RELIGION (DÉVOTION, DIEU, DIEUX).

O la vile chose, et abiecte, que l’homme, s’il ne s’esleue au dessus de

l’humanité! C’est à nostre foy Chrestienne, non à la vertu Stoïque, de

pretendre à cette metamorphose, =II=, 418.

C’est la foy seule qui embrasse viuement et certainement les hauts

mysteres de nostre religion, =II=, 114.

Combien et aux loix de la religion, et aux loix politiques se trouuent

plus dociles et aisez à mener, les esprits simples et incurieux, que

ces esprits surueillants et pedagogues des causes diuines et humaines?

=II=, 236.

La peste de l’homme c’est l’opinion de sçauoir. Voyla pourquoy

l’ignorance nous est tant recommandée par nostre religion, comme piece

propre à la creance et à l’obeyssance, =II=, 204.

La participation que nous auons à la cognoissance de la verité, quelle

qu’elle soit, ce n’est point par nos propres forces que nous l’auons

acquise. Dieu nous a assez appris cela par les tesmoings, qu’il a

choisi du vulgaire, simples et ignorans, pour nous instruire de ses

admirables secrets, =II=, 224.

Nostre foy ce n’est pas nostre acquest, c’est vn pur present de

la liberalité d’autruy. Ce n’est pas par discours ou par nostre

entendement que nous auons receu nostre religion, c’est par authorité

et par commandement estranger. La foiblesse de nostre iugement nous

y aide plus que la force, et nostre aueuglement plus que nostre

clair-voyance. C’est par l’entremise de nostre ignorance, plus que de

nostre science, que nous sommes sçauans de diuin sçauoir, =II=, 224.

Si nous auions vne seule goutte de foy, nous remuerions les montaignes

de leur place, dict la saincte parole: nos actions qui seroient guidées

et accompaignées de la diuinité, ne seroient pas simplement humaines,

elles auroient quelque chose de miraculeux, comme nostre croyance,

=II=, 118.

Si nos moyens naturels et terrestres ne peuuent conceuoir cette

cognoissance supernaturelle et celeste: apportons y seulement du

nostre, l’obeissance et la subiection, =II=, 224.

Ou il faut se submettre du tout à l’authorité de nostre police

ecclesiastique, ou du tout s’en dispenser. Ce n’est pas à nous à

establir la part que nous luy deuons d’obeissance, =I=, 294.

En conscience tout l’acquest que l’homme a retiré d’vne si longue

poursuite de la verité religieuse, c’est d’auoir appris à recognoistre

sa foiblesse. L’ignorance qui estoit naturellement en nous, nous

l’auons par longue estude confirmée et auerée. Il est aduenu aux

gens veritablement sçauans, ce qui aduient aux espics de bled: ils

vont s’esleuant et se haussant la teste droite et fiere, tant qu’ils

sont vuides; mais quand ils sont pleins et grossis de grain en

leur maturité, ils commencent à s’humilier et baisser les cornes.

Pareillement les hommes, ayans tout essayé, tout sondé, n’ont trouué en

cet amas de science et prouision de tant de choses diuerses, rien de

ferme, et rien que vanité, =II=, 226.

Les simples, dit S. Paul, et les ignorans, s’esleuent et se saisissent

du ciel; et nous, à tout nostre sçauoir, nous plongeons aux abismes

infernaux, =II=, 220.

Il faut sobrement se mesler de iuger des ordonnances diuines, =I=, 376.

Ie trouue mauuais ce que ie voy en vsage, de chercher à fermir et

appuyer nostre religion par la prosperité de nos entreprises, =I=, 378.

Il est mal-aisé de ramener les choses diuines à nostre balance,

qu’elles n’y souffrent du deschet, =I=, 378.

Rien du nostre ne se peut apparier ou rapporter en quelque façon

que ce soit, à la nature diuine, qui ne la tache et marque d’autant

d’imperfection. Cette infinie beauté, puissance, et bonté, comment

peut elle souffrir quelque correspondance et similitude à ce que nous

sommes, sans vn extreme interest et dechet de sa diuine grandeur?

=II=, 208.

Il se faut contenter de la lumiere qu’il plaist au Soleil nous

communiquer par ses rayons; et qui esleue ses yeux pour en prendre vne

plus grande dans son corps mesme, il y perd la veuë, =I=, 380.

Combien y a il d’arts, qui font profession de consister en la

coniecture, plus qu’en la science? qui ne decident pas du vray et du

faulx, et suiuent seulement ce qu’il semble? =II=, 236.

Nous en valons bien mieux, de nous laisser manier sans inquisition,

à l’ordre du monde. Vne ame garantie de preiugé, a vn merueilleux

auancement vers la tranquillité, =II=, 236.

Nous disons que Dieu craint, que Dieu se courrouce, que Dieu aime, ce

sont toutes agitations et esmotions, qui ne peuuent loger en Dieu selon

nostre forme, ny nous l’imaginer selon la sienne, =II=, 224.

C’est vne estrange fantasie, de vouloir payer la bonté diuine, de

nostre affliction. Ioint que ce n’est pas au criminel de se faire

fouëter à sa mesure, et à son heure: ce qui vient à gré à celuy qui le

souffre, ne se peut attribuer à punition, =II=, 266.

Le Sainct liure des sacrez mysteres de nostre creance n’est pas

l’estude de tout le monde: c’est l’estude des personnes qui y sont

vouées, que Dieu y appelle. Les meschans, les ignorants s’y empirent.

Ce n’est pas vne histoire à compter: c’est vne histoire à reuerer,

craindre et adorer. L’ignorance pure, et remise toute en autruy, estoit

bien plus salutaire et plus sçauante, que n’est cette science verbale,

et vaine, nourrice de presomption et de temerité, =I=, 584.

Des esprits simples, moins curieux et moins instruits, il s’en fait de

bons Chrestiens, qui par reuerence et obeissance, croyent simplement,

et se maintiennent sous les loix. Les grands esprits plus rassis et

clairuoyans, font un autre genre de bien croyans: lesquels par longue

et religieuse inuestigation, penetrent vne plus profonde et abstruse

lumiere, és escritures, et sentent le mysterieux et diuin secret de

nostre police ecclesiastique. En la moyenne vigueur des esprits,

et moyenne capacité, s’engendre l’erreur des opinions: ils suiuent

l’apparence du premier sens, =I=, 570.

Nous ne receuons nostre religion non autrement que comme les autres

religions se reçoiuent. Nous nous sommes rencontrez au pays, où elle

estoit en vsage, ou nous regardons son ancienneté, ou l’authorité des

hommes qui l’ont maintenuë, ou craignons les menaces qu’elle attache

aux mécreants ou suyuons ses promesses. Nous sommes Chrestiens à mesme

tiltre que nous sommes ou Perigordins ou Alemans, =II=, 122.

Plaisante foy, qui ne croid ce qu’elle croid, que pour n’auoir le

courage de le descroire, =II=, 124.

Nous deurions auoir honte, qu’és sectes humaines il ne fut iamais

partisan, quelque difficulté et estrangeté que maintinst sa doctrine,

qui n’y conformast aucunement ses deportemens et sa vie: et vne si

diuine et celeste institution ne marque les Chrestiens que par la

langue, =II=, 116.

Si nous tenions à Dieu par l’entremise d’vne foy viue: si nous tenions

à Dieu par luy, non par nous: si nous auions vn pied et vn fondement

diuin, les occasions humaines n’auroient pas le pouuoir de nous

esbranler, comme elles ont, =II=, 116.

Le meilleur de nous ne craind point de l’outrager, comme il craind

d’outrager son voisin, son parent, son maistre, =II=, 122.

Les vns font accroire au monde, qu’ils croyent ce qu’ils ne croyent

pas. Les autres en plus grand nombre, se le font accroire à eux mesmes,

ne sçachants pas penetrer que c’est que croire, =II=, 118.

Toutes polices ont tiré fruit de leur deuotion, =II=, 250.

La religion Chrestienne a toutes les marques d’extreme iustice et

vtilité: mais nulle plus apparente que l’exacte recommandation de

l’obeïssance du magistrat, et manutention des polices, =I=, 180.

Nostre religion n’a point eu de plus asseuré fondement humain, que le

mespris de la vie, =I=, 124.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV · 第 315 / 504 题