GUERRE CIVILE (TROUBLES INTÉRIEURS).

Monstrueuse guerre. Les autres agissent au dehors, ceste-cy encore

contre soy: se ronge et se defaict, par son propre venin. Elle est

de nature si maligne et ruineuse, qu’elle se ruine quand et quand le

reste: et se deschire et despece de rage. Nous la voyons plus souuent,

se dissoudre par elle mesme, que par disette d’aucune chose necessaire,

ou par la force ennemie. Toute discipline la fuït. Elle vient guerir

la sedition, et en est pleine. Veut chastier la desobeissance, et en

montre l’exemple: et employee à la deffence des loix, faict sa part

de rebellion à l’encontre des siennes propres. Où en sommes nous?

Nostre medecine porte infection.--En ces maladies populaires, on peut

distinguer sur le commencement, les sains des malades: mais quand

elles viennent à durer, comme la nostre, tout le corps s’en sent, et

la teste et les talons: aucune partie n’est exempte de corruption. Car

il n’est air, qui se hume si gouluement: qui s’espande et penetre,

comme faict la licence. Nos armees ne se lient et tiennent plus que par

simant estranger: des François on ne sçait plus faire vn corps d’armee,

constant et reglé. Quelle honte! Il n’y a qu’autant de discipline,

que nous en font voir des soldats empruntez. Quant à nous, nous nous

conduisons à discretion, et non pas du chef; chacun selon la sienne:

il a plus affaire au dedans qu’au dehors. C’est au commandement de

suiure, courtizer, et plier: à luy seul d’obeïr: tout le reste est

libre et dissolu. Il me plaist de voir, combien il y a de lascheté

et de pusillanimité en l’ambition: par combien d’abiection et de

seruitude, il luy faut arriuer à son but. Mais cecy me deplaist de

voir, des natures debonnaires et capables de iustice, se corrompre tous

les iours, au maniement et commandement de cette confusion. La longue

souffrance, engendre la coustume; la coustume, le consentement et

l’imitation. Nous auions assez d’ames mal nées, sans gaster les bonnes

et genereuses, =III=, 354.

Les guerres ciuiles ont cela de pire que les autres guerres, de

nous mettre chacun en echauguette en sa propre maison. C’est grande

extremité, d’estre pressé iusques dans son mesnage, et repos

domestique, =III=, 424.

En ces temps, on battisoit les vices publiques de mots nouueaux plus

doux pour leur excuse, abastardissant et amollissant leurs vrais

titres, =I=, 178.

Ce qui fait voir tant de cruautez inouies aux guerres populaires,

c’est que cette canaille de vulgaire s’aguerrit, et se gendarme, à

s’ensanglanter iusques aux coudes, et deschiqueter vn corps à ses

pieds, n’ayant resentiment d’autre vaillance. Comme les chiens coüards,

qui deschirent en la maison, et mordent les peaux des bestes sauuages,

qu’ils n’ont osé attaquer aux champs, =II=, 570.

La cause des loix, et defence de l’ancien estat, a tousiours cela, que

ceux mesmes qui pour leur dessein particulier le troublent, en excusent

les defenseurs, s’ils ne les honorent, =III=, 86.

Mais il ne faut pas appeler deuoir, vne aigreur et vne intestine

aspreté, qui naist de l’interest et passion priuee, ny courage,

vne conduitte traistresse et malitieuse. Ils nomment zele, leur

propension vers la malignité, et violence. Ce n’est pas la cause qui

les eschauffe, c’est leur interest. Ils attisent la guerre, non par ce

qu’elle est iuste: mais par ce que c’est guerre, =III=, 86.

Sur tout il se faut garder qui peut, de tomber entre les mains d’vn

Iuge ennemy, victorieux et armé, =I=, 88.

Confessons la verité, qui trieroit de l’armée mesme legitime, ceux

qui y marchent par le seul zele d’vne affection religieuse, et encore

ceux qui regardent seulement la protection des loix de leur pays, ou

seruice du Prince, il n’en sçauroit bastir vne compagnie de gens-darmes

complete. D’où vient cela, qu’il s’en trouue si peu, qui ayent maintenu

mesme volonté et mesme progrez en nos mouuemens publiques, et que

nous les voyons tantost n’aller que le pas, tantost y courir à bride

aualée? et mesmes hommes, tantost gaster nos affaires par leur violence

et aspreté, tantost par leur froideur, mollesse et pesanteur; si ce

n’est qu’ils y sont poussez par des considerations particulieres et

casuelles, selon la diuersité desquelles ils se remuent? =II=, 120.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV · 第 235 / 504 题