La douleur, la volupté, l’amour, la haine, sont les premieres choses,
que sent vn enfant: si la raison suruenant elles s’appliquent à elle:
cela c’est vertu, =III=, 694.
La vertu presuppose de la difficulté et du contraste, elle ne peut
s’exercer sans partie. C’est à l’auenture pourquoy nous nommons Dieu
bon, fort, et liberal, et iuste, mais nous ne le nommons pas vertueux.
Ses operations sont toutes naifues et sans effort, =II=, 86.
La vertu est chose autre, et plus noble, que les inclinations à la
bonté, qui naissent en nous. Les ames reglées d’elles mesmes et bien
nées, elles suyuent mesme train, et representent en leurs actions,
mesme visage que les vertueuses. Mais la vertu sonne ie ne sçay quoy
de plus grand et de plus actif, que de se laisser par vne heureuse
complexion, doucement et paisiblement conduire à la suite de la raison,
=II=, 84.
Les principaux bienfaicts de la vertu, le mepris de la mort est le
moyen qui fournit nostre vie d’vne molle tranquillité, et nous en donne
le goust pur et amiable sans qui toute autre volupté est esteinte,
=I=, 110.
Si la fortune commune luy faut, la vertu luy eschappe; ou elle s’en
passe, et s’en forge vne autre toute sienne: non plus flottante et
roulante: elle sçait estre riche, et puissante, et sçauante, et
coucher en des matelats musquez. Elle aime la vie, elle aime la
beauté, la gloire, et la santé. Mais son office propre et particulier,
c’est sçauoir vser de ces biens là regléement, et les sçauoir perdre
constamment, =I=, 260.
La vertu se contente de soy: sans discipline, sans paroles, sans
effects, =I=, 416.
La vertu n’aduoüe rien, que ce qui se faict par elle, et pour elle
seule, =I=, 400.
Il faut aymer la vertu pour elle mesme, =II=, 492.
Il n’eschoit pas de recompense à vne vertu, pour grande qu’elle soit,
qui est passée en coustume: et ne sçay auec, si nous l’appellerions
iamais grande, estant commune, =II=, 12.
Nous pouuons saisir la vertu, de façon qu’elle deuiendra vicieuse: si
nous l’embrassons d’un desir trop aspre et violant, =I=, 344.
On peut et trop aymer la vertu, et se porter excessiuement en vne
action iuste, =I=, 344.
Voyla pourquoy quand on iuge d’vne action particuliere, il faut
considerer plusieurs circonstances, et l’homme tout entier qui l’a
produicte, auant la baptizer, =II=, 94.
L’estrangeté de nostre condition, porte que nous soyons souuent par le
vice mesme poussez à bien faire; si le bien faire ne se iugeoit par
la seule intention. Parquoy vn fait courageux ne doit pas conclurre
vn homme vaillant: celuy qui le seroit bien à poinct, il le seroit
tousiours, et à toutes occasions. Si c’estoit vne habitude de vertu,
et non vne saillie, elle rendroit vn homme pareillement resolu à tous
accidens: tel seul, qu’en compagnie: tel en camp clos, qu’en vne
bataille: car quoy qu’on die, il n’y a pas autre vaillance sur le paué
et autre au camp. Aussi courageusement porteroit il vne maladie en son
lict, qu’vne blessure au camp: et ne craindroit non plus la mort en sa
maison qu’en vn assaut. Nous ne verrions pas vn mesme homme, donner
dans la bresche d’vne braue asseurance, et se tourmenter apres, comme
vne femme, de la perte d’vn procez ou d’vn fils. Quand estant lasche
à l’infamie, il est ferme à la pauureté: quand estant mol contre
les rasoirs des barbiers, il se trouue roide contre les espées des
aduersaires: l’action est loüable, non pas l’homme, =I=, 608.
Nostre vertu mesme est fautiere et repentable, =I=, 680.
La vertu refuse la facilité pour compagne; cette aisée, douce, et
panchante voie, par où se conduisent les pas reglez d’vne bonne
inclination de nature, n’est pas celle de la vraye vertu. Elle
demande vn chemin aspre et espineux, elle veut auoir des difficultez
estrangeres à luicter, =II=, 88.
Nuls accidens ne font tourner le dos à la viue vertu: elle cherche les
maux et la douleur, comme son aliment. Les menasses des tyrans, les
gehennes, et les bourreaux, l’animent et la viuifient, =I=, 632.
Quoy qu’ils dient, en la vertu mesme, le dernier but de nostre visee,
c’est la volupté: mot qui, signifiant quelque supreme plaisir, et
excessif contentement, est mieux deu à l’assistance de la vertu, qu’à
nulle autre assistance, =I=, 108.
Le prix et hauteur de la vraye vertu, est en la facilité, vtilité et
plaisir de son exercice: si esloigné de difficulté, que les enfans y
peuuent comme les hommes, les simples comme les subtilz. Le reglement
c’est son vtil, non pas la force. C’est la mere nourrice des plaisirs
humains. En les rendant iustes, elle les rend seurs et purs. Les
moderant, elle les tient en haleine et en appetit. Retranchant ceux
qu’elle refuse, elle nous aiguise enuers ceux qu’elle nous laisse: et
nous laisse abondamment tous ceux que veut nature: et iusques à la
satieté, sinon iusques à la lasseté; maternellement, =I=, 260.
Nous auons grand tort de dire, quand nous venons à la vertu, que
les suittes et difficultez qui l’accablent, la rendent austere et
inaccessible. Elles anoblissent, aiguisent, et rehaussent le plaisir
diuin et parfaict, qu’elle nous moienne, et celuy là est certes bien
indigne de son accointance, qui contrepoise son coust, à son fruict: il
n’en cognoist ny les graces ny l’vsage, =I=, 108.
Ie voy que plusieurs vertus, comme la chasteté, sobrieté, et
temperance, peuuent arriuer à nous, par deffaillance corporelle. La
fermeté aux dangers, si fermeté il la faut appeller, le mespris de la
mort, la patience aux infortunes, peut venir et se treuue souuent aux
hommes, par faute de bien iuger de tels accidens, et ne les conceuoir
tels qu’ils sont. La faute d’apprehension et la bestise, contrefont
ainsi par fois les effects vertueux. Comme i’ay veu souuent aduenir,
qu’on a loué des hommes, de ce, dequoy ils meritoyent du blasme,
=II=, 92.
A quelque chose sert le mal’heur. Il fait bon naistre en vn siecle fort
depraué: car par comparaison d’autruy, vous estes estimé vertueux à bon
marché. Qui n’est que parricide en nos iours et sacrilege, il est homme
de bien et d’honneur, =II=, 490.
C’est chose facile et lasche que de mal faire; de faire bien, où il n’y
eust point de danger, c’est chose vulgaire: de faire bien, où il y ayt
danger, c’est le propre office d’vn homme de vertu, =II=, 88.