!
Ils tremblèrent tous les deux simultanément, les mains unies. Un cri
terrible venait de jaillir comme une fusée éclatante dans le silence du
soir.
--N'aie pas peur, dit Gabriel, on ne nous appelle pas, mais viens,
viens!
Et il l'entraîna à demi morte d'effroi.