IV

M. et Mme Hector de Chandoyseau arrivés derrière le carrosse de la

Reine, et dont chacun répéta le nom tout frais inscrit sur le tableau

des pensionnaires, jouirent immédiatement d'une secrète popularité, par

le fait du hasard qui avait marqué leur entrée à l'Hôtel des

Îles-Borromées.

Ils prirent place, au dîner, à une petite table située dans l'embrasure

d'une fenêtre d'où la vue, rasant la crête verte des arbres, va se

perdre jusqu'à la corne extrême du lac. La tombée de la nuit rendait ce

site merveilleux; certaines personnes se haussaient parfois sur leurs

sièges, pour goûter un instant le plaisir du spectacle. Dans les

instants de silence qui courent parfois d'une extrémité à l'autre de la

table d'hôte, comme si un courant d'air emportait le son des voix, on

entendait le timbre menu de Mme de Chandoyseau résonnant sans

interruption. Le lac Majeur fut successivement comparé par elle à celui

du bois de Boulogne et aux peintures de M. Puvis de Chavannes, aux yeux

bleus des femmes de Botticelli et à la mer Méditerranée. À un autre

moment, il n'y manquait que des gondoles et de la mauvaise odeur pour

que l'on se crût à Venise; enfin de l'île de Caprée, dans le golfe de

Naples, elle avait eu «n'est-ce pas, Hector?» une impression analogue;

il est vrai qu'il y avait le Vésuve en plus...

Hector écoutait sa jeune femme avec complaisance et affabilité; une

pointe d'admiration perçait parfois la surface terne de ses yeux, et il

souriait de temps à autre en montrant des dents magnifiques. Il avait le

front chauve, les joues grasses et la moustache courte relevée au fer;

le cou fort, le buste trapu; son aspect général traduisait un état de

prospérité. On avait la certitude, en l'apercevant, qu'il n'avait jamais

pensé à rien.

Chaque fois que le soliloque de Mme de Chandoyseau venait aux

oreilles de la table d'hôte, un léger sourire effleurait les lèvres, et

la conversation reprenait doucement par un chuchotement où l'on parlait

en diverses langues du jeune couple arrivé tantôt derrière le carrosse

de la Reine. Au sortir de table, Mme de Chandoyseau, avant d'avoir

seulement parcouru le corridor conduisant au hall vitré, s'était fait

ramasser son mouchoir par le clergyman qu'elle s'attachait aussitôt par

la chaleur de ses remerciements, et elle était tombée en une si vive

extase devant la beauté de la petite Luisa Belvidera, qu'elle obtenait

de sa maman la permission de l'embrasser et présentait l'une à l'autre

la famille anglaise et l'italienne qui n'avaient point songé jusqu'alors

à s'unir. Elle ne se tint plus quand l'Anglais qu'elle avait failli

écraser tantôt, passa avec son ami près de son groupe sans cesse

grossissant, et elle s'adressa tout net à Dante-Léonard-William dont le

physique étrange l'avait intriguée pendant tout le repas, et qui, quant

à lui, ne parut pas seulement la reconnaître.

Elle lui parla immédiatement de son pays, par cette attention de

l'esprit casanier des Français qui croient que tout homme rêve à son

clocher. Lee demeura glacial. Pourtant il dit entre ses dents:

--Je connais surtout l'Espagne et l'Abyssinie...

Mme Belvidera crut devoir prévenir Mme de Chandoyseau que le

monsieur était un original.

Cette parole tomba comme de l'huile sur le feu, et, en face de la tête

glabre et immobile de l'Anglais, Mme de Chandoyseau se livra à une

improvisation qui eût déridé toute espèce de créature vivante, hormis

celle précisément en l'honneur de qui elle était faite. Elle devina

qu'il était un grand artiste; elle dit qu'il ressemblait à William

Morris qu'elle avait visité à sa maison de Kelmskolt.

--Qui est-ce que ce Mr William Morris? demanda tout à coup Lee, qui

n'avait pas ouvert la bouche, et du plus grand sérieux.

--Ha! fit Mme de Chandoyseau qui faillit se pâmer, délicieux!

adorable!... Il ignore l'Angleterre et William Morris... Mesdames,

dit-elle en s'adressant tout autour d'elle, voilà l'homme le plus

charmant que j'aie vu; c'est l'esprit le plus extraordinaire!...

Et elle décrivait à tort et à travers, à qui voulait l'entendre, les

tapisseries décoratives, les papiers peints, les cretonnes et jusqu'aux

poèmes dont le célèbre préraphaélite William Morris dota l'art

contemporain.

Lee s'étant retiré, chacun fit son éloge; on ne tarissait pas en

expressions laudatives. On demanda à Dompierre toutes sortes de

renseignements sur lui.

--C'est un grand homme, dit simplement celui-ci.

La sobriété de cette expression exalta l'enthousiasme tout préparé en

faveur de cet être qui ne parlait presque point et était à peine poli.

Tout le monde se retourna pour le regarder s'éloigner du côté du lac.

--Tenez, dit Dompierre, en penchant un peu la tête sur le côté et en

indiquant du doigt l'Anglais, le voilà qui allume son cigare...

--Il allume son cigare! répéta avec complaisance Mme de Chandoyseau.

Et les mêmes mots béats et creux errèrent sur la bouche de plusieurs

femmes qui jusque-là n'avaient pas fait attention au poète et qui

penchèrent toutes un peu la tête sur le côté en le contemplant avec une

sorte d'attendrissement.

Mme Belvidera, qui passait sa main dans la chevelure de sa fille, se

tourna vers Dompierre:

--N'empêche, dit-elle, que votre ami est laid comme un péché!

--Chut!... vous allez vous mettre mal avec ma compatriote, et j'ai le

plus vif désir de vous voir toutes les deux en bons termes.

--Ah! ah! fit-elle, et pourquoi, s'il vous plaît?

--Parce que!...

--Oh! oh! vous voulez faire le mystérieux, vous aussi, pour qu'on vous

regarde en penchant la tête quand vous allumerez votre cigare;... ça ne

vous va point!

--Pas plus qu'il ne vous va de plaisanter!...

--Mais, fit-elle, cela m'arrive quelquefois;... prétendriez-vous?...

Le jeune homme prit un ton si grave et si suppliant que le seul mot

qu'il prononça équivalait au plus franc et au plus passionné des aveux:

--Je vous en supplie, dit-il, ne plaisantez pas avec moi!

--Ah! dit-elle, comme si elle venait d'être frappée violemment.

Sa figure reprit subitement ce calme sérieux dont la beauté faisait

frémir Gabriel. Elle baissa les yeux, puis les releva doucement; il

crut qu'elle allait lui redonner, comme à leurs rencontres des jardins,

la caresse de son regard. Et quel prix elle eût contenu cette fois-ci!

Mais elle arrêta à temps la lente ascension de ses paupières, et se

rapprocha en souriant de Mme de Chandoyseau.

Celle-ci rappela aussitôt Dompierre d'un petit signe familier, et dans

le voisinage de la Parisienne, les deux jeunes gens furent promptement

remis à l'aise. Cette petite folle répandait autour d'elle une

atmosphère légère, où l'un et l'autre comprirent qu'ils auraient besoin

de se réfugier souvent.

M. de Chandoyseau était assis à une table de jardin, et prenait

tranquillement son petit verre de liqueur.

--Monsieur de Chandoyseau, dit sa femme, je vous présente la signora

Belvidera, devant qui le divin Raphaël se fût mis à genoux, et Monsieur

Dompierre qui est l'ami de l'homme le plus étonnant du monde.

Gabriel s'inclina pour ce que le titre dont on le parait avait de

flatteur pour son ami, tandis que M. de Chandoyseau, qui n'admirait pas

d'autres femmes que la sienne, rendait un salut de politesse à Mme

Belvidera.

--Monsieur, dit-il, en s'adressant à Dompierre, vous êtes artiste,

évidemment?

--Ma foi, non, monsieur; je vous avouerai que je consacre tous mes soins

à l'étude de l'économie sociale, et j'ai passé d'austères journées sur

les tables de la statistique...

--Tiens! tiens! dit M. de Chandoyseau, eh bien! à la bonne heure! je

suis enchanté, monsieur, de vous connaître. Entre nous, fit-il, ces

fameux artistes sont pour la plupart des farceurs!...

--Comme vous dites vrai!

--Chut! faites attention, je vous préviens que vous ne plairez pas à ma

femme.

--Ce serait un vrai chagrin pour moi.

--Allons! allons! asseyez-vous! nous arrangerons cela! Que prenez-vous?

La meilleure chartreuse italienne ne vaut pas l'eau sucrée... Voici de

la chartreuse d'Ema, de la chartreuse de Pavie?...

--De celle de Grenoble.

--Ha! ha! fit-il en montrant ses dents blanches, vous ne vous en laissez

pas accroire, vous, monsieur le statisticien! Vous ne donnez pas dans

tous ces flacons! Ma femme, figurez-vous, en a emporté de Pavie une

pleine malle: c'est joli, ça paie de mine, c'est bien tourné, on y

mettrait des fleurs; c'est du trompe-l'oeil, comme on dit ici. Ma femme,

ajouta-t-il, est une femme supérieure; l'activité de son cerveau se

répand sur tout, et dépasse quelquefois la mesure. Elle se fatigue; elle

se tuera; oui, monsieur, elle mourra sur la brèche. Combien de fois lui

dis-je: «Herminie, n'allons pas à Bayreuth cette année-ci! Herminie, la

maison d'art de Bruxelles se passera bien de nous! Herminie, voici un

article de M. Octave Mirbeau qui affirme que vos Anglais ne valent plus

rien: laissons cette année les musées et les cottages préraphaélites!

--C'est que... vous partagez toute la peine?...

--Voilà! précisément!... Certes, il faudrait que j'eusse les jambes

coupées bien ras pour ne pas l'accompagner, et ne pas la soutenir dans

son oeuvre de femme intellectuelle, et c'est un plaisir pour moi, oui,

un réel plaisir, d'autant plus, après tout, ajouta-t-il, en souriant

avec modestie, que je ne suis pas tout à fait une ganache, et que je

prends ma part d'intérêt à sa vie artistique... Mais, monsieur, il faut

vous dire qu'il y a la terre de Chandoyseau, en Anjou, où je n'ai pas

mis le pied depuis cinq ans sonnés, faute de vingt-quatre heures de

liberté pour prendre un billet d'aller et retour. Les fermiers paient

mal; les vignes dévorées ne sont pas renouvelées, les métayers me

volent; mais c'est l'exhibition d'une diseuse, à la Bodinière, par un

conférencier favori! c'est une représentation d'Ibsen ou de Bjonstierne

Bjonstorn! c'est une entrevue acceptée par le dernier prêtre défroqué,

par la prophétesse ou le cardinal-archevêque! c'est une messe

bouddhique, un duel de poètes, un pas de quatre aux Folies-Bergères!...

que sais-je? On n'a pas le temps de vivre, monsieur...

--Notre époque, dit Dompierre, en s'efforçant de dissimuler son sourire,

est en proie à une trop vive surexcitation cérébrale.

--Bravo! monsieur, s'écria en battant des mains, Mme de Chandoyseau,

qui avait saisi ce mot au vol; bien que vous ne soyez pas artiste,

monsieur, vous comprenez, oui, je suis sûre que vous comprenez ce

mouvement magnifique, cette renaissance, cette envolée... oui, oui, vous

comprenez!

--Je m'y efforce, madame.

--D'ailleurs, votre admirable ami semble avoir pour vous la plus grande

considération... Et vous, madame, dit-elle en se retournant vers Mme

Belvidera qui, un coude appuyé au dos de sa chaise, avait pris la pose

des majestueuses madones rêveuses de l'école romaine, et vous, qui

habitez Florence, ce coeur du monde des arts, ah! quelle vie intense,

quelle existence décuplée j'imagine que l'on doit mener dans la braise

même de ce foyer!...

--Mon Dieu, madame, dit la Florentine, c'est peut-être parce que je suis

née et ai grandi au milieu d'un si grand nombre de chefs-d'oeuvre, que

j'ai moins de fièvre à les contempler. Ce n'est pas sans doute un

bienfait de la Providence, que de nous faire venir au monde à Florence

ou à Rome; car les plus grandes merveilles vous y deviennent si

familières qu'on les regarde simplement avec plaisir, comme on le fait

par exemple pour ce beau paysage...

--C'est une petite femme délicieuse! dit Mme de Chandoyseau d'un ton

de supériorité indulgente.

Puis elle toisa Mme Belvidera et le jeune homme. On vit poindre une

lumière dans la goutte d'eau grisâtre de ses yeux. Évidemment elle les

jugeait aussi niais l'un que l'autre; Mme Belvidera pour n'être pas

enflammée par les arts, et lui, parce que n'étant ni peintre ni poète,

il ne faisait seulement pas profession d'être dilettante. Elle en

éprouvait tout le plaisir secret qui peut affecter les femmes de son

espèce, chez qui la vanité compose toute la vocation artistique.

Et s'adressant à Dompierre avec un soupir, et sur le mode désespéré que

prennent messieurs les professeurs aux examens, en faisant la grâce

d'une dernière question au candidat jusque-là malheureux:

--Monsieur, aimez-vous la musique?

--Je n'en suis pas bien sûr, car je ne me sens parfaitement heureux

qu'en entendant de la musique comme celle qui nous arrive de là-bas, du

milieu de la nuit, sans doute sur une barque voguant au clair de lune.

--Ah! fit Mme Belvidera, en se relevant soudain, c'est la belle

Carlotta! c'est la belle Carlotta!

Et elle raconta avec toute la chaleur de son franc enthousiasme

l'épisode de la rencontre sur le lac, avec la marchande de fleurs des

Borromées.

--Bien! bien! ma chère belle, fit Mme de Chandoyseau. Eh bien!

allons-nous du côté du lac, entendre cette musique qui ravit Monsieur

Dompierre?

M. de Chandoyseau acquiesça de la tête; on se leva. Mme de

Chandoyseau eut l'oeil piqué d'une nouvelle flamme en regardant

l'Italienne et Gabriel debout l'un près de l'autre. «Voilà deux

gaillards, pensa-t-elle, qui sont bâtis pour se comprendre sans le

secours du saint-esprit, et il est bien heureux qu'ils n'en aient pas

besoin, car ils risqueraient d'être longtemps sans échanger leur pensée

de derrière la tête!...»

--Hector, donnez-moi le bras... Vous, dit-elle, en regardant les jeunes

gens, je vous permets d'en faire autant; je joue le rôle de maman....

Mme Belvidera n'eut pas l'air d'entendre et appela la femme de

chambre pour prendre la fillette. Puis elle revint vers Gabriel, et ils

descendirent tous les deux vers le lac, à une certaine distance de leurs

chaperons, et sans se donner le bras.

--Votre Parisienne me déplaît beaucoup, beaucoup, dit Mme Belvidera;

de plus, je la trouve impertinente, avec sa manière de vous dire:

«Donnez-vous le bras!»

--C'est une «mondaine», elle est gâtée par la mauvaise fréquentation.

--Vous avez un singulier monde!

--On ne parle que de celui-là.

--Mais, ajouta-t-elle en souriant, vous me devez au moins des excuses

pour m'avoir engagée à la fréquenter....

--Je les mets à vos pieds, madame, mais je vous prie encore de la

fréquenter....

--Ah! c'est un peu fort!

Ils ne trouvaient plus rien à dire, ils étaient parvenus jusqu'au bord

du lac sans avoir rejoint leurs nouveaux amis. Le chant de Carlotta

reprit au loin et leur causa un tressaillement involontaire. Le souvenir

de la soirée sur le lac leur reversait son charme puissant, et l'image

de leurs deux personnes, qui forcément s'y mêlait, bénéficiait de la

séduction qu'avaient éprouvée tous leurs sens.

Il tendit le bras, presque instinctivement, à la jeune femme, et elle y

suspendit le sien. L'idée leur vint sans doute en même temps, qu'ils

venaient d'accomplir ce à quoi ils avaient trouvé tant d'impertinence à

être invités par Mme de Chandoyseau, et ils se regardèrent en

souriant.

La provocation de cette pimbêche de Parisienne leur valait de mêler à ce

premier et si prompt témoignage d'intimité, un menu brin d'ironie qui

les sauva de l'embarras dont est suivi d'ordinaire un aveu passionné.

V

Un matin, étant descendu dans les jardins avant que la grande chaleur ne

fût élevée, Gabriel vit s'éloigner du côté d'Isola Bella une barque

portant les couleurs françaises et où il reconnut, sous le toit de

coutil blanc qui l'abritait du soleil, Mme Belvidera. Il héla

aussitôt un batelier qui le connaissait et qui, par une attention

délicate, se mit en devoir de hisser à l'arrière de l'embarcation le

pavillon de son pays.

--Non! non! lui cria-t-il, mettez aujourd'hui les couleurs italiennes!

C'était un enfantillage amoureux autant qu'inoffensif.

À son arrivée au petit port d'Isola Bella, il rencontra la jeune femme

attardée aux environs du débarcadère.

--Je vous confie, dit-elle, que j'aurais une grande envie de visiter

Isola Bella sans la compagnie des touristes et des guides. Croyez-vous

que cela soit possible?

Il prit en riant le ton qu'avait Mme de Chandoyseau lorsqu'elle

parlait de l'art mystique:

--Sphinge! dit-il, ô vous dont la pensée demeure un mystère et qui

sondez miraculeusement les arcanes les plus profonds!... qui vous a dit

que j'avais eu la précaution de faire demander au comte Borromée la

permission de me promener dans ses domaines à loisir?... et de plus que

j'avais précisément cette permission dans mon portefeuille?

--Vrai?

--Tenez! fit-il en lui tendant la carte. Prenez ce talisman, il vous

suffira de le présenter au chef-jardinier qui vous laissera aller en

paix... Et je ferai comme lui, madame, ajouta-t-il en s'inclinant,

puisque telle est votre répugnance pour les cicerones.

--Non, dit-elle, il paraît qu'il y a beaucoup d'escaliers et de pentes:

vous m'offrirez le bras!

Et elle lança son rire clair et franc, faisant retourner la tête de

plusieurs hommes du port qui demeurèrent les yeux fixés sur elle.

Gabriel ne pouvait pas quitter son visage, et il était affolé de son

sourire ouvert sur la rangée des dents éclatantes. Il se tenait pour ne

lui pas tomber sur la bouche:

--Je t'aime! je t'aime! prononça-t-il à demi-voix.

Elle reçut toute la chaleur de son amour sans rejoindre les lèvres, et

la trace d'une langueur heureuse éteignit seulement dans ses yeux la

flamme du sourire:

--Quel pays! quel temps! quelle beauté! dit-elle enfin en lui enlevant

son regard qu'elle promena tout autour d'elle, sur le port garni de

petites barques de couleurs claires, sur le lac lumineux, sur les

montagnes lointaines dont les cimes bleues se perdaient dans le ciel.

--Je suis folle! dit-elle.

--Moi aussi!

--Dieu est trop bon, la terre trop belle...

--Oui, oui, il y a des moments où l'on oublie les conditions de la vie

et où l'on touche la vie elle-même dans sa plénitude, comme un résultat

merveilleux... D'ailleurs on ne sait pas, non, on ne sait pas ce que

c'est; on ignore ce qui vous passe par la chair et par la cervelle...

--Ça passe...

--Chut!

--Taisons-nous, vous avez raison.

Ils prirent le chemin du palais Borromée par où l'on gagne les jardins.

Il s'effaçait pour laisser passer la jeune femme sous les portes

chargées outre mesure de vignes-vierges, de lierres et d'une pesante

chevelure de lianes aux floraisons inconnues. Parfois il devait lui

donner la main en la précédant, pour écarter les végétations

encombrantes. D'autres fois il lui arrivait de la laisser faire quelques

pas en avant, parce que ce qu'il avait voulu lui dire au moment où elle

passait tout contre lui, expirait sur ses lèvres. Au reste, qu'a-t-on à

dire dès que l'on aime? Mais la beauté de sa taille et de ses mouvements

l'accablait particulièrement. Elle était grande et développée; mais

mince à la ceinture et aux attaches; ses gestes avaient de la lenteur et

de l'aisance; son visage était calme et heureux; il semblait que ses

yeux eussent la faculté d'adoucir les gens et les choses, et que tous

ses environs reçussent d'elle on ne sait quelles facilités, quels

contours arrondis, ou quelque chose de comparable à la caresse générale,

tiède et savoureuse d'un bain.

Elle escaladait sans fatigue les terrasses superposées; empruntait une

sorte de légèreté au maniement de son ombrelle blanche, et, se

retournant de temps en temps, elle disait, dans le pur éclat de son

bien-être:

--Comment ça va-t-il?

--Ah!

Elle s'arrêtait tout à coup:

--Dieu que ça sent bon! Qu'est-ce que ça sent?

Ils passaient sous d'énormes magnolias en fleurs et des massifs de roses

les entouraient; mais, pour lui, il marchait dans son sillage et croyait

ne respirer qu'elle.

--Qu'est-ce que ça sent? répétait-il gauchement.

--Dites! dites! fit elle en lui cognant l'épaule du bout de son ombrelle

qu'elle avait fermée pour passer sous les branches basses.

Elle le vit pâlir un peu en battant des narines. Elle lut dans ses yeux

toute la pauvreté servile du chien qui marche à côté de son maître et

jette sur la main qui le tient en laisse un regard d'esclave et

d'amoureux. Elle se pencha vers lui comme une déesse pitoyable et lui

tendit ses lèvres, toute sa bouche imprégnée du parfum de sa jeunesse et

de ce matin enchanté.

Après une longue étreinte, seulement, elle songea à regarder si personne

ne les voyait, et à cette pensée, elle rougit très simplement, très

sincèrement.

Ils montaient en silence les marches de marbre de la dernière terrasse.

Elle ramassa à ses pieds une feuille gigantesque de quelque plante

tropicale, et s'en servit avec grâce comme d'un éventail. Elle s'arrêta,

un peu essoufflée, à la fin.

--Pas une âme dans les jardins, ce matin; nous sommes seuls, nous sommes

bien...

Il se rapprocha d'elle; ils n'en finissaient pas de gravir ces

escaliers.

Arrivés sur la grande plate-forme aux dalles de marbre qui domine l'île

entière et est comme le faite d'un colossal reposoir, ils s'accoudèrent

à une balustrade regardant le lac. Le soleil ardent l'immobilisait tout

entier, et les villages avaient l'air d'être couchés sur les rives,

comme des bêtes bienheureuses. En face d'eux, Stresa perdu dans la brume

de chaleur, mais dont on distinguait le drapeau du débarcadère, souvenir

de leur arrivée et de l'angoisse qu'avait causée au jeune homme celle

qu'il appelait la «Sirène». Puis venaient, le long de la route, la série

des jardins aux arbres courts, soigneusement rognés pour le souci de la

vue du lac: les jardins de la duchesse de Gênes, et ceux de l'hôtel,

témoins de leurs aveux. Vers la gauche, l'Isola Madre, la mère du groupe

des Borromées, gorgée de végétation, paraissait dormir, repue, derrière

son grand palais rose peuplé de jardiniers. Quelques voiles blanches

filaient au loin.

Après une minute de songerie muette en face d'une des plus belles vues

du monde, Mme Belvidera dit, d'un ton de religieuse admiration:

--Mon ami, voilà des moments inoubliables...

Il fit signe qu'il pensait comme elle. Elle hésita un peu, avant

d'ajouter:

--Vous êtes, je crois bien, le premier homme que j'aie rencontré, et qui

soit capable de ne pas interrompre d'un mot la grande émotion que l'on

éprouve à côté de lui... J'ai vu beaucoup de belles choses et de beaux

paysages; ils m'ont toujours été gâtés par quelqu'un.

Cette phrase fut doublement sensible à Gabriel, parce qu'il pensait

qu'elle faisait peut-être allusion par ce «quelqu'un» à son mari, de qui

ils n'avaient jamais parlé, et qui lui avait paru si loin, dans la

première exaltation, que son image, vraiment, ne l'avait pas atteint un

seul instant. Qui était-il, comment était-il? Cette question si tôt

venue d'ordinaire à l'esprit de qui s'éprend d'une jeune femme mariée,

avait été étouffée chez lui par la farouche, absorbante et soudaine

passion que la Florentine lui avait inspirée. Pensait-elle à lui en ce

moment, à quelque propos fâcheux qu'il aurait eu en face des lieux

qu'ils avaient visités ensemble? La comparaison qui s'établissait alors

dans son esprit, si favorable qu'elle parût être à l'amant, troubla la

limpidité de son bonheur. Il vit qu'elle-même avait un pli léger au

front, qu'elle effaça presque aussitôt pour se replonger dans la rêverie

en regardant au loin. Mais elle semblait ne plus rien voir. À quoi

pensait-elle? Il commençait d'en souffrir, quand tout en continuant

d'ouvrir de larges yeux dans le vide, elle se rapprocha de Gabriel et

lui saisit la main appuyée sur la balustrade brûlante, en desserrant les

lèvres du geste particulier qu'elle avait pour appeler le baiser.

Il étreignit sa main, et il s'approchait de sa bouche. Un bruit les fit

retourner brusquement du côté de la terrasse peuplée d'innombrables

statues et plantée d'obélisques de marbre rose.

Une faible brise venait de détacher de l'arbre deux oranges, et les

fruits, ayant rebondi sur la paroi des caisses, roulaient jusqu'à leurs

pieds.

Elle poussa un cri de surprise et rit d'avoir eu peur pour si peu. Au

même instant, les célèbres colombes des Borromées s'élevèrent; elles

passèrent en tournoyant au-dessus de leurs têtes, firent ainsi plusieurs

fois le tour de l'île; puis leur troupe élégante alla s'abattre sur la

toiture du palais qu'elle parut couvrir d'une épaisse cendre bleue.

Il se pencha au-dessus de la balustrade, d'où la vue surplombe les

terrasses superposées.

--Voilà, dit-il, la cause de l'émoi des colombes; c'est l'heure où les

premiers visiteurs vont leur jeter du grain dans la grande cour du

palais, et j'aperçois la première troupe de nos trouble-fête qui

s'avance là-bas sous la conduite d'un jardinier.

--Ils vont venir là?

--Certainement, c'est d'ici qu'on leur fait voir le profil de Napoléon

couché sur la montagne...

--Où ça? où ça? fit-elle.

--Ah! ah! vous aussi, dit-il, en riant de ce genre de curiosité. Et il

lui fit voir le profil de Napoléon. Elle se haussait sur le bout des

pieds. Tout en riant, il la trouvait adorable.

--Je suis enfant, dites?

--Mais non: femme, simplement.

--Ah! trop! trop! dit-elle avec un gros soupir et l'embrassant avant de

se mettre à courir pour éviter la troupe des touristes.

--Où allez-vous?... mais vous allez tomber sur eux tout juste par là!...

--Par où faut-il aller alors?

--Venez, venez de ce côté!

Ils descendirent quatre à quatre des marches et des marches; d'autres

oranges tombaient à la secousse du sol, et leur roulaient sur les

talons.

--Ne riez donc pas! mais ne riez donc pas ainsi; vous allez vous couper

le souffle!

La chaleur et la course rosaient la peau de ses joues habituellement

mate, et sur les tons de paille, illuminés de soleil de la garniture

intérieure de l'ombrelle, sa figure prenait une extraordinaire

animation. Par le simple caprice de fuir les touristes, elle se faisait

une peur terrible de les rencontrer et, à chaque tournant d'allée,

poussait des cris. De grands lézards se précipitaient affolés derrière

les espaliers. Elle écrasait du pied les extrémités débordantes de

lourdes plantes grasses. Les colombes avaient repris leur vol tournant

et semblaient jouer comme eux.

--Les voilà! criait Mme Belvidera.

--Qui? les touristes?

--Non, les colombes!

Et elle était tout heureuse de lui avoir fait peur; car il en arrivait à

partager sa crainte de tomber dans cette agglomération compacte de

malheureux réunis autour d'un guide qui leur récite durant une grande

heure le catalogue complet de l'horticulture. Il s'arrêta en face d'une

portière de lierre qui devait fermer l'entrée d'une grotte, et fit signe

à la jeune femme de venir se réfugier là-dessous. Il souleva l'énorme et

lourd rideau végétal, et ils se trouvèrent dans une obscurité complète.

--Oh! comme il fait noir là-dedans! dit-elle.

Alors, il la saisit dans ses bras. Il lui baisait confusément les

cheveux, le cou et le visage, et ses lèvres ivres lui happaient la gorge

dont la forme était sensible au travers de la chemisette légère. L'odeur

de sa peau moite se mêlait bizarrement à un relent de terreau gras sans

doute déposé dans la grotte, et à l'âpre saveur des lierres.

--Écoute, écoute! fit-elle, oh! cette fois-ci ce sont eux... Nous allons

les voir passer à travers le rideau de lierre!

--Ah! mais... ah! mais... il ne faudrait pas tout de même qu'ils

s'avisassent d'entrer ici!

--Il ne manquerait que cela! par exemple!

--Mais cela serait très possible!

--Oh! que j'ai peur! que j'ai peur!

Elle allait se blottir au fond de la grotte. Elle renversa des outils de

jardinage dont l'acier se choquant fit du bruit, et elle vint plus morte

que vive se jeter au cou de Gabriel.

Fort heureusement, un éclat de rire général, parti du groupe des

touristes, avait couvert le bruit malencontreux. Le guide répéta en

italien le plaisant propos qui avait valu cette forte hilarité de la

part d'une dizaine d'Allemands qui étaient là. Il expliquait que cette

grotte portait le nom de «chambre de Vénus» et que la tradition voulait

que le manteau de feuillage y fût poussé naturellement, sans que

personne y eût mis la main, et pour la seule raison de la pudeur. Tout

le monde trouva l'à-propos excessivement drôle, car on n'est pas

difficile sur la qualité de l'esprit au cours d'une excursion botanique.

Ce disant, le guide facétieux secouait le manteau de lierre de la façon

la plus inquiétante et sans se douter que sa plaisanterie médiocre avait

pour les amants un sel particulier. Dans une des éclaircies que leur

valait le balancement imprimé par ce satané bonhomme à la portière

naturelle, Gabriel faillit pousser lui-même une exclamation. Il venait

d'apercevoir, derrière le groupe barbu des Teutons, M. et Mme de

Chandoyseau! Si par malheur une tige de lierre venait à se rompre et à

les découvrir, Mme Belvidera était compromise, et aux yeux de cette

pie-borgne de Parisienne qui tenait à sa merci tout l'Hôtel des Îles

Borromées.

Il avoua son inquiétude à la jeune femme. Elle-même reconnut leurs bons

amis les Chandoyseau par la fenêtre intermittente dont le jardinier les

gratifiait trop abondamment.

--Mais, dit-elle, ils ont avec eux une jeune fille que je n'ai pas

aperçue encore à l'hôtel?

--Allons donc! Madame de Chandoyseau connaîtrait quelqu'un dont elle ne

nous aurait pas entretenus?

--Mon ami, cette jeune fille, qui est fort bien, entre parenthèses,

donne le bras à Madame de Chandoyseau.

Ah! Dieu soit loué; les voilà qui s'en vont! dit-elle en l'embrassant

avec toute la joie d'être sauvée.

--Mais non! mais non! fit-il vivement, en la repoussant, cette jeune

fille est encore là... tenez! tenez! la voici... ah! saprelotte!...

Il avait eu à peine le temps d'écarter la tête de Mme Belvidera, que

la jeune fille demeurée en arrière, soulevait le rideau de lierre et

passait dans la déchirure lumineuse qu'elle produisait à leurs yeux, sa

très jolie tête blonde qui demeura pétrifiée en apercevant un monsieur

et une dame élégants enfermés là et la dévisageant elle-même avec les

marques de l'effarement le plus complet. Elle rougit; fit le mouvement

de se retirer; mais sa stupéfaction même la laissa assez de temps inerte

pour qu'elle gardât de leurs physionomies une empreinte suffisante à les

inquiéter. Enfin elle s'enfuit en courant, et ils entendirent la voix

aigrelette de Mme de Chandoyseau:

--Solweg! Solweg! eh bien! que fais-tu là, ma jolie?

Ils se regardèrent réciproquement en prononçant l'un et l'autre à la

fois le nom de «Solweg.»

--Solweg? dit Mme Belvidera, qu'est-ce que c'est que ça?

--C'est un nom du nord, un nom ibsénien...

--Cette jeune fille, alors, serait une Scandinave?

--Ou une Parisienne au goût du jour... une artiste, peut-être, ou un

jeune bas-bleu: «Solweg» doit être un pseudonyme.

--Vous croyez?

--En tout cas, si c'est une amie de Madame de Chandoyseau, ça doit être

une farceuse...

--Elle est bien gentille.

--Plaise au ciel qu'elle soit discrète!

--Ça, ce n'est pas possible.

--Peut-être que si, tout de même; cela dépend du degré d'intimité où

elle est avec Madame de Chandoyseau...

--Mon ami, vous savez aussi bien que moi qu'il n'y a pas de degrés dans

l'intimité de Madame de Chandoyseau: si cette petite est ce que vous

croyez, elle ne tiendra pas sa langue. Madame de Chandoyseau est édifiée

à l'heure qu'il est.

--Et c'est la femme la plus heureuse du monde!...

--Après moi! interrompit Mme Belvidera, voulant montrer par là que

rien ne pouvait entamer son bonheur.

--Merci, ma chérie!... ma chérie!...

--C'est égal, ajouta-t-il, notre bonne amie de Chandoyseau nous gardera

une terrible rancune, pour deux raisons: d'abord parce que ses bons

soins nous auront été superflus, alors qu'elle eût voulu nous jeter dans

les bras l'un de l'autre; ensuite parce que ce n'est pas elle qui nous

aura vus la première dans cette attitude... Quant à nous, il faut sortir

de la «chambre de Vénus» et voici l'heure du déjeuner. Retournons-nous à

Stresa?

--Je n'en ai guère envie, et vous? Ne peut-on pas déjeuner dans l'île?

--Mais si!

--Quel bonheur! dit-elle en se courbant pour passer sous le maudit

lierre; et dans la joie de recouvrer la lumière, de revoir le paysage

resplendissant dans la chaleur de midi, elle se mit à sauter avec

l'insouciance admirable que donne la santé et la beauté plus fortes que

tout.

--Nous risquons de tomber dans nos connaissances qui pourraient bien

avoir eu la même idée que nous!

--Tant pis! tant pis! dit-elle, nous dirons la vérité. Ne nous

sommes-nous pas rencontrés ce matin par hasard?

Il remarqua que, pour la première fois, elle laisserait déjeuner la

petite Luisa seule avec la femme de chambre; il se garda bien de

paraître s'en apercevoir, et, dans son égoïsme d'amant, il en fut

secrètement heureux.

Ils descendirent ensemble jusqu'au village qui environne la petite

église et le port d'Isola Bella, sans se préoccuper davantage d'autres

visiteurs qui les croisèrent à plusieurs reprises.

En arrivant sur la place, ils aperçurent un groupe assez compact de

personnes entourant un objet de curiosité qui ne pouvait être qu'un

blessé ou un peintre. Ils firent comme tout le monde, et, se haussant

sur la pointe du pied, reconnurent Dante-Léonard-William Lee qui

peignait, sur une large feuille de papier teinté, des figures aux formes

étranges.

Il avait toutes les peines à contenir la foule des indigènes et des

touristes qui, formant autour de lui un cercle complet, ne lui

laissaient pas apercevoir le modèle qu'il semblait chercher sans le

pouvoir découvrir à travers toute cette affluence.

--C'est bizarre, fit Mme Belvidera, il a l'air de s'inspirer de

quelque chose qui serait placé là-bas, du côté de l'église, et il fait

des sortes d'arabesques qui n'ont ni queue ni tête.

--Ce n'est pas cela qui m'étonne, dit Gabriel, mais je suis curieux de

voir où il puise son inspiration...

À ce moment, les personnes qui se trouvaient devant lui ayant enfin

compris qu'elles gênaient l'artiste, s'écartèrent, et l'on reconnut la

Carlotta qui faisait les cent pas devant les marches de l'église. Elle

avait ses beaux cheveux bruns, épais, noués négligemment sur la nuque;

ses bras superbes, un peu hâlés, étaient nus jusqu'au delà du coude; on

sentait sa gorge forte et libre sous un corsage de pauvresse à demi

boutonné, et elle marchait en se balançant sur des hanches saillantes et

paresseuses.

À cette heure-là, elle était marchande d'éventails et de paniers de

paille dans une petite boutique construite en planches, et les rares

acheteurs lui laissaient le loisir de bavarder, de rire et de s'étirer

au soleil.

Cinq ou six femmes étant venues s'asseoir sur les marches où des arbres

répandaient l'ombre trouée de leurs hautes branches, Carlotta se campa

debout en face d'elles et les poings aux hanches. Sa silhouette était

une merveille. Par cette belle fille simple, la nature confirmait le

plus pur classicisme; on eût cru voir un dessin de Raphaël. Elle avait

le nez des marbres romains, de grands yeux gris et fins, et le dessin

des lèvres d'une netteté presque invraisemblable.

Une enfant passa, qui portait sur la tête un bassin de cuivre rempli

d'eau. Les femmes l'arrêtèrent; elles trempèrent l'une après l'autre un

verre dans l'eau pure et elles en avalaient d'un trait le contenu.

Carlotta but, s'étira les bras, les tint un moment élevés et les reposa

nonchalamment sur ses hanches. Quelqu'un la fit éclater de rire tandis

qu'elle buvait un second verre d'eau qui se répandit sur sa robe. Elle

la retroussa d'un geste prompt, franchement et très haut, mais sans la

moindre hésitation, sans vulgarité, sans donner le soupçon de

l'immodestie, tant ses mouvements étaient spontanés, simples et près de

la nature.

Des hommes du port, des bateliers, en passant, s'arrêtaient près d'elle;

quelques-uns essayaient de la lutiner; elle se défendait en riant et

leur allongeait de grandes tapes lourdes. Mais l'un d'eux, un gars de

vingt ans, fort et trapu, avec un regard timide et sombre, étant

survenu, se posta derrière elle, sans lui parler. Dès lors personne

n'osa plus la lutiner.

Lee prononçait à demi-voix des exclamations. Tout à coup, il se leva, et

l'on crut qu'il allait embrasser cette jolie fille, dans l'exaltation de

son enthousiasme. Mais sa froideur britannique ou une certaine timidité

l'interrompirent dans son élan, et, arrivé près de Carlotta, il dit

simplement qu'il voulait boire un verre d'eau. Carlotta passa de l'eau

dans le verre et s'apprêtait à l'essuyer.

--Non, non! dit-elle, je veux boire après toi seulement.

Le gars sombre se dressa tout a coup comme s'il voulait s'opposer à

toute tentative de galanterie.

--Paolo! dit-elle, en lui donnant un soufflet vigoureux qui ne fit rire

que les étrangers. Puis elle porta le verre d'eau à ses lèvres, et le

tendit au poète qui le but pieusement.

--Bravo! bravissimo! s'écria de loin une voix bien connue.

C'était Mme de Chandoyseau, arrivant au milieu du groupe des

touristes allemands, et flanquée de son mari et de l'énigmatique Solweg.

Enthousiasmée à son tour de l'action galante du poète, elle reproduisait

le geste qu'il avait en buvant; et elle dit qu'elle voulait boire après

lui.

--Herminie!... voyons, ma chère Herminie, faisait M. de Chandoyseau en

s'épongeant le front ruisselant, à l'aide d'un petit mouchoir de soie

bleue.

--Mon ami, répondait Herminie, je vous dis que cet homme-là est divin!

Mais déjà elle oubliait de boire et se précipitait du côté des dessins.

Elle faillit se pâmer dès qu'elle les aperçut. Elle les tenait à la

main, les tournait, les retournait dans tous les sens, et poussait de

petits gloussements de béatitude. Lee s'approcha et s'aperçut qu'elle

les regardait à l'envers; il les lui redressa bénévolement dans la

main:

--Non, non: dans ce sens-ci.

Mme Belvidera toucha le coude de son compagnon; ils rirent l'un et

l'autre de tout leur coeur. Mais peu de gens s'aperçurent du sel de la

petite scène. Il faut dire que l'on ne savait trop par où prendre ces

images. C'étaient des entrelacs gracieux formés de lianes végétales se

métamorphosant peu à peu et prenant ici et là des rudiments de formes

humaines, s'épanouissant enfin en délicieux corps de femmes ou

d'adolescents dont les plus achevés semblaient se reverser avec ivresse

dans le calice de fleurs imaginaires où ils s'absorbaient à nouveau tout

à fait. Tout cela était encore vague, légèrement esquissé et voilé à

dessein sous un estompage nuageux. On ne le distinguait qu'avec de

l'application et après une certaine accommodation de l'oeil. Mme de

Chandoyseau n'y avait certainement rien vu.

Le vocabulaire de ses louanges se déroulait sans cesse et sans fatigue

sur ses lèvres, avec cette monotonie dans la répétition inconsciente qui

rend impatientant par exemple le babillage des hirondelles. Le motif

principal de son exaltation venait de ce qu'un homme pût tirer tout cela

de soi, n'imitât rien ni personne, enfin ne se posât point «servilement

devant la nature.»

--Pardon, dit doucement Dante-Léonard-William, je ne pourrais rien faire

du tout sans Mademoiselle Carlotta qui est une admirable créature et que

je tâche de voir là-bas à travers ces gentlemen... C'est sa beauté qui a

tout le mérite.

Mme de Chandoyseau se mordit les lèvres pour n'avoir pas trouvé cela.

Elle ratait une occasion excellente d'entrer dans l'estime du

peintre-poète, que les compliments les plus outranciers laissaient

glacial. Elle se tut, prit sa mine chiffonnée, et quittant des yeux les

dessins fameux, elle aperçut Mme Belvidera et Dompierre. Leur

présence lui offrait une digression si opportune qu'elle se précipita et

les incendia du feu qu'elle avait à répandre.

Elle appela simultanément son mari et Solweg qui étaient allés s'asseoir

contre une barque de pêcheur échouée sur le rivage, à l'ombre grêle d'un

acacia.

--Comment, vous ne savez pas? dit elle, mais en effet, vous ne pouvez

pas savoir: Solweg est arrivée ce matin par le bateau de sept heures,

inopinément;... on a frappé à ma porte; je rêvais;--je rêve beaucoup,

surtout le matin--je rêvais à quoi donc?... est-ce que je sais? je rêve

à tant de choses... Bref, j'ai cru que le feu était à l'hôtel. Hector

ronflait dans la chambre voisine. Je lui crie: «Hector, levez-vous donc!

il y a quelque chose!» Ah bien, ouiche! comme si je chantais! Je me lève

donc moi-même; je vais ouvrir. Qui est-ce que je vois? Qui est-ce qui

tombe dans mes bras? Solweg.

--Qui est cette demoiselle Solweg? firent d'un même mouvement les deux

jeunes gens.

--Comment, vous ne savez pas? Comment je ne vous ai pas parlé de ma

soeurette, de ma petite soeur Solweg? Mais après tout, c'est bien

possible! je l'ai toujours si présente à l'esprit, la chère, que je

crois avoir déjà parlé d'elle au moment où je vais prononcer son nom, et

je ne voudrais tout de même pas que l'on trouvât que je rabâche...

Et elle continua de bavarder pendant que M. de Chandoyseau s'avançait

doucement avec sa gracieuse petite belle-soeur. On la présenta

successivement à Mme Belvidera et à Dompierre.

Elle avait légèrement rougi en les apercevant; elle rougit davantage

quand elle apprit par leurs noms qu'ils n'étaient pas mariés. Eux-mêmes

furent extrêmement embarrassés. Leur cas était pire qu'ils ne l'avaient

pensé tout d'abord: car ils avaient cru être exposés a l'indiscrétion

d'une petite curieuse, et ils se demandaient s'ils n'avaient pas tout

bonnement scandalisé une très candide jeune fille.

«Allons donc! fit à part lui Gabriel, la soeur de la Chandoyseau une

candide jeune fille, c'est tout à fait invraisemblable. C'est une petite

sotte comme sa soeur aînée; mais elle est un peu gênée de se trouver si

tôt en présence des héros du roman qu'elle a découvert; tout le monde le

serait à sa place; elle ne tardera pas à faire de nous des gorges

chaudes.»

Mme Belvidera, moins promptement rassurée que lui, voulait retourner

à Stresa; mais elle lut sur sa figure une si parfaite tranquillité

recouvrée, qu'elle fut sans force pour refuser l'invitation à déjeuner

que leur faisait Mme de Chandoyseau.

Gabriel lui dit à la dérobée ce qu'il pensait de la jeune fille.

--Vous croyez? dit-elle. Dame! vous connaissez mieux vos Parisiennes que

moi; il faut que je m'en rapporte a vous!... mais cette petite a une

figure charmante.

--Vous ne trouvez pas qu'elle ressemble à sa soeur?

--Oui et non!

--Bast!... et puis elle s'appelle Solweg! Voyons, vous ne me ferez pas

croire qu'une demoiselle qui s'appelle Solweg, et qui est la soeur de

Madame de Chandoyseau, n'a pas couru les couloirs des théâtres

soi-disant artistiques, les cheveux en bandeaux plats, en compagnie de

petits pédants efflanqués, au front idéaliste et à la main cynique.

Mais oui, c'est comme cela que ça se fait! et je vous parie que votre

petite vierge a pour amie quelque peintresse ou sculpteuse sans gorge ni

hanche et que l'on trouve dans son atelier posant elle-même, toute nue,

devant la glace.

--Oh! oh! taisez-vous, vous êtes abominable... Eh bien! mais dites donc!

je ne dîne pas avec ces gens-là, moi.

Il comprit la sottise qu'il commettait en s'excitant lui-même à abîmer

une pauvre enfant qu'il ne connaissait pas, et dans le seul but de se

vouloir persuader qu'il n'avait pas souillé des yeux purs.

--Je ne sais rien de ce que je dis, après tout; je m'emporte sans raison

et très imprudemment... Madame de Chandoyseau est insupportable, mais

elle peut bien être la plus honnête femme du monde. Les Chandoyseau

sont...

--D'ailleurs, dit Mme Belvidera, je ne veux même pas savoir ce que je

fais; je ne sais rien, moi, je ne pense à rien; je suis là, vous êtes

là: je suis folle, je reste.

--Merci, et pardonnez-moi les vilaines choses que je vous ai dites.

Mais, voyez-vous, je vous aime, Luisa, je vous aime! je voudrais vous

aimer sans que personne pût en être choqué;... personne qui compte,

entendez-vous? personne ayant un coeur, une intelligence pour vous

apprécier et vous chérir, comprenez-vous? sans que personne d'ainsi fait

enfin, ne vous diminuât dans son esprit. Tenez, par exemple, notre

Chandoyseau, eh bien, ça m'est égal qu'elle pense ou qu'elle sache

n'importe quoi; elle inventerait ce qui ne serait pas! elle n'est

personne. Eh bien! je voudrais, au fond de moi, en ce moment-ci, que

cette petite, qui sait, elle, qui a vu, je voudrais de tout mon coeur

que cette petite, elle aussi, ne fût personne!... Alors tout ça me met

la tête à l'envers.

Ah! ça, mais, dites donc! ajouta-t-il avec l'acharnement, que l'on met

dans ces cas de suggestion volontaire, d'où est-ce qu'elle est tombée, à

propos, cette Solweg? Elle vient comme cela de Paris, toute seule, comme

un jeune homme, en voilà des façons!...

--Mais non! mais non! vous n'avez donc pas entendu que Madame de

Chandoyseau nous expliquait les circonstances de l'arrivée de sa soeur?

--J'avoue que je n'ai pas entendu: au bout d'une minute du verbiage de

cette femme là, je ne perçois plus rien de rien.

--C'est quelquefois dommage; cette fois-ci, en tous cas, cela vous eût

épargné un jugement téméraire à l'encontre de cette jeune fille qui

m'intéresse, je l'avoue, je ne sais pourquoi. Madame de Chandoyseau nous

a dit que son frère, vous savez, le peintre Antonius Plaisant...

--Comment, Antonius Plaisant est le frère de Madame de Chandoyseau?

--Mais, mon ami, vous tombez de la lune! vous n'écoutez jamais Madame de

Chandoyseau, même pas la première minute, car elle nous a parlé maintes

fois de son célèbre frère. Enfin, Antonius Plaisant chez qui Solweg

était demeurée à Paris, pendant le voyage de sa soeur, ayant été appelé

soudainement à Venise, comme arbitre, pour une question de médaille à

décerner dans je ne sais quel concours de peinture, et sachant que les

Chandoyseau étaient pour plusieurs semaines au lac Majeur, a amené sa

petite soeur jusqu'à Milan, d'où il l'a expédiée à Stresa ce matin, en

compagnie de la femme de chambre de Madame de Chandoyseau qui était

restée au service de Solweg. Antonius n'avait pas prévenu parce qu'il

sait l'affection qu'a la soeur aînée pour la cadette, et qu'il était

certain de l'heureux effet de cette surprise. Est-ce clair?

--Et Antonius?...

--Antonius a filé tout droit sur Venise. Ce n'est pas un homme qui a du

temps à perdre.

Mme de Chandoyseau frappant dans ses mains leur criait du haut de la

petite terrasse de la _trattoria_ où des tables proprettes étaient

disposées pour le déjeuner:

--Eh bien! eh bien! qu'est-ce que c'est que ces bavards-là! Voulez-vous

bien vous dépêcher; le _risotto_ vous attend, et venez voir un peu les

jolies flasquettes de _chianti_! Quand on pense qu'à l'hôtel on nous le

sert dans des bouteilles ordinaires! il faut se plaindre; nous nous

plaindrons, n'est-ce pas, Hector? n'est-ce pas, vous? il faut rédiger

une pétition: je la ferai apostiller par mon ami le révérend Lovely...

--Le révérend?...

--Lovely; Lo-ve-ly! Vous savez bien, le clergyman, mon clergyman.

Figurez-vous, ma chère, dit-elle en se penchant à l'oreille de Mme

Belvidera, figurez-vous qu'il me fait la cour!...

--Oh!

--Comme j'ai l'honneur de vous le dire!

--Mais! et mistress Lovely?...

--Mistress Lovely n'y voit que du feu; mistress Lovely m'adore,

positivement! C'est une femme d'une simplicité sublime... Je vous

raconterai quelque chose à ce propos...

--Dites donc!

--Non, non, une autre fois... j'ai peur que Solweg ne m'entende...

--Dites donc! dites donc!

--Eh bien! figurez-vous que mistress Lovely vint avec moi hier à

l'église catholique, pour m'accompagner simplement, bien entendu. Or il

y a dans cette église un petit tableau de la primitive école lombarde

que l'on nous indiqua comme une curiosité. C'est un Adam et Ève; oh!

mais peint avec une conscience, un scrupule des détails, une minutie,

une exactitude, enfin tel que l'on est gêné, je vous le dis franchement.

Mistress Lovely pinça les lèvres; je crus qu'elle était choquée et je

m'attendais à ce qu'elle se lançât dans une violente diatribe contre ces

pauvres catholiques un peu grossiers dans leurs images. En effet, elle

me dit en haussant les épaules: «Ces gens-là sont stupides, _very

stioupid_: Adam et Ève n'avaient pas de nombril!»

J'en suis restée moi-même stupide, _very stioupid_; si je m'attendais à

la trouver courroucée, ce n'était pas pour une _inexactitude_!

--Cela indique un sens approfondi de l'Ecriture en même temps qu'un

esprit observateur et fortement plié à la logique. Vous nous ferez

connaître mistress Lovely?

--Comment donc!

--Herminie! voyons, est-ce que c'est bientôt fini? soupira M. de

Chandoyseau en fichant un coin de sa serviette dans la large échancrure

de sa chemise de flanelle blanche; ma chère amie, je meurs de faim, et

Solweg a passé la nuit en chemin de fer...

--Mais non! mais non! interrompit Solweg, dont l'organe était assez

agréable, je n'ai pas passé la nuit en chemin de fer!

--C'est ta soeur qui me l'a raconté, fillette; à moins qu'elle n'ait pas

compris ce que tu lui as dit...

--Elle n'a pas compris ce que je lui ai dit: nous sommes arrivés à Milan

hier soir, nous avons dîné à l'Hôtel de la Ville où il y a un portier

qui ressemble à M. Casimir-Perier, en un peu moins distingué, mais plus

savant, certainement, car je me suis amusée pendant vingt minutes à

l'entendre parler anglais à droite, allemand à gauche, italien en se

retournant du côté d'un _facchino_, tout ça pendant qu'il nous donnait

en très bon français toutes sortes de renseignements sur l'heure des

trains. Je ne voulais plus sortir, tant j'avais de plaisir à voir ce

portier, quoique Antonius voulût me faire voir le Dôme au clair de lune.

--C'est la première fois que vous voyez l'Italie, mademoiselle? demanda

Dompierre à la jeune fille qui était si admirative du polyglottisme d'un

portier d'hôtel.

--Oh! oui, monsieur! fit-elle.

Il voulait s'efforcer de la faire parler, à cause de l'ardent désir

qu'il avait de savoir qui elle était. Il épiait sur sa figure, non pas

tant l'effet du sens de ses questions que celui que pouvait lui produire

le fait de s'adresser à elle. Lui était-il antipathique? quelle

impression avait-elle aussi de Mme Belvidera? Elle les reconnaissait

évidemment; ses grands yeux bleus conservaient l'image qu'ils avaient

formée dans la grotte lorsqu'il soutenait d'une main la taille de

l'Italienne, et que, de l'autre, il éloignait ses lèvres. Quelle sorte

de tumulte cette image produisait-elle dans son jeune cerveau? Il épiait

le moindre de ses mouvements au son de sa voix ou de la voix de Mme

Belvidera. Il espérait qu'une question brusquement posée à propos de

n'importe quoi, que le seul mot de «mademoiselle» par exemple, à elle

adressé soudain, de la part de l'un ou de l'autre des deux amants,

allait lui révéler son secret par le tressaillement de sa paupière. Il

allait jusqu'à chercher son regard; il eût été jusqu'à mettre dans le

sien du cynisme, pour en éprouver le résultat. Il rencontra deux ou

trois fois ses yeux durant le déjeuner. Ils le désappointèrent par leur

calme limpidité. Ils n'étaient pas plus gênés que par le regard d'un

étranger quelconque. Elle ne semblait même pas comprendre qu'il

affectait de la regarder. Il pouvait en conclure soit qu'elle était une

enfant très innocente, soit qu'elle avait déjà toute la puissance de

dissimulation, toute la maîtrise d'une jeune femme du monde sur

l'expression de ses sentiments.

Elle parla peu, mais il supposa qu'elle était comme tout le monde

étouffée par la loquacité de sa soeur. «Elle parlerait comme sa soeur si

elle en avait le loisir, pensait-il; elle lui ressemble assurément,

quoiqu'elle soit mieux, mais cette différence tient à sa jeunesse...»

Enfin il n'y avait pas jusqu'au timbre de sa voix, qu'il trouvait

pourtant agréable, où il ne reconnût l'accent de sa soeur. Sa conclusion

fut qu'elle était une petite fille très forte.

Le déjeuner était assez avancé, quand Mme de Chandoyseau s'aperçut

que le poète anglais qu'elle avait invité en même temps que Mme

Belvidera et Dompierre, n'était pas là, et elle fut tout à coup au

désespoir, se leva, convoqua tout le personnel de la maison à l'effet de

s'enquérir si un accident n'était pas arrivé «au monsieur qui dessinait

de si adorables choses, là-bas, en face de l'église, sur la petite

place». Dans le flot de paroles dont elle avait abreuvé ses hôtes,

l'objet de sa passion s'était ainsi englouti. Combien de fois avait-elle

avoué sous le sceau du secret, aussi bien à l'Italienne qu'à son jeune

compatriote, que son âme était tout entière absorbée par cet être

insaisissable qui la traitait comme une servante, et qu'elle considérait

comme un dieu! Cependant elle avait oublié qu'il déjeunait avec elle.

«Tout doit passer avec une pareille légèreté, se dit Gabriel, dans la

cervelle de cette famille-là. La petite soeur comme la grande, n'ont pas

deux minutes durant la même image à l'esprit, et nous sommes là, ma

maîtresse et moi, à nous torturer la cervelle inconsidérément; cela n'en

vaut pas la peine.»

Le parfum des îles Borromées · 第 13 / 43 题