PÈRES.

Ie ne vis iamais pere, pour bossé ou teigneux que fust son fils, qui

laissast de l’aduoüer: non pourtant, s’il n’est du tout enyuré de cet’

affection, qu’il ne s’apperçoiue de sa defaillance: mais tant y a qu’il

est sien, =I=, 226.

Ie veux mal à cette coustume, d’interdire aux enfants l’appellation

paternelle, et leur en enioindre vn’ estrangere, comme plus

reuerentiale, =II=, 32.

C’est aussi folie et iniustice de priuer les enfans qui sont en aage,

de la familiarité des peres, et vouloir maintenir en leur endroit vne

morgue austere et desdaigneuse, esperant par là, les tenir en crainte

et obeissance. C’est vne farce tres-inutile, qui rend les peres

ennuieux aux enfans, et qui pis est, ridicules. Ils ont la ieunesse et

les forces en la main, et par consequent le vent et la faueur du monde;

et reçoiuent auecques mocquerie, ces mines fieres et tyranniques,

d’vn homme qui n’a plus de sang, ny au cœur, ny aux veines: vrais

espouuantails de cheneuiere, =II=, 32.

Vn pere est bien miserable, qui ne tient l’affection de ses enfans,

que par le besoin qu’ils ont de son secours, si cela se doit nommer

affection: il faut se rendre respectable par sa vertu, et par sa

suffisance, et aymable par sa bonté et douceur de ses mœurs, =II=, 24.

Voulons nous estre aymez de nos enfans? leur voulons nous oster

l’occasion de souhaiter nostre mort? accommodons leur vie

raisonnablement, de ce qui est en nostre puissance, =II=, 26.

Ie treuue que c’est cruauté et iniustice de ne les receuoir au partage

et societé de noz biens, et compagnons en l’intelligence de noz

affaires domestiques, quand ils en sont capables, et de ne retrancher

et resserrer noz commoditez pour prouuoir aux leurs, puis que nous les

auons engendrez à cet effect, =II=, 22.

Vn pere atterré d’années et de maux, priué par sa foiblesse et faute

de santé, de la commune societé des hommes, il se faict tort, et aux

siens, de couuer inutilement vn grand tas de richesses. Il est assez

en estat, s’il est sage, pour auoir desir de se despouiller pour se

coucher, non pas iusques à la chemise, mais iusques à vne robbe de

nuict bien chaude: le reste des pompes, dequoy il n’a plus que faire,

il doit en estrener volontiers ceux, à qui par ordonnance naturelle

cela doit appartenir. C’est raison qu’il en laisse l’vsage, puis que

Nature l’en priue: autrement sans doute il y a de la malice et de

l’enuie, =II=, 28.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV · 第 294 / 504 题