La premiere consideration que i’ay sur le subiect des sens, est que
ie mets en doubte que l’homme soit prouueu de tous sens naturels. Ie
voy plusieurs animaux, qui viuent vne vie entiere et parfaicte, les
vns sans la veuë, autres sans l’ouye: qui sçait si à nous aussi il ne
manque pas encore vn, deux, trois, et plusieurs autres sens? Car s’il
en manque quelqu’vn, nostre discours n’en peut découurir le défaut,
=II=, 390.
Il est impossible de faire conceuoir à vn homme naturellement aueugle,
qu’il n’y void pas, impossible de luy faire desirer la veuë et
regretter son defaut. Que sçait-on si à faute de quelque sens, la plus
part du visage des choses nous soit caché? Si les difficultez que nous
trouuons en plusieurs ouurages de Nature, viennent de là? =II=, 390.
Les proprietez que nous appellons occultes en plusieurs choses, comme
à l’aymant d’attirer le fer, n’est-il pas vraysemblable qu’il y a des
facultez sensitiues en Nature propres à les iuger et à les apperceuoir,
et que le defaut de telles facultez, nous apporte l’ignorance de la
vraye essence de telles choses? =II=, 394.
Les sectes qui combatent la science de l’homme, elles la combatent
principalement par l’incertitude et foiblesse de nos sens, =II=, 394.
Les sens sont le commencement et la fin de l’humaine cognoissance.
Qu’on leur attribue le moins qu’on pourra, tousiours faudra il leur
donner cela, que par leur voye et entremise s’achemine toute nostre
instruction. La science commence par eux, et se resout en eux,
=II=, 390.
De l’erreur et incertitude de l’operation des sens, chacun s’en peut
fournir autant d’exemples qu’il luy plaira: tant les faultes et
tromperies qu’ils nous font, sont ordinaires, =II=, 598.
Nous receuons les choses autres et autres selon que nous sommes, et
qu’il nous semble. Pour iuger des apparences que nous receuons des
subjects, il nous faudroit vn instrument iudicatoire: pour verifier
cet instrument, il nous y faut de la demonstration: pour verifier la
demonstration, vn instrument, nous voila au rouet, =II=, 408.
Cette mesme pipperie, que les sens apportent à nostre entendement, ils
la reçoiuent à leur tour. Nostre ame par fois s’en reuenche de mesme,
ils mentent, et se trompent à l’enuy. Ce que nous voyons et oyons
agitez de colere, nous ne l’oyons pas tel qu’il est. L’obiect que nous
aymons nous semble plus beau qu’il n’est: et plus laid celuy que nous
auons à contre-cœur. A vn homme ennuyé et affligé, la clarté du iour
semble obscurcie et tenebreuse. Noz sens sont non seulement alterez,
mais souuent hebetez du tout, par les passions de l’ame. Combien de
choses voyons nous, que nous n’apperceuons pas, si nous auons nostre
esprit empesché ailleurs? Il semble que l’ame retire au dedans, et
amuse les puissances des sens. Par ainsin et le dedans et le dehors de
l’homme est plein de foiblesse et de mensonge, =II=, 402.