XXIII

La multitude des connaissances que Mme de Chandoyseau s'était faite à

l'Hôtel des Îles-Borromées fêta son retour. Elle fut entourés dès la

première matinée; on lui demanda mille détails sur ses impressions au

lac de Côme. Tout le monde fut ému de l'indisposition de Mlle Solweg,

et les questions au sujet de cette chère enfant qui n'était pas encore

complètement remise, ne tarissaient pas.

--Ah! mesdames, disait Mme de Chandoyseau, savez-vous quel fardeau

délicat c'est d'avoir à soi une jeune fille! Car il faut bien que je

sois sa maman! C'est un âge qui exige tant de soins, tant de minutieux

ménagements, tant de subtiles prévisions, dirai-je même, car il faut

voir pour elle, étudier à la fois son entourage et sa vie intérieure.

Prévoir et deviner, n'est-ce pas l'art d'une mère?

On la complimentait; on admirait son tact et son intelligence. Qui donc

prétendait que les femmes ne sauraient mener de front les préoccupations

intellectuelles et les soins de la famille? Et il se trouvait des gens

pour vous faire entendre, en haussant les épaules, que les femmes à la

mode ne sauraient s'embarrasser des soins de la maternité? Mais il n'y

avait qu'à écouter parler cinq minutes cette petite Parisienne-là, pour

se convaincre qu'elle apportait une égale perspicacité dans les choses

de l'esprit et dans celles du coeur. Tout particulièrement dans ses

rapports avec sa «soeurette», elle avait une façon de prononcer

seulement son nom, qui faisait que chacun en était attendri.

À la vérité, voici quels étaient exactement à l'heure actuelle les

rapports de Mme de Chandoyseau et de sa «soeurette».

Solweg, pressée ces jours derniers par de nouvelles demandes en mariage,

avait avoué tout net à sa soeur qu'elle n'avait pas plus de répugnance

pour celui-ci que pour celui-là, mais qu'elle était résolue une fois

pour toutes à ne plus répondre à ce propos, parce qu'elle ne voulait pas

se marier.

--Mais tu aimes donc quelqu'un? s'était écriée Mme de Chandoyseau

étonnée.

Solweg avait répondu simplement:

--Oui.

Quant à savoir qui Solweg aimait, ce ne fut pas long dès lors à

découvrir.

Mme de Chandoyseau demeura atterrée. D'abord parce que rien au monde

ne pouvait la vexer davantage que de n'avoir pas soupçonné la secrète

passion de la jeune fille. En second lieu parce qu'elle comprit la

sottise colossale qu'elle avait commise en s'acharnant à détruire la

réputation du jeune homme, qui, à tout bien considérer, eût été un parti

excellent pour Solweg. Tel avait été son «art de prévoir et de deviner».

Sans doute, elle avait songé à Dompierre pour Solweg dès la première

semaine, comme cela fût arrivé au premier venu qui voit en présence un

jeune homme et une jeune fille; elle les avait même fait danser

ensemble. Mais elle n'avait même pas su s'employer à vaincre la réserve

du jeune homme, ce qui eût été de la bonne diplomatie: et, au fond, la

guerre qu'elle lui avait déclarée venait plutôt de la jalousie qu'elle

avait elle-même pour sa maîtresse que de la froideur qu'il avait

manifestée pour Solweg.

Devant l'impossibilité de réparer ce qu'elle avait fait, elle avait

tenté de détourner Solweg de son idée.

--Mais, ma pauvre enfant, tu ne sais pas, il faut te dire... Ce jeune

homme a une conduite scandaleuse: il a une maîtresse...

--Je le sais.

--Ah! Eh bien! tu connais toi-même cette Carlotta?

--Ce n'est pas Carlotta.

--Comment! Mais alors tu sais tout! Ah! mon Dieu!

Elle s'était enfuie, de peur d'entendre dire à Solweg qu'elle savait

bien plus encore, qu'elle savait qui contribuait à éloigner Dompierre

chaque jour davantage, qu'elle savait même à qui elle devrait de ne

pouvoir jamais l'épouser probablement.

Mme de Chandoyseau était aux abois, et ne savait à quel saint se

vouer. À qui demander conseil? Son mari ne comprenait pas; et elle

reconnut à ce moment-là, que parmi les innombrables personnes qui lui

prodiguaient leur admiration et leur attachement, il ne s'en trouvait

pas une qui fût son amie. À qui, d'ailleurs, eût-elle pu confier un cas

comme le sien?

Elle aperçut le clergyman et lui lit signe.

--Mon révérend! mon révérend!

Le bonhomme se précipita, trop heureux qu'elle le désirât. Comme il

allait ouvrir la bouche pour lui adresser quelque compliment:

--Chut! fit-elle, j'ai quelque chose à vous dire.

Il espérait toujours qu'elle prononcerait le mot définitif, celui que

le malheureux attendait avec une angélique patience et qui devait mettre

un terme à son stage humiliant d'amoureux.

--Vous avez quelque chose à me dire? répéta-t-il en tremblant.

--Oui, dit-elle, quelque chose de très grave. Mais je voudrais être bien

à l'aise et vous entretenir seule à seul.

--Seule à seul! dit-il, _All right_! madame, il y a un moyen, venez!...

--Non! non! pas si loin, fit-elle, en comprenant l'heureuse angoisse

qu'avait éprouvée le vieillard. Non, non, entrons, si vous voulez bien,

au salon; il n'y a personne.

Elle le prit par le bras et l'entraîna:

--Mon révérend, je suis la plus misérable des femmes!

--Pas encore! fit le naïf soupirant.

--Si, si! dit-elle, sans saisir la bévue; je vous dis que je suis la

plus misérable des femmes. Voulez-vous savoir ce que j'ai fait?

--Ma chère amie! s'écria-t-il en ouvrant des yeux pleins d'anxiété.

--Vous allez comprendre tout de suite: ma petite soeur aime quelqu'un...

--Il faut la mèrier!

--Justement. Mais j'ai rendu ce mariage impossible: Solweg aime Monsieur

Gabriel Dompierre.

Le révérend fit sa grimace.

--Monsieur Dompierre n'est pas ce que vous croyez, mon révérend. C'est

moi qui l'ai chargé du scandale de l'affaire Carlotta!

--Vous!

--Moi, dit-elle. Me trouvez-vous toujours jolie, après ça? Trouvez-vous

que je suis encore «parfumée comme la rose de Jéricho»?...

Le clergyman levait les bras au ciel. Il dit:

--Le Seigneur aime le paovre pécheur, madame, et je ne suis que le plus

humble serviteur du Seigneur.

--Je vous remercie de votre indulgence, dit Mme de Chandoyseau. Mais

songez cependant que je vous ai employé dans toutes ces histoires; que,

sous le prétexte de signaler l'horreur du scandale, je vous l'ai fait

colporter; que tout le monde qui eût douté de ma parole a cru à la

vôtre, à cause de votre âge et de votre caractère!...

--Christ ait pitié de nous!

Le pauvre homme était tombé sur une chaise, et sa confusion était au

comble. Il était épouvanté de l'aveuglement que la «concupiscence» avait

répandu sur ses yeux et de la grandeur du mal où sa malheureuse passion

l'avait entraîné. Quoi! c'était lui qui avait été l'instrument des

papotages d'une ville entière, et grâce auxquels un jeune homme était

calomnié et l'honneur d'une jeune fille traîné dans la boue! Dieu avait

retiré la vue à son serviteur indigne, afin qu'il s'avançât davantage

dans la voie de la déchéance que la luxure lui avait ouverte!

Mais Mme de Chandoyseau ne l'avait pas fait venir là pour contempler

l'immensité du péché. Elle voulait qu'il lui donnât un avis, qu'il

essayât de réparer ce qu'il avait--d'ailleurs innocemment--contribué à

répandre.

--Que faire? dit-elle.

Le vieillard se redressa.

--Madame, si le mal est grand, dit-il, du moins en ignore-t-on la

source. Monsieur Dompierre peut ne pas savoir que vous avez été son

ennemie souterraine; dès lors, rien ne l'empêche de s'allier avec votre

famille...

--Rien! Mais, mon bon monsieur Lovely, vous ne voyez donc pas plus loin

que le bout de votre nez: Monsieur Dompierre a une liaison, une vraie,

celle-là...

--Eh bien! fit le clergyman.

--Eh bien! cette liaison, je l'ai découverte au mari, entendez-vous

bien? Je ne sais trop ce qu'en pense celui-ci; il affecte depuis lors

d'être mieux que jamais avec l'amant de sa femme; mais j'ai idée qu'il

cache son jeu et qu'un de ces jours ces deux hommes-là vont se couper la

gorge!

--Dieu tout-puissant!

--Vous voyez que Monsieur Dompierre est encore loin d'épouser ma petite

soeur!... Ah! ah! dit-elle, je suis bien malheureuse, plaignez-moi,

monsieur Lovely!

Elle avait pris les mains du vieillard; elle les baisait, dans son

besoin de trouver un appui, et elle pleurait très sincèrement.

--Voyez-vous, disait-elle, j'aime beaucoup ma petite soeur, je ne suis

ni une mauvaise ni une malhonnête femme, monsieur Lovely. Non, non, il

ne faut pas croire cela. J'ai été coquette, je sais bien... Oh! si, si,

j'ai été très coquette avec vous, c'est très vilain, ça a pu vous donner

de fâcheuses idées sur mon compte, mais ça n'aurait pas été plus loin,

croyez-le bien, je n'aurais pas permis; je suis honnête et très fidèle à

mon mari!...

Elle disait vrai, dans son réel affolement. Son étourderie naturelle lui

faisait oublier qu'elle achevait de martyriser le malheureux vieillard,

tout en essayant de se rehausser dans son esprit. Elle était une femme

très honnête, elle n'avait jamais trompé son mari; elle aimait beaucoup

sa petite soeur; mais elle faisait cent fois pis que si elle eût été

méchante et malhonnête.

Le désespoir verdissait la figure du révérend Lovely. En l'espace d'une

minute, il perdait jusqu'à ce dernier espoir du péché qui était son

seul soutien, dans son grand désarroi moral. Ainsi donc, il

n'assouvirait pas les pauvres désirs accumulés durant une longue vie de

probité et de vertu; ce serait en vain qu'il aurait secoué ces temps-ci

les remontrances de sa conscience et causé la détresse de sa digne

femme: On s'était joué de lui comme d'un pantin, pendant qu'il exposait,

lui, brave homme, toute l'honorabilité de sa vie, et sa part de ciel,

que sa foi lui montrait compromise. Et, du même coup, on lui montrait,

qu'il était beaucoup plus coupable qu'il ne l'eût cru, car il avait

trempé dans les plus honteuses calomnies. Ne devait-il pas se révolter

et souffleter cette poupée, cet article de bazar de Paris qui était la

cause d'un tel désordre?

Il leva sur elle ses yeux où la passion tardive avait fait surnager une

grande tendresse enfantine curieusement mêlée à une affreuse servilité.

--Oh! je sais, dit-il, que vous êtes une femme excellente; c'est moi qui

ai été le coupable, et je vous en demande pardon...

--Mais, que faut-il faire? dit Mme de Chandoyseau qui n'avait que

cette idée en tête.

Il lui dit, avec son accent comique qui donnait une étrange saveur à ses

paroles sérieuses, qu'il revendiquerait lui-même la responsabilité de

tout ce qui s'était fait. Il emploierait tout ce qui lui restait de

forces à arracher la calomnie jusqu'en ses racines; il avouerait qu'il

s'était trompé: on attribuerait l'éclat donné à ces faux bruits à son

excès de zèle... N'était-ce pas vraisemblable de la part d'un «pasteur

protestant»? dit-il en s'efforçant de sourire. Et ceux qui seraient

tentés de croire que Mme de Chandoyseau avait été pour quelque chose

dans ces affaires, apprendraient par lui-même qu'elle avait été abusée

par l'influence d'un vieillard...

--Oh! oh! dit-elle, mon révérend, vous ne ferez pas cela; je ne le

souffrirai pas.

--Je le ferai.

--Mais vous êtes un saint!

--Je n'aurai point de mérite, dit-il, en relevant encore une fois sur

elle ses yeux souffrants où l'on sentait le cruel plaisir qu'il

éprouverait à se sacrifier pour elle.

--Oh! dit Mme de Chandoyseau, vous savez que je n'accepterais jamais

ça, s'il ne s'agissait que de moi; mais il s'agit de sauver une jeune

fille.

--Dieu nous aidant, nous la sauverons, madame, dit le révérend Lovely en

se retirant avec la contenance d'un chrétien qui marche à la mort.

Elle le regarda un instant s'éloigner, puis, étant passée dans le hall,

elle y oublia tout, au milieu du babillage de ses nombreuses amies qui

l'appelaient: «l'idéale petite maman».

Le parfum des îles Borromées · 第 32 / 43 题