XIV

La vie reprit avec l'apaisement de la nature. Le chapeau de paille

fleuri avait été emporté au loin, et le jeune veuf pleurait dans sa

chambre solitaire. Dès avant la fin de la journée, les jardiniers

avaient balayé les feuilles innombrables arrachées aux arbres, les

branches cassées, et jusqu'aux dernières traces de l'ouragan. Dompierre

avait voulu remonter dans sa barque pour rentrer à Bellagio, mais M. et

Mme Belvidera avaient mis tant d'insistance à l'en empêcher, qu'il

avait renvoyé son batelier, en le chargeant de prévenir qu'ils ne

rentreraient tous que par le bateau de neuf heures.

Après le dîner, il se trouva un moment seul avec Luisa. Ils étaient

assis sur un même banc, sous les platanes magnifiques qui penchent

jusque dans l'eau leurs basses branches. L'orage avait rafraîchi la

température; on respirait un air léger imprégné de l'odeur humide des

feuillages. Par égard pour la jeune morte, dont le corps roulé par les

eaux mouvantes venait peut-être heurter ce soir cette rive habituée au

bonheur, les musiciens faisaient trêve, et, dans le silence, on

entendait à longs intervalles le choc des dernières gouttelettes d'eau

dégringolant et se grossissant feuille à feuille, jusqu'à former la

goutte énorme qui tombe à terre en claquant, ou, surprenant une nuque

dégagée, arrache aux jeunes femmes un cri.

--Mon ami, dit Luisa, vous êtes trop imprudent; je veux vous gronder.

Pourquoi vous exposer à inventer des histoires de gageure?

--Quoi? Vous...

--Oui, oui, sans doute, à la première impression, j'ai failli vous

croire. D'abord j'ignorais que vous fussiez informé que nous étions à

Cadenabbia; je me suis creusé la tête à me demander pour qui vous aviez

pu faire la folie de cette traversée. Mais maintenant je suis sûre que

vous me saviez ici, et je vous fais la générosité de penser que vous y

êtes venu pour moi...

--Luisa!...

--Ne protestez pas! Je vous remercie de ce que vous avez fait; je m'en

veux même de ne l'avoir pas compris tout de suite. Mais, aux yeux du

monde, voyons, mon bon ami, c'est une façon de proclamer vos sentiments

un peu haut... trop haut!

--Oh! fit-il, c'est vrai, pardonnez-moi.

Elle comprit, à sa façon laconique de lui demander pardon sans ajouter

un mot de plus pour s'excuser, que sa remarque le blessait. En effet,

elle ne l'avait pas accoutumé à la prudence excessive; elle en avait

bien peu manifesté elle-même, alors qu'elle l'aimait! et ce rappel

amical à la sagesse avait pour lui la plus douloureuse signification.

--Voyons! dit-elle, mon cher ami, vous devriez comprendre que la

présence de mon mari m'oblige à des ménagements...

--Oui, oui! certes! je comprends!...

--Ha! vous êtes comme un enfant qui ne veut pas entendre raison!

--Je suis comme un homme qui aime, qui aime à à en perdre la raison.

--_Mio_!

Ce nom doux qu'elle lui donnait aux meilleurs de leurs moments, lui fit

l'effet du dernier cri d'un oiseau qu'on étouffe. Elle l'avait dit tout

bas, oh! avec prudence, avec sagesse! lui seul pouvait l'avoir entendu.

Il la regardait: son teint mat faisait une tache claire dans l'ombre, et

il avait cru reconnaître le gracieux jeu des lèvres qu'elle avait

autrefois, lorsqu'en le prononçant elle en baisait les deux syllabes

sonores. La façon dont elle le disait aujourd'hui, c'était une

concession au passé, un souvenir attendri, une complaisance en retour de

l'activité que le jeune homme avait témoignée à cause d'elle et qui lui

était, hélas! plus importune qu'agréable.

--_Mio_! reprit-il lui-même sur un ton de triste ironie.

--Eh bien! fit-elle, qu'avez-vous?

--Un immense chagrin.

--Je vous répète que vous êtes un enfant.

--Hélas non!

--Mais que vous faut-il? qu'exigez-vous de moi?

--Oh! vos mots me cinglent la figure comme des coups de fouet! soyez

moins dure, je vous en prie!... Je n'ai pas le droit «d'exiger». Et

quant à la faveur que l'on obtient par ce procédé, faites-m'en grâce,

dites!

Il y eut entre eux un moment de silence pesant. Le lac encore agité

amenait presque à leurs pieds ses petites lames clapotantes. Mille

lumières étincelaient sur le rivage de Bellagio; de grands nuages

déchirés couraient sous la lune. Luisa regardait fixement devant elle,

au travers des feuilles éclaircies, cette belle nuit troublée qui

annonçait la fin de la saison. Il était assis tout contre elle, sans la

toucher; il la sentait, la respirait; et le moindre mouvement de ses

cils lui faisait frissonner tout le corps. Son silence était pour lui un

arrêt mortel. Elle ne sentait donc plus rien; elle ne trouvait pas un

mot seulement qui pût atténuer la rudesse de ses dernières paroles!

Elle se leva:

--Il fait frais, dit-elle, nous pourrions entrer au salon en attendant

le bateau.

Il se leva en même temps qu'elle. Il crut que la nuit l'écrasait. Il

était accablé. Tout était-il fini?

Elle ajouta, sur un ton indifférent:

--J'irai vous trouver ce soir, chez vous en rentrant.

Le parfum des îles Borromées · 第 23 / 43 题