MÉDECIN, MÉDECINE (MAUX, MALADIE).

Il y auoit en Ægypte vne loy plus iuste, par laquelle le medecin

prenoit son patient en charge les trois premiers iours, aux perils et

fortunes du patient: mais les trois iours passez, c’estoit aux siens

propres, =III=, 42.

L’experience est proprement sur son fumier au subiect de la medecine,

où la raison luy quitte la place. Tybère disoit, que quiconque auoit

vescu vingt ans, se deuoit respondre des choses qui luy estoient

nuisibles ou salutaires, et se sçauoir conduire sans medecine. Et le

pouuoit auoir apprins de Socrates: lequel conseillant à ses disciples

soigneusement, et comme vn tres principal estude, l’estude de leur

santé, adioustoit, qu’il estoit malaisé, qu’vn homme d’entendement,

prenant garde à ses exercices, à son boire et à son manger, ne

discernast mieux que tout medecin, ce qui luy estoit bon ou mauuais,

=III=, 628.

C’est de mal’heur que la science la plus importante qui soit en nostre

vsage, comme celle qui a charge de nostre conseruation et santé, soit

la plus incertaine, la plus trouble, et agitée de plus de changemens,

=III=, 46.

Les Ægyptiens auoient raison de reiecter ce general mestier de medecin,

et descoupper cette profession à chaque maladie, à chasque partie du

corps son œuurier. Cette partie en estoit bien plus proprement et moins

confusement traictée, de ce qu’on ne regardoit qu’à elle specialement.

Les nostres ne s’aduisent pas, que, qui pouruoid à tout, ne pouruoid à

rien: que la totale police de ce petit monde, leur est indigestible,

=III=, 54.

L’art de medecine, n’est pas si resolue, que nous soyons sans

authorité, quoy que nous facions. Elle change selon les climats, et

selon les Lunes: selon Fernel et selon l’Escale. Si vostre medecin ne

trouue bon, que vous dormez, que vous vsez de vin, ou de telle viande:

ne vous chaille: ie vous en trouueray vn autre qui ne sera pas de son

aduis. La diuersité des arguments et opinions medicinales, embrasse

toute sorte de formes, =III=, 644.

Qui vid iamais medecin se seruir de la recepte de son compagnon, sans

y retrancher ou adiouster quelque chose? Ils trahissent assez par là

leur art: et nous font voir qu’ils y considerent plus leur reputation,

et par consequent leur profit, que l’interest de leurs patiens. Celuy

là de leurs docteurs est plus sage, qui leur a anciennement prescript,

qu’vn seul se mesle de traicter vn malade: car s’il ne fait rien qui

vaille, le reproche à l’art de la medecine, n’en sera pas fort grand

pour la faute d’vn homme seul: et au rebours, la gloire en sera grande,

s’il vient à bien rencontrer: là où quand ils sont beaucoup, ils

descrient à tous les coups le mestier: d’autant qu’il leur aduient de

faire plus souuent mal que bien, =III=, 46.

Platon auoit raison de dire, que pour estre vray medecin, il seroit

necessaire que celuy qui l’entreprendroit, eust passé par toutes les

maladies, qu’il veut guerir, et par tous les accidens et circonstances

dequoy il doit iuger. C’est raison qu’ils prennent la verole, s’ils la

veulent sçauoir penser. Vrayment ie m’en fierois à celuy là. Car les

autres nous guident, comme celuy qui peint les mers, les escueils et

les ports, estant assis, sur sa table, et y faict promener le modele

d’vn nauire en toute seurté. Iettez-le à l’effect, il ne sçait par où

s’y prendre, =III=, 628.

C’est vne bonne regle en leur art, qu’il faut que la foy du patient,

preoccupe par bonne esperance et asseurance, leur effect et operation.

Laquelle regle ils tiennent iusques là, que le plus ignorant et

grossier medecin, ils le trouuent plus propre à celuy qui a fiance en

luy, que le plus experimenté, et incognu, =III=, 44.

Les medecins ployent ordinairement auec vtilité, leurs regles, à la

violence des enuies aspres, qui suruiennent aux malades. Ce grand

desir ne se peut imaginer, si estranger et vicieux, que Nature ne s’y

applique. Et puis, combien est-ce de contenter la fantasie? =III=, 642.

Il n’appartient qu’aux medecins de mentir en toute liberté, puis que

notre salut despend de la vanité, et fauceté de leurs promesses,

=III=, 42.

Nous ne receuons pas aisément la medecine que nous entendons; non

plus que la drogue que nous cueillons. Si les nations, desquelles

nous retirons le gayac, la salseperille, et le bois d’esquine, ont

des medecins, combien pensons nous par cette mesme recommendation de

l’estrangeté, la rareté, et la cherté, qu’ils façent feste de noz

choulx, et de nostre persil? car qui oseroit mespriser les choses

recherchées de si loing, au hazard d’vne si longue peregrination et si

perilleuse? =III=, 48.

C’est la crainte de la mort et de la douleur, l’impatience du mal, vne

furieuse et indiscrete soif de la guerison, qui nous aueugle. C’est

pure lascheté qui rend croyance à la medecine si molle et maniable. La

plus part pourtant ne croyent pas tant, comme ils endurent et laissent

faire, =III=, 66.

On se doit adonner aux meilleures regles, mais non pas s’y asseruir: si

ce n’est à celles, s’il y en a quelqu’vne, ausquelles l’obligation et

seruitude soit vtile. Il n’est rien, où les malades se puissent mettre

mieux en seurté, qu’en se tenant coy, dans le train de vie, où ils sont

esleuez et nourris. Le changement, quel qu’il soit, estonne et blesse.

Estendons nostre possession iusques aux derniers moyens. Le plus

souuent on s’y durcit, en s’opiniastrant, et corrige lon sa complexion,

=III=, 640.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV · 第 267 / 504 题