16, +Entre nous+.--Montaigne ne traite cette question qu’en ce qui
touche l’individu; elle se pose aujourd’hui, autrement sérieuse, au
point de vue des collectivités.
L’idée de remédier aux injustices du sort, en mettant en commun tout
ce qui constitue les richesses d’un pays, en les confisquant ou les
rachetant au profit de l’État, avec charge de les exploiter, chacun
y participant sous son contrôle, et d’en répartir les revenus, n’est
pas nouvelle; elle était la base de la législation à Sparte, et les
Gracques cherchèrent à la faire triompher à Rome; aujourd’hui elle
prend corps de plus en plus en France.
C’est là le principe fondamental du socialisme qui, avec l’accaparement
par l’État de toutes les entreprises et de toutes les industries,
vise à faire disparaître les fortunes grandes et moyennes par l’impôt
progressif sur le revenu, l’élévation des droits de succession;
tarissant du même coup tout ce qui stimule l’homme, le porte aux
inventions, aux entreprises hardies et de longue haleine, en
l’éloignant de toute préoccupation d’avenir et d’ambition; nivelant
toutes les intelligences par une éducation identique, gratuite et
obligatoire; enfin, par la puissance du nombre, dépouillant les classes
actuellement dirigeantes de tout pouvoir politique: idéal qui n’est
autre que celui d’une basse égalité et humiliante servitude.
Le socialisme répugne à reconnaître la supériorité intellectuelle, à
laquelle l’humanité doit tous les progrès, et est ennemi du capital
qui n’est en somme que le résultat du travail soit matériel, soit
intellectuel, accumulé, qui seul permet les grandes entreprises; en
Russie il a un champ d’expérience, le collectivisme agraire règne dans
certaines régions et, de ce fait, le perfectionnement de la culture
y est entravé, le rendement est moindre et le paysan russe n’aspire
qu’à être libéré de ce joug et à voir se constituer la propriété
individuelle, au rebours de ce que chez nous rêve le socialisme!
C’est surtout parmi les manœuvres, les ouvriers de la plus infime
catégorie, mais qui sont aussi les plus nombreux, et les déclassés,
qu’il recrute ses adeptes; les artisans, les populations agricoles,
chez lesquels prévaut l’instinct de la propriété, y sont moins
accessibles. Les plus ardents sont le produit dégénéré de nos
universités et de nos écoles, cette cohue de licenciés et de bacheliers
sans emploi, d’instituteurs mécontents de leur sort, professeurs
dont le mérite est méconnu. A ces épaves des concours que l’État
n’a pu caser, viennent se joindre quelques âmes candides autant que
peu clairvoyantes qui, par un sentiment non raisonné, accepté par
contagion, voient dans la réalisation de ce programme le règne de la
justice et de la félicité universelles, comme si elles étaient de
ce monde; enfin il a pour lui, et c’est là sa plus sûre chance de
réussite, la peur et l’indifférence, ces deux grandes infirmités de
la bourgeoisie moderne; sans compter qu’il se trouve en terrain tout
préparé par la prédominance que l’État occupe en France, où chacun
recherche sa tutelle.
Ce concours de circonstances fait que le Socialisme progresse chez
nous à grands pas; déjà, il a gangrené les sphères parlementaires, a
pris place dans le gouvernement, si bien qu’il n’est pas chimérique
de prévoir qu’il en arrivera à ses fins à assez bref délai. Mais,
vraisemblablement aussi, l’heure de son avènement sera aussi celle
de son déclin; il se heurtera alors à des nécessités économiques et
psychologiques qui amèneront de sanglants cataclysmes, et la foule
déçue et si versatile se jettera, en l’acclamant, aux pieds d’un César
quelconque qui sera parvenu à rétablir l’ordre intérieur, au prix de la
liberté et peut-être au risque des pires aventures, continuant ainsi le
cycle perpétuel des événements auxquels est assujettie l’humanité.
Ce socialisme d’État est présenté par tous ses partisans comme
l’unique solution à la lutte entre le travail et le capital qui, avec
les progrès de l’industrie, acquiert d’autant plus d’acuité, que, du
fait de l’énorme extension donnée aux affaires, patrons et ouvriers
deviennent de plus en plus étrangers les uns aux autres, que n’existe
plus l’affection familiale d’antan née de leurs rapports continus,
lutte qui, au grand préjudice de leurs intérêts communs, se traduit
par des grèves répétées de plus en plus longues comme durée, donnant
lieu à des incidents de plus en plus graves.--Il est indéniable que
les revendications ainsi poursuivies, qui ne sont autres qu’une
amélioration du sort des travailleurs, proportionnée aux bénéfices
qu’ils contribuent à réaliser, sont des plus légitimes. Depuis
longtemps elles ont reçu un commencement de satisfaction dans bien des
cas et sous bien des formes: caisses de retraites, assurances diverses,
sociétés de secours mutuels, sociétés coopératives d’alimentation,
maisons ouvrières, etc...; mais toutes ces institutions, quoique
d’efficacité réelle, ne sont que des palliatifs entachés d’un vice
originel: l’intrusion du patron. Seules sont susceptibles d’être
acceptées sans froissement d’amour-propre celles qui, affranchies de
tout caractère de dépendance, mettent l’employé sur un pied d’égalité
avec celui qui l’emploie et créent au premier les mêmes droits qu’il
réclame sur un ton d’autant plus élevé que la loi, en autorisant des
syndicats irresponsables et des grèves sans garantie effective contre
la violence, sans sauvegarde réelle pour ceux qui veulent continuer
le travail, lui donne une force dont, excité par des meneurs soudoyés
souvent par l’étranger qui a intérêt à voir ruiner les industries
similaires du voisin, soutenu parfois de ses subsides, il ne se fait
pas faute d’abuser.
Au premier abord, la participation aux bénéfices semble réaliser cet
accord si désirable pour l’un comme pour l’autre, entre l’ouvrier et le
patron; mais la pratique n’a pas confirmé la théorie; l’accord existe
quand il y a bénéfice et disparaît quand il y a perte. Le seul mode
qui a donné le moins de mécomptes, est l’exploitation en commun, dont
il existe quelques exemples de différents genres, tous ceux y attachés
en étant copropriétaires par le moyen d’actions de prix peu élevé, 25
fr. par exemple, facilement acquises par chacun au moyen d’un léger
prélèvement obligatoire sur son salaire journalier récupéré à la longue
par la participation au dividende (G. LEBON).
17, +Lieu+.--Dans son traité _Que les bêtes usent de raison_, vers la
fin.
18, +Internes+.--Add. de l’éd. de 80: _Car quant à la forme
corporelle, il est bien euident que les especes des bestes sont
distinguées de bien plus apparente difference que nous ne sommes les
vns des autres._
20, +Commun+.--Add. de l’éd. de 80: (_car les folz et les insensez
par accidents ne sont pas hommes entiers_).
22, +Beste+.--Add. des éd. ant.: _c’est-à-dire que le plus excellent
animal est plus approchant de l’homme de la plus basse marche, que
n’est cet homme d’vn autre grand et excellent_.
35, +Brasses+.--Longueur de l’étendue des deux bras, y compris le
travers du corps, d’où son nom; exactement cinq pieds de 0m,33, soit
1m,65. Est encore employée dans la marine comme mesure de profondeur
d’eau et de la longueur des cordages.
41, +Circo+.--Ce passage de Juvénal a été imité par Boileau:
On fait cas d’un coursier qui, fier et plein de cœur,
Fait paraître, en courant, sa bouillante vigueur;
Qui jamais ne se lasse, et qui, dans la carrière,
S’est couvert mille fois d’une noble poussière.
=482=,
2, +Oyseau+.--Un oiseau de fauconnerie.
2, +Longes+.--Terme de fauconnerie; laisse de cuir à l’aide de
laquelle on portait et maintenait l’oiseau sur le poing.
5, +Poche+.--«Acheter chat en poche», c’est acheter une chose sans la
voir, s’engager sans se rendre compte de ce qu’on fait; on disait jadis
«chat en sac», de ce que pour dissimuler le gibier, on l’enfermait dans
un sac, et que, vendu de la sorte, le lièvre ou lapin qui était censé
s’y trouver, n’était souvent qu’un chat.
6, +Cheual+.--SÉNÈQUE, _Epist._ 80.
6, +Bardes+.--Ornements, caparaçons.
22, +Quatrain+.--Ancienne monnaie valant un liard (un peu plus d’un
centime); du latin _quadrans_, également pièce de monnaie qui était le
quart de l’as romain.
24, +Ancien+.--SÉNÈQUE, _Epist._ 76.
31, +Traictes+.--Nues, tirées du fourreau; du latin _destrictus_.
32, +Equale+.--Égal; du latin _æqualis_. Mot forgé par Montaigne.
42, +Empire+.--Add. des éd. ant.: _et ses richesses: il vit
satisfait, content et allegre_.
=484=,
3, +Stupide... seruile+.--Var. des éd. ant.: _ignorante, stupide et
endormie, basse, seruile, pleine de fiebure et de fraieur_.
8, +Vilain+.--Roturier; un vilain, c’était à proprement parler un
serf; ce mot dérive du latin _villanus_, qui lui-même vient de _villa_,
métairie. Il est à remarquer que ce nom de villa, ville, qui était
autrefois uniquement attribué aux habitations d’exploitation en pleine
campagne, a reçu une acception opposée à son étymologie en s’étendant
aux agglomérations importantes.
11, +Chausses+.--On désignait sous ce nom la partie du vêtement de
l’homme depuis la ceinture jusqu’aux genoux.--Ce passage a été pris
à partie par PASCAL: «Cela est admirable, dit-il: on ne veut pas que
j’honore un homme vêtu de brocatelle et suivi de sept à huit laquais!
Eh quoi! il me fera donner les étrivières, si je ne le salue. Cet
habit, c’est une force, il n’en est pas de même d’un cheval bien
harnaché à l’égard d’un autre. Montaigne est plaisant de ne pas voir
quelle différence il y a, d’admirer qu’on y en trouve et d’en demander
la raison.»--Cette critique a aujourd’hui bien perdu de sa valeur; on
ne risque plus d’être battu, à ne pas saluer qui que ce soit; et la
presse notamment respecte aussi peu les gens que la vérité; elle en est
arrivée, en effet, à un degré de licence d’autant plus grand que la
protection de la justice contre ses écarts est aussi insignifiante dans
la répression que douteuse, difficile et coûteuse à obtenir; c’est bien
elle qu’Ésope qualifierait maintenant la meilleure et la pire de toutes
les choses.
15, +Diane+.--HÉRODOTE, V, 7, d’où cette assertion est tirée, dit
que les rois de Thrace adoraient Mercure à l’exclusion de tout autre
dieu et se croyaient descendus de lui, mais il n’ajoute pas qu’ils
méprisaient les autres.
15, +Peintures+.--Montaigne en revient à son idée que les rois et les
grands ne sont différents des autres hommes que par les habits.
29, +Lictor+.--Licteur, sorte d’appariteur, qui, dans l’ancienne
Rome, marchait devant les premiers magistrats; il portait une hache
entourée d’un faisceau de verges. Le préteur en avait six, le consul
12, le dictateur 24; la vestale, quand elle sortait, était également
précédée d’un licteur.
=486=,
2, +Bonnetades+.--Salutations en ôtant son bonnet, sa coiffure.
4, +Colique+.--Dans les lettres attribuées à DIOGÈNE LE CYNIQUE, on
lui fait dire: «Les murailles ne te défendront pas, les maux sautent
par-dessus; la fièvre n’est pas arrêtée par un mur, ni le catarrhe par
une armée d’alliés.»
12, +Dieux+.--PLUTARQUE, _Apothth._, _Alexandre_.--Ce fut dans un
combat contre les Assacéniens, peuplade du cours supérieur de l’Indus,
qu’Alexandre, atteint par un trait au talon, tint ce propos. Toujours
avec ses troupes, nul ne se prodigua davantage, et nombreuses furent
ses blessures: En Illyrie, il faillit être assommé d’une pierre et
reçut un coup de pilon sur la nuque; au passage du Granique, il eut
son casque fendu; à la bataille d’Issus, la cuisse traversée d’un coup
d’épée que lui porta Darius lui-même; au siège de Tyr, il fut blessé
assez grièvement à la poitrine; à celui de Gaza, un trait le frappa au
pied, un autre lui transperça l’épaule; en Hyrcanie, sur les bords de
la mer Caspienne, une pierre l’atteignit à la figure et faillit lui
faire perdre la vue; au pays des Maracandiens, dans la Sogdiane, il fut
blessé à la jambe; il a été question plus haut de la blessure qu’il
reçut chez les Assacéniens; chez les Malliens, nation du cours moyen de
l’Indus, un trait l’atteignit à la poitrine.
15, +Rien+.--PLUTARQUE, _Apophth._, _Antigone_.
20, +Cela+.--C.-à-d. qu’importe.
33, +Podagram+.--Les éd. ant. aj. cet autre vers d’Horace, que
l’édition de 1595 reporte à =III=, 684: _Sincerum est nisi vas,
quodcunque infundis, acescit_ (_dans un vase impur, tout ce que vous y
versez se corrompt_).
36, +Paré+.--C’est là une observation qui, tout au moins, comporte
des exceptions. Pour ma part, j’ai longtemps possédé un cheval d’armes
qui, lorsqu’on lui mettait son harnachement de grande tenue, devenait
tout autre; il piaffait pendant qu’on le sellait et, une fois monté,
arrondissait son encolure, relevait ses allures et ne souffrait
qu’impatiemment de se voir précédé par un autre, habitué qu’il était en
pareil cas à tenir la tête.
36, +Platon+.--_Lois_, II.
=488=,
1, +Strette+.--Pincement, élancement; du latin _strettus_, serré,
pressé.
4, +Grandeurs+.--Dans _Don Quichotte_, Sancho Pança dit qu’«un pape
enterré ne tient pas plus de place qu’un sacristain».--Un dicton
populaire: «Mieux vaut goujat debout, qu’empereur enterré.»--Et
Malherbe:
«Et la garde qui veille à la porte du Louvre,
N’en défend point nos rois.»
10, +Biffe+.--De l’italien _beffa_, pierre fausse, et par extension
niche, moquerie; signifie ici: dehors trompeurs, fausse apparence.
12, +Terre+.--PLUTARQUE, _Si l’homme sage doit se mêler d’affaires
d’État_.
13, +Roy+.--Depuis Montaigne des changements radicaux se sont
produits en France à cet égard. A l’autorité effective des rois,
s’est d’abord substituée l’action dirigeante des classes moyennes,
au profit surtout desquelles s’était faite la Révolution de 1789.
Celles-ci, abstraction faite de quelques rares individualités, par le
manque de caractère qui leur est propre, méconnaissant dans leur vue
courte et inconsciente les devoirs que cette situation leur imposait,
plus préoccupées de ce qui, sur le moment, les touche personnellement
que de l’avenir et de l’intérêt général, ont laissé s’implanter le
parlementarisme. A ce régime, de chute en chute et aidés dans cette
évolution par l’affaiblissement des croyances religieuses et les
conditions nouvelles d’existence et d’idées, suite des découvertes
modernes dans les sciences et l’industrie, nous devons d’en être
arrivés à l’avènement des classes populaires à la vie politique, et à
leur aspiration à la direction des affaires publiques; à ce que Le Bon
appelle l’_ère des foules_.
Ce n’est plus, dit-il avec bien juste raison, dans les conseils
des princes, mais dans l’âme des foules que se préparent les
destinées des nations. Leur voix est devenue prépondérante; par leur
organisation actuelle, maintenant surtout que des mains imprévoyantes
ont successivement renversé toutes les barrières qui pouvaient les
contenir et que déjà une partie des pouvoirs publics est à elles, elles
constituent une puissance avec laquelle il faut compter, et leurs
revendications qui portent sur l’augmentation de plus en plus grande
des salaires, concurremment avec la limitation des heures de travail,
l’expropriation de toutes les sources de revenus, des chemins de fer,
des mines, du sol, le partage égal de tous les produits, l’élimination
de toute supériorité, tendent à la destruction de la société actuelle
et à un retour au communisme primitif des groupes humains.
En analysant l’esprit qui les anime, on constate que les foules ont
pour caractéristiques essentielles: l’irréflexion; souvent les mots
les plus vides de sens, frappant leur imagination, suffisent à les
conduire; une crédulité excessive, l’invraisemblance n’existe pas
pour elles; l’exagération, la soudaineté de leurs résolutions; une
intolérance qui fait qu’elles ne supportent aucune objection, ne se
laissant arrêter par aucune considération; le sentiment de leur force
qui est devenue immense en raison de leur nombre et de ce qu’elles
échappent à toute responsabilité; l’inconscience de leurs actes. Très
difficiles à gouverner, elles veulent les choses avec frénésie et sont
surtout propres à détruire; la justice et la raison sont sans prise sur
elles; la force seule leur en impose, pour elles la bonté n’est qu’un
signe de faiblesse: «Il n’est rien moins esperable de ce monstre... que
l’humanité et la douceur; il receura bien plustost la reuerance et la
crainte» (=I=, 198).
L’individu en foule diffère essentiellement de l’individu isolé; du
moment qu’il est en foule, il acquiert le sentiment d’une puissance
irrésistible, s’imagine irresponsable et cède à des instincts que seul
il eût forcément refrénés, car par une sorte d’hypnotisme produit
par les effluves qui émanent du milieu dans lequel il se trouve, sa
mentalité s’altère, le plus intelligent, le plus savant descend au
niveau de ceux qui le sont le moins: il n’a plus de volonté, sa raison
cesse de le guider, il devient inconscient et capable d’obéir à toutes
les suggestions, «l’ardeur de la societé rauissant les particuliers
iugements» (=I=, 648). Cet effet se produit que la foule soit homogène
ou non, qu’elle soit composée d’éléments quelconques ou choisis; c’est
à cela qu’on voit des jurys rendre des verdicts que désapprouvent
chaque juré individuellement, des assemblées parlementaires adopter
des lois et des mesures que réprouvent en particulier chacun de
ses membres; sous ces influences ambiantes l’avare se transforme
instantanément en prodigue, le sceptique en croyant, l’honnête homme en
criminel, le héros en poltron; «la contagion est tres dangereuse en la
presse» (=I=, 410).
Les foules ne sauraient se passer de meneurs. Ce sont le plus souvent
des rhéteurs subtils ne poursuivant que des intérêts personnels,
cherchant à persuader en flattant de bas instincts, agissant
fréquemment en sous-main, et s’esquivant quand il pourrait y avoir
danger. Leur autorité très despotique, ne s’imposant la plupart du
temps que par ce despotisme, peut à un moment être très grande, et de
plus en plus ils tendent à remplacer les pouvoirs publics au fur et à
mesure que ceux-ci se laissent discuter, sans cependant que pour eux
la Roche Tarpéienne soit toujours très proche du Capitole.--Parmi les
meneurs, il en est parfois qui ont foi et sacrifient tout, intérêts,
famille, à leurs convictions, toujours prêts à l’action; leur parole en
acquiert d’autant plus de puissance; mais ceux-là sont rares et presque
toujours c’est pour d’autres qu’ils retirent les marrons du feu.
Les foules sont au plus haut degré impressionnables, et qui connaît
l’art de les impressionner, connaît aussi celui de les gouverner. Ce
qui frappe leur imagination affecte toujours une forme simple, nette,
c’est-à-dire dégagée de toute interprétation, de tout commentaire
accessoires, en même temps que très exagérée, tels: une grande
victoire, un grand miracle, un grand accident, un grand crime, un
grand espoir. L’orateur qui veut les séduire, doit s’imprégner de
ces idées et affirmer, exagérer, répéter, sans se laisser aller à
produire de preuve ou tenter de démontrer quoi que ce soit par le
raisonnement.--Pour acquérir sur elles une action prolongée, il faut la
foi, ou le prestige, qu’il vienne du nom, de la situation; et encore
faut-il dans l’un ou l’autre cas que l’occasion se produise et que les
circonstances s’y prêtent.
16, +Imbecillité+.--Faiblesse, du latin _imbecillitas_ qui a cette
même signification atténuée. C’est dans ce sens que ce mot est
constamment employé dans les Essais.
25, +Xenophon+.--Dans le traité intitulé _Hiéron ou de la condition
des rois_.
32, +Ennuyeuse+.
«Ne soûlez pas votre désir.
Car si tôt qu’un plaisir nous lasse,
C’est moins plaisir que déplaisir.» CH. D’ARCUSSIA.
=490=,
1, +Démettre+.--Rabaisser, descendre; du latin _demittere_ qui a ce
sens.
14, +Butte+.--C.-à-d. les princes sont trop en vue et trop observés.
21, +Mesme+.--CICÉRON, _De Legibus_, III, 14.
30, +Maiesté+.--Sémélé, mère de Bacchus qu’elle tenait de Jupiter,
cédant aux conseils insidieux de Junon qui, jalouse d’elle, avait pris
les traits de sa nourrice pour la perdre, demanda au maître des dieux
de se montrer à elle dans tout l’éclat de sa puissance. Après avoir
longtemps résisté, Jupiter céda et lui apparut au milieu des foudres
et des éclairs; le palais s’embrasa, et Sémélé périt dans les flammes.
MYTH.
33, +Païs+.--Les lois fondamentales de certains pays interdisaient
aux rois de sortir de leurs États. Les temps sont bien changés, les
souverains de nos jours passent leur temps à voyager, et Paris ayant
l’honneur de leur visite qui fréquemment leur est rendue dans leur
propre pays, ce ne serait pas une minime économie budgétaire que
d’établir en principe que, sauf circonstances toutes particulières,
l’incognito est de rigueur pour tout souverain qui met le pied sur le
sol français et que, comme jadis aux doges de Venise, il est interdit
au Président de la République, pendant la durée de ses fonctions,
de sortir du territoire; sans compter que, s’il en eût été ainsi,
ne se serait pas produite, lors d’une visite rendue à Rome au roi
d’Italie, cette grossièreté (qu’il eût été si facile d’éviter, si
elle n’avait été intentionnelle, en choisissant une autre ville comme
lieu de rencontre) faite au Pape, de ne pas aller le voir, de sembler
l’ignorer, alors que la religion catholique, dont il est le chef,
était encore reconnue par le Gouvernement, auprès duquel il n’avait
cessé d’avoir un représentant attitré; la question de la séparation
de l’Église et de l’État était déjà à la vérité dans l’esprit de
quelques-uns, cet incident a pu la précipiter parce qu’on en veut
toujours à ceux envers lesquels on a des torts; on reconnaîtra qu’il
n’était cependant pas indispensable pour y arriver.
42, +Percée+.--Louis XIV, à Versailles, en 1685, avait sur l’état de
sa maison un office de cette nature qui y figurait pour une dépense de
15.000 livres.
=492=,
6, +Temps+.--CÉSAR, _De Bello Gallico_, VI, 23, dit simplement
que chez les Germains, et non en Gaule, «en paix il n’y a pas de
magistrats dont l’action s’étende sur l’ensemble; ce sont les chefs
qui, dans chaque territoire et dans chaque localité, rendent la
justice et veillent au bon ordre». Mais peut-être Montaigne a-t-il une
réminiscence d’un passage de CICÉRON, _Ep. fam._, VII, 5, qui reproduit
ici une lettre de César qui écrit: «Quant à M. Orfius que tu me
recommandes, j’en ferai un roi des Gaules, on l’enverrait quelque part
autre avec une délégation.»
20, +Venise+.--Nous disons aujourd’hui le Doge de Venise; quant à
être libre, il ne l’était guère, quoi qu’en dise Montaigne.
32, +L’autre+.--Idée déjà émise liv. I, ch. III (=I=, 30).
_494_,
7, +Plus tost... la leur+.--Var. des éd. ant.: _pour en tirer leurs
agrandissemens et commodités particulieres_.
7, +Fortune+.--Montaigne semble s’être inspiré ici du souvenir
de TACITE qui fait dire par l’empereur Galba à Pison qu’il vient
d’associer à l’empire: «Toi et moi, nous nous parlons aujourd’hui
en toute franchise; les autres parlent à notre fortune plus qu’à
nous-mêmes»; et il ajoute: «Ce qui coûte, c’est conseiller aux princes
de faire leur devoir; les approuver dans tout ce qu’ils font, ce n’est
pas les aimer.»
14, +Seroient+.--AMMIEN MARCELLIN, XXII, 10.
25, +Semez+.--AUREL. VICTOR, _Dioclétien_.--L’empereur Dioclétien
avait abdiqué. Les affaires de l’empire s’aggravant, Maximien, auquel
il avait cédé le pouvoir, l’envoya solliciter de les reprendre; pour
toute réponse celui-ci l’invita à venir voir ses jardins à Salone.
25, +Anacharsis+.--PLUTARQUE, _Banquet des sept sages_, 13.
28, +Precedence+.--Supériorité; du latin _præcedere_, précéder,
exceller, surpasser.
29, +Italie+.--PLUTARQUE, _Pyrrhus_.--En =280=. Pyrrhus, roi d’Épire,
avait des talents, mais ambitieux et inconstant, il n’a laissé que
la réputation d’un aventurier; il conquit la Macédoine qu’il ne put
conserver, combattit les Romains, guerroya en Sicile et fut tué à
Argos.--Dans sa première Épître, BOILEAU a imité ce passage.--V. N.
=I=, 46: Médecin; 352: Italie; 404: Pleurer; 524: Iournée.
=496=,
4, +Deux+.--En 1815, Blücher, le vainqueur de Waterloo, bivouaquant
quelques jours après dans le château de S.-Cloud, disait, en en
admirant les richesses: «Faut-il qu’un homme soit fou, pour avoir
été courir à Moscou, quand il avait toutes ces belles choses en sa
possession!»