Ceux qui ont apparié nostre vie à vn songe, ont eu de la raison, à
l’aduanture plus qu’ils ne pensoyent. Quand nous songeons, nostre ame
vit, agit, exerce toutes ses facultez, ne plus ne moins que quand
elle veille; mais si plus mollement et obscurement: là elle dort, icy
elle sommeille plus et moins; ce sont tousiours tenebres, et tenebres
Cymmeriennes. Nous veillons dormants, et veillants dormons: pourquoy ne
mettons nous en doubte, si nostre penser, nostre agir, est pas vn autre
songer, et nostre veiller, quelque espece de dormir? =II=, 404.
La vie est vn mouuement inegal, irregulier, et multiforme, =III=, 136.
La raison nous ordonne bien d’aller tousiours mesme chemin, mais non
toutesfois mesme train. Quand la vertu mesme seroit incarnée, ie croy
que le poux luy battroit plus fort allant à l’assaut, qu’allant disner:
voire il est necessaire qu’elle s’eschauffe et s’esmeuue, =I=, 500.
Les plus belles vies, sont à mon gré celles, qui se rangent au modelle
commun et humain auec ordre: mais sans miracle, sans extrauagance,
=III=, 704.
Les ieunes se doiuent faire instruire; les hommes s’exercer à bien
faire: les vieux se retirer de toute occupation ciuile et militaire,
viuants à leur discretion, sans obligation à certain office, =I=, 418.
Si vous auez vescu vn iour, vous auez tout veu: vn iour est égal à tous
iours. Il n’y a point d’autre lumiere, ny d’autre nuict. Ce Soleil,
cette Lune, ces Estoilles, cette disposition, c’est celle mesme que
vos ayeuls ont iouye, et qui entretiendra vos arriere-nepueux: au pis
aller, la distribution et varieté de tous les actes de ma comedie, se
parfournit en vn an. Si vous auez pris garde au branle de mes quatre
saisons, elles embrassent l’enfance, l’adolescence, la virilité, et la
vieillesse du monde. Il a ioüé son ieu: il n’y sçait autre finesse, que
de recommencer; ce sera tousiours cela mesme, =I=, 126.
Où que vostre vie finisse, elle y est toute. L’vtilité du viure n’est
pas en l’espace: elle est en l’vsage. Tel a vescu long temps, qui a peu
vescu, =I=, 128.
Il faut apprendre à souffrir, ce qu’on ne peut euiter. Nostre vie est
composée, comme l’harmonie du monde, de choses contraires, les biens et
les maux y sont consubstantiels. Nostre estre ne peut sans ce meslange;
et y est l’vne bande non moins necessaire que l’autre, =III=, 648.
Le glorieux chef-d’œuvre de l’homme, c’est viure à propos. Toutes
autres choses: regner, thesauriser, bastir, n’en sont qu’appendicules
et adminicules, pour le plus. C’est aux petites ames enseuelies du poix
des affaires, de ne s’en sçauoir purement desmesler: de ne les sçauoir
et laisser et reprendre, =III=, 688.
Nostre principalle suffisance, c’est sçauoir s’appliquer à diuers
vsages. C’est estre, mais ce n’est pas viure que se tenir attaché et
obligé par necessité, à vn seul train. Les plus belles ames sont celles
qui ont plus de variété et de souplesse, =III=, 136.
Qui oublieroit de bien et saintement viure; et penseroit estre quitte
de son deuoir, en y acheminant et dressant les autres; ce serait vn
sot. De mesme, qui abandonne en son propre, le sainement et gayement
viure, pour en seruir autruy, prent à mon gré vn mauuais et desnaturé
party, =III=, 492.
La vie n’est de soy ny bien ny mal: c’est la place du bien et du mal,
selon que vous la leur faictes, =I=, 126.
Aucun ne fait certain dessein de sa vie, et n’en deliberons qu’à
parcelles, =I=, 610.
Ce n’est pas merueille que le hazard puisse tant sur nous, puis que
nous viuons par hazard: à qui n’a dressé en gros sa vie à vne certaine
fin, il est impossible de disposer les actions particulieres, =I=, 610.
Il faut estre tousiours botté et prest à partir, en tant que en nous
est, et sur tout se garder qu’on n’aye lors affaire qu’à soy: car nous
y aurons assez de besongne, sans autre surcrois, =I=, 118.
L’opinion qui desdaigne nostre vie, est ridicule: car en fin c’est
nostre estre, c’est nostre tout. C’est de pareille vanité, que nous
desirons estre autre chose, que ce que nous sommes, =I=, 634.
Nostre vie est partie en folie, partie en prudence. Qui n’en escrit
que reueremment et regulierement, il en laisse en arriere plus de la
moitié, =III=, 270.
Il y a tant de mauuais pas, que pour le plus seur, il faut vn peu
legerement et superficiellement couler ce monde: et le glisser, non pas
l’enfoncer. La volupté mesme, est douloureuse en sa profondeur,
=III=, 488.
La carriere de noz desirs doit estre circonscripte, et restraincte, à
vn court limite, des commoditez les plus proches et contigues,
=III=, 498.
Le ieune doit faire ses apprests, le vieil en iouïr, disent les sages.
Et le plus grand vice qu’ils remerquent en nous, c’est que noz desirs
raieunissent sans cesse. Nous recommençons tousiours à viure, =II=, 586.
Nous sommes nés pour agir: ie veux qu’on agisse, et qu’on allonge les
offices de la vie, tant qu’on peut: et que la mort me treuue plantant
mes choux; mais nonchallant d’elle, et encore plus de mon iardin
imparfait, =I=, 120.
Il n’y a rien de mal en la vie, pour celuy qui a bien comprins, que la
priuation de la vie n’est pas mal, =I=, 116.
C’est le viure heureusement, non le mourir heureusement, qui fait
l’humaine felicité, =III=, 132.
Il faut souffrir doucement les loix de nostre condition. Nous sommes
pour vieillir, pour affoiblir, pour estre malades, en despit de toute
medecine, =III=, 646.
Il y a en la vie plusieurs accidens pires à souffrir que la mort mesme,
=I=, 630.
Tant les hommes sont accoquinez à leur estre miserable, qu’il n’est si
rude condition qu’ils n’acceptent pour s’y conseruer, =III=, 24.
Les Stoiciens disent, que c’est viure conuenablement à Nature, pour le
sage, de de se departir de la vie, encore qu’il soit en plein heur,
s’il le faict opportunément: et au fol de maintenir sa vie, encore
qu’il soit miserable, pourueu qu’il soit en la plus grande part des
choses, qu’ils disent estre selon Nature, =I=, 632.
La loy de viure aux gens de bien, ce n’est pas autant qu’il leur
plaist, mais autant qu’ils doiuent, =III=, 674.
C’est tesmoignage de grandeur de courage, de retourner en la vie pour
la consideration d’autruy, comme plusieurs excellens personnages
ont faict: et est vn traict de bonté singuliere, de conseruer la
vieillesse, (de laquelle la commodité la plus grande c’est la
nonchalance de sa durée, et vn plus courageux et desdaigneux vsage de
la vie,) si on sent que cet office soit doux, aggreable, et profitable
à quelqu’vn bien affectionné: c’est quelquefois magnanimité que viure,
=II=, 676.
Au iugement de la vie d’autruy, ie regarde tousiours comment s’en est
porté le bout, et des principaux estudes de la mienne, c’est qu’il se
porte bien, c’est à dire quietement et sourdement, =I=, 106.