La vie reprit avec l'apaisement de la nature. Le chapeau de paille
fleuri avait été emporté au loin, et le jeune veuf pleurait dans sa
chambre solitaire. Dès avant la fin de la journée, les jardiniers
avaient balayé les feuilles innombrables arrachées aux arbres, les
branches cassées, et jusqu'aux dernières traces de l'ouragan. Dompierre
avait voulu remonter dans sa barque pour rentrer à Bellagio, mais M. et
Mme Belvidera avaient mis tant d'insistance à l'en empêcher, qu'il
avait renvoyé son batelier, en le chargeant de prévenir qu'ils ne
rentreraient tous que par le bateau de neuf heures.
Après le dîner, il se trouva un moment seul avec Luisa. Ils étaient
assis sur un même banc, sous les platanes magnifiques qui penchent
jusque dans l'eau leurs basses branches. L'orage avait rafraîchi la
température; on respirait un air léger imprégné de l'odeur humide des
feuillages. Par égard pour la jeune morte, dont le corps roulé par les
eaux mouvantes venait peut-être heurter ce soir cette rive habituée au
bonheur, les musiciens faisaient trêve, et, dans le silence, on
entendait à longs intervalles le choc des dernières gouttelettes d'eau
dégringolant et se grossissant feuille à feuille, jusqu'à former la
goutte énorme qui tombe à terre en claquant, ou, surprenant une nuque
dégagée, arrache aux jeunes femmes un cri.
--Mon ami, dit Luisa, vous êtes trop imprudent; je veux vous gronder.
Pourquoi vous exposer à inventer des histoires de gageure?
--Quoi? Vous...
--Oui, oui, sans doute, à la première impression, j'ai failli vous
croire. D'abord j'ignorais que vous fussiez informé que nous étions à
Cadenabbia; je me suis creusé la tête à me demander pour qui vous aviez
pu faire la folie de cette traversée. Mais maintenant je suis sûre que
vous me saviez ici, et je vous fais la générosité de penser que vous y
êtes venu pour moi...
--Luisa!...
--Ne protestez pas! Je vous remercie de ce que vous avez fait; je m'en
veux même de ne l'avoir pas compris tout de suite. Mais, aux yeux du
monde, voyons, mon bon ami, c'est une façon de proclamer vos sentiments
un peu haut... trop haut!
--Oh! fit-il, c'est vrai, pardonnez-moi.
Elle comprit, à sa façon laconique de lui demander pardon sans ajouter
un mot de plus pour s'excuser, que sa remarque le blessait. En effet,
elle ne l'avait pas accoutumé à la prudence excessive; elle en avait
bien peu manifesté elle-même, alors qu'elle l'aimait! et ce rappel
amical à la sagesse avait pour lui la plus douloureuse signification.
--Voyons! dit-elle, mon cher ami, vous devriez comprendre que la
présence de mon mari m'oblige à des ménagements...
--Oui, oui! certes! je comprends!...
--Ha! vous êtes comme un enfant qui ne veut pas entendre raison!
--Je suis comme un homme qui aime, qui aime à à en perdre la raison.
--_Mio_!
Ce nom doux qu'elle lui donnait aux meilleurs de leurs moments, lui fit
l'effet du dernier cri d'un oiseau qu'on étouffe. Elle l'avait dit tout
bas, oh! avec prudence, avec sagesse! lui seul pouvait l'avoir entendu.
Il la regardait: son teint mat faisait une tache claire dans l'ombre, et
il avait cru reconnaître le gracieux jeu des lèvres qu'elle avait
autrefois, lorsqu'en le prononçant elle en baisait les deux syllabes
sonores. La façon dont elle le disait aujourd'hui, c'était une
concession au passé, un souvenir attendri, une complaisance en retour de
l'activité que le jeune homme avait témoignée à cause d'elle et qui lui
était, hélas! plus importune qu'agréable.
--_Mio_! reprit-il lui-même sur un ton de triste ironie.
--Eh bien! fit-elle, qu'avez-vous?
--Un immense chagrin.
--Je vous répète que vous êtes un enfant.
--Hélas non!
--Mais que vous faut-il? qu'exigez-vous de moi?
--Oh! vos mots me cinglent la figure comme des coups de fouet! soyez
moins dure, je vous en prie!... Je n'ai pas le droit «d'exiger». Et
quant à la faveur que l'on obtient par ce procédé, faites-m'en grâce,
dites!
Il y eut entre eux un moment de silence pesant. Le lac encore agité
amenait presque à leurs pieds ses petites lames clapotantes. Mille
lumières étincelaient sur le rivage de Bellagio; de grands nuages
déchirés couraient sous la lune. Luisa regardait fixement devant elle,
au travers des feuilles éclaircies, cette belle nuit troublée qui
annonçait la fin de la saison. Il était assis tout contre elle, sans la
toucher; il la sentait, la respirait; et le moindre mouvement de ses
cils lui faisait frissonner tout le corps. Son silence était pour lui un
arrêt mortel. Elle ne sentait donc plus rien; elle ne trouvait pas un
mot seulement qui pût atténuer la rudesse de ses dernières paroles!
Elle se leva:
--Il fait frais, dit-elle, nous pourrions entrer au salon en attendant
le bateau.
Il se leva en même temps qu'elle. Il crut que la nuit l'écrasait. Il
était accablé. Tout était-il fini?
Elle ajouta, sur un ton indifférent:
--J'irai vous trouver ce soir, chez vous en rentrant.