LANGAGE.

Nostre parler a ses foiblesses et ses deffaults, comme tout le reste.

La plus part des occasions des troubles du monde sont Grammariens. Noz

procez ne naissent que du debat de l’interpretation des loix; et la

plus part des guerres, de cette impuissance de n’auoir sçeu clairement

exprimer les conuentions et traictez d’accord des Princes, =II=, 276.

Le parler que i’ayme, c’est vn parler simple et naif, tel sur le papier

qu’à la bouche: vn parler succulent et nerueux, court et serré, non

tant delicat et peigné, comme vehement et brusque. Plustost difficile

qu’ennuieux, esloigné d’affectation: desreglé, descousu, et hardy:

chaque loppin y face son corps: non pedantesque, non fratesque, non

pleideresque, mais plustost soldatesque, =I=, 278.

En nostre langage ie trouue assez d’estoffe, mais vn peu faute de

façon. Car il n’est rien, qu’on ne fist du iargon de nos chasses, et

de nostre guerre, qui est vn genereux terrein à emprunter. Et les

formes de parler, comme les herbes, s’amendent et fortifient en les

transplantant. Ie le trouue suffisamment abondant, mais non pas maniant

et vigoureux suffisamment. Il succombe ordinairement à vne puissante

conception. Si vous allez tendu, vous sentez souuent qu’il languit

soubs vous, et fleschit: et qu’à son deffaut le Latin se presente au

secours, et le Grec à d’autres, =III=, 242.

Personne n’est exempt de dire des fadaises: le malheur est, de les dire

curieusement, =III=, 78.

Il en est de si sots, qu’ils se destournent de leur voye vn quart de

lieuë, pour courir apres vn beau mot. Au rebours, c’est aux paroles à

seruir et à suiure, et que le Gascon y arriue, si le François n’y peut

aller, =I=, 276.

Qui a dans l’esprit vne viue imagination et claire, il la produira,

soit en Bergamasque, soit par mines, s’il est muet, =I=, 274.

Le maniement et employte des beaux esprits, donne prix à la langue: non

pas l’innouant, tant, comme la remplissant de plus vigoreux et diuers

seruices, l’estirant et ployant, =III=, 240.

Le long ou le court, ne sont proprietez qui ostent ny qui donnent prix

au langage, =II=, 476.

Les Atheniens estoient à choisir de deux architectes, à conduire

vne grande fabrique; le premier se presenta auec vn beau discours

premedité: mais l’autre en trois mots: Seigneurs Atheniens, ce que

cettuy a dict, ie le feray, =I=, 274.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV · 第 258 / 504 题