RAISON.

La raison humaine est un glaiue double et dangereux, =II=, 506.

Oserons nous dire que cet aduantage de la raison, dequoy nous faisons

tant de feste, et pour le respect duquel nous nous tenons maistre et

Empereurs du reste des creatures, ait esté mis en nous, pour nostre

tourment, =I=, 450.

Nostre raison est flexible à toute sorte d’images, =II=, 600.

Nos raisons anticipent souuent l’effect, et ont l’estenduë de leur

iurisdiction si infinie, qu’elles iugent et s’exercent en l’inanité

mesme, et au non estre, =III=, 542.

L’humaine raison est vn instrument libre et vague. Les hommes, aux

faicts qu’on leur propose, s’amusent plus volontiers à en chercher

la raison, qu’à en chercher la verité. Ils passent par dessus les

presuppositions, mais ils examinent curieusement les consequences.

Ils laissent les choses, et courent aux causes. Plaisans causeurs. La

cognoissance des causes touche seulement celuy, qui a la conduitte des

choses: non à nous, qui n’en auons que la souffrance, =III=, 526.

A quoy faire la cognoissance des choses, si nous en deuenons plus

lasches? si nous en perdons le repos et la tranquilité, où nous serions

sans cela? =I=, 450.

Quelles differences de sens et de raison, quelle contrarieté

d’imaginations nous presente la diuersité de nos passions? Quelle

asseurance pouuons nous prendre de chose si instable et si mobile,

subjecte par sa condition à la maistrise du trouble, n’allant iamais

qu’vn pas forcé et emprunté? =II=, 352.

La raison humaine est vne teinture infuse enuiron de pareil pois à

toutes nos opinions et mœurs, de quelque forme qu’elles soient: infinie

en matiere, infinie en diuersité, =I=, 162.

J’appelle tousiours raison cette apparence de discours que chacun forge

en soy: cette raison, de la condition de laquelle, il y en peut avoir

cent contraires autour d’un même subject: c’est un instrument de plomb,

et de cire, alongeable, ployable, accommodable à tout biais et à toutes

mesures: il ne reste que la suffisance de le sçauoir contourner,

=II=, 346.

Il n’est rien si soupple et erratique. C’est le soulier de Theramenez,

bon à tous pieds, =III=, 544.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV · 第 312 / 504 题