MODÉRATION.

La moderation est vertu bien plus affaireuse, que n’est la souffrance,

=II=, 646.

Au mesnage, à l’estude, à la chasse, et tout autre exercice, il faut

donner iusques aux derniers limites du plaisir; et garder de s’engager

plus auant, ou la peine commence à se mesler parmy, =I=, 426.

La temperance est moderatrice, non aduersaire des voluptés, =III=, 698.

Mon mestier et mon art, c’est viure, =I=, 680.

I’ayme la vie, et la cultiue, telle qu’il a pleu à Dieu nous

l’octroyer, =III=, 696.

Pour me sentir engagé à vne forme, ie n’y oblige pas le monde, comme

chascun fait, et croy, et conçoy mille contraires façons de vie: et

au rebours du commun, reçoy plus facilement la difference, que la

ressemblance en nous, =I=, 198.

Ie m’attache à ce que ie voy, et que ie tiens, et ne m’eslongne guere

du port, =II=, 490.

Où ma volonté se prend auec trop d’appetits, ie me penche à l’opposite

de son inclination. Comme ie la voy se plonger et enyurer de son vin,

ie fuis à nourrir son plaisir si auant, que ie ne l’en puisse plus

r’auoir sans perte sanglante, =III=, 506.

Pour moy, ie louë vne vie glissante, sombre et muette, =III=, 520.

M’aymerois à l’auanture mieux, deuxiesme ou troisiesme à Perigueux, que

premier à Paris: au moins sans mentir, mieux troisiesme à Paris, que

premier en charge, =III=, 322.

Les passions, me sont autant aisées à euiter, comme elles me sont

difficiles à moderer, =III=, 516.

Mes humeurs sont contradictoires aux humeurs bruyantes. I’arresterois

bien vn trouble, sans me troubler, et chastierois vn desordre sans

alteration. Ay-ie besoing de cholere, et d’inflammation? ie l’emprunte,

et m’en masque, =III=, 520.

Le bon heur m’est vn singulier aiguillon, à la moderation, et modestie.

La priere me gaigne, la menace me rebute, la faueur me ploye, la

crainte me roydit, =III=, 380.

Si quelquefois on m’a poussé au maniement d’affaires estrangeres,

i’ay promis de les prendre en main, non pas au poulmon et au foye; de

m’en charger, non de les incorporer: de m’en soigner, ouy; de m’en

passionner, nullement: i’y regarde, mais ie ne les couue point,

=III=, 484.

I’ay peu me mesler des charges publiques, sans me despartir de moy,

de la largeur d’vne ongle, et me donner à autruy sans m’oster à moy,

=III=, 492.

Le Maire et Montaigne ont tousiours esté deux, d’vne separation bien

claire.

Mon pere auoit ouy dire, qu’il se falloit oublier pour le prochain; que

le particulier ne venoit en aucune consideration au prix du general.

La plus part des regles et preceptes du monde prennent ce train, de

nous pousser hors de nous, et chasser en la place, à l’vsage de la

societé publique. Ils ont pensé faire vn bel effect, de nous destourner

et distraire de nous; presupposans que nous n’y tinsions que trop, et

d’vne attache trop naturelle; et n’ont espargné rien à dire pour cette

fin. Car il n’est pas nouueau aux sages, de prescher les choses comme

elles seruent, non comme elles sont, =III=, 490.

Sauf la santé et la vie, il n’est chose pourquoy ie vueille ronger mes

ongles, et que ie vueill’ acheter, au prix du tourment d’esprit et de

la contrainte, =II=, 484.

L’absence de memoire est vn mal duquel principallement i’ay tiré la

raison de corriger vn mal pire, qui se fust facilement produit en moy:

sçauoir est l’ambition, car cette deffaillance est insuportable à qui

s’empestre des negotiations du monde, =I=, 60.

Les Princes me donnent prou, s’ils ne m’ostent rien: et me font assez

de bien, quand ils ne me font point de mal: c’est tout ce que i’en

demande, =III=, 420.

Ie ne veux estre tenu seruiteur, ni si affectionné ny si loyal, qu’on

me treuue bon à trahir personne. Qui est infidelle à soy-mesme, l’est

excusablement à son maistre, =III=, 88.

Ie ne trouue rien si cher, que ce qui m’est donné: et ce pourquoy, ma

volonté demeure hypothequee par tiltre de gratitude. Et reçois plus

volontiers les offices, qui sont à vendre. Ie crois bien. Pour ceux-cy,

ie ne donne que de l’argent: pour les autres, ie me donne moy-mesme,

=III=, 416.

Ce qui a esté fié à mon silence, ie le cele religieusement: mais ie

prens à celer le moins que ie puis. C’est vne importune garde, du

secret des autres, à qui n’en a que faire, =III=, 86.

Ie ne dis rien à l’vn, que ie ne puisse dire à l’autre, à son heure,

l’accent seulement vn peu changé: et ne rapporte que les choses ou

indifferentes, ou cogneuës, ou qui seruent en commun, =III=, 88.

Ie ne hay pas seulement à piper, mais ie hay aussi qu’on se pipe en

moy: ie n’y veux pas seulement fournir de matiere et d’occasion,

=III=, 80.

Ie sçay bien dire: Il faict meschamment cela, et vertueusement cecy,

=III=, 502.

Quantes-fois, estant marry de quelque action, que la ciuilité et la

raison me prohiboient de reprendre à descouuert, m’en suis-ie desgorgé,

non, sans dessein de publique instruction en ces verges poëtiques qui

s’impriment encore mieux en papier, qu’en la chair viue, =III=, 524.

Quand pour sa droiture ie ne suyurois le droit chemin, ie le suyurois

pour auoir trouué par experience, qu’au bout du compte, c’est

communement le plus heureux, et le plus vtile, =III=, 452.

I’aymeroy bien plus cher, rompre la prison d’vne muraille, et des loix,

que de ma parole, =III=, 416.

Ie promets volontiers vn peu moins de ce que ie puis, et de ce que

i’espere tenir, =III=, 524.

Ie me contente de iouïr le monde, sans m’en empresser: de viure vne

vie, seulement excusable: et qui seulement ne poise, ny à moy, ny à

autruy, =III=, 390.

Ma forme essentielle, est propre à la communication, et à la

production: ie suis tout au dehors et en euidence, nay à la societé et

à l’amitié, =III=, 146.

Les hommes, de la societé et familiarité desquels ie suis en queste,

sont ceux qu’on appelle honnestes et habiles hommes, =III=, 146.

Ie cherche à la verité plus la frequentation de ceux qui me gourment,

que de ceux qui me craignent. C’est vn plaisir fade et nuisible,

d’auoir affaire à gens qui nous admirent et facent place, =III=, 338.

I’ayme entre les galans hommes, qu’on s’exprime courageusement: que

les mots aillent où va la pensee. Il nous faut fortifier l’ouye, et la

durcir, contre cette tendreur du son ceremonieux des parolles. I’ayme

vne societé, et familiarité forte, et virile: vne amitié, qui se flatte

en l’aspreté et vigueur de son commerce: comme l’amour, és morsures et

esgratigneures sanglantes, =III=, 336.

Aux propos que ie ne puis traicter sans interest, et sans emotion, ie

ne m’y mesle, si le deuoir ne m’y force, =III=, 506.

On a dequoy couler plus incurieusement, en la pauureté, qu’en

l’abondance, iustement dispensée, =II=, 646.

L’immoderation vers le bien mesme, si elle ne m’offense, elle

m’estonne, =I=, 344.

L’archer qui outrepasse le blanc, faut comme celuy, qui n’y arriue pas,

=I=, 344.

Les yeux me troublent à monter à coup, vers vne grande lumiere

également comme à deualler à l’ombre, =I=, 344.

Celuy qui se porte plus moderément enuers le gain, et la perte, il

est tousiours chez soy. Moins il se pique et passionne au ieu, il le

conduit d’autant plus auantageusement et seurement, =III=, 494.

Il est ordinaire, de voir les bonnes intentions, si elles sont

conduites sans moderation, pousser les hommes à des effects

tres-vitieux, =II=, 528.

Ie vous conseille en vos opinions et en vos discours, autant qu’en

vos mœurs, et en toute autre chose, la moderation et l’attrempance,

et la fuite de la nouuelleté et de l’estrangeté. Toutes les voyes

extrauagantes me faschent, =II=, 322.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV · 第 273 / 504 题