De toutes les resueries du monde, la plus receuë et plus vniuerselle,
est le soing de la reputation et de la gloire, que nous espousons
iusques à quitter les richesses, le repos, la vie et la santé, qui sont
biens effectuels et substantiaux, pour suyure cette vaine image, cette
simple voix, qui n’a ny corps ny prise, =I=, 476.
C’est à Dieu seul, à qui gloire et honneur appartient. Et n’est rien si
esloigné de raison, que de nous en mettre en queste pour nous,
=II=, 442.
Toute la gloire du monde ne merite pas qu’vn homme d’entendement
estende seulement le doigt pour l’acquerir, =II=, 442.
Toutes autres choses tombent en commerce. Nous prestons nos biens et
nos vies au besoin de nos amis: mais de communiquer son honneur et
d’estrener autruy de sa gloire, il ne se voit gueres, =I=, 478.
Combien auons nous veu d’hommes vertueux, suruiure à leur propre
reputation, qui ont veu et souffert esteindre en leur presence,
l’honneur et la gloire tres-iustement acquise en leurs ieunes ans?
=II=, 460.
C’est le sort qui nous applique la gloire, selon sa temerité. Ie
l’ay veuë fort souuent outrepasser le merite d’vne longue mesure.
Comme l’ombre, elle va quelque fois deuant son corps: et quelque fois
l’excede de beaucoup en longueur, =II=, 448.
Nous appellons aggrandir nostre nom, l’estendre et semer en plusieurs
bouches: nous voulons qu’il y soit receu en bonne part et que cette
sienne accroissance luy vienne à profit: voyla ce qu’il y peut auoir
de plus excusable en ce dessein. Mais l’exces de cette maladie en va
iusques là, que plusieurs cherchent de faire parler d’eux en quelque
façon que ce soit, plus desireux de grande que de bonne réputation.
Ce vice est ordinaire. Nous nous soignons plus qu’on parle de nous,
que comment on en parle: et nous est assez que nostre nom coure par la
bouche des hommes, en quelque condition qu’il y coure, =II=, 456.
Qui ne contrechange volontiers la santé, le repos, et la vie, à la
reputation et à la gloire? la plus inutile, vaine et fauce monnoye, qui
soit en nostre vsage, =I=, 416.
De ceux mesme, que nous voyons bien faire: trois mois, ou trois ans
apres, il ne s’en parle non plus que s’ils n’eussent iamais esté,
=II=, 460.
Infinies belles actions se doiuent perdre sans tesmoignage, auant
qu’il en vienne vne à profit. Et si on prend garde, on trouuera, à mon
aduis, qu’il aduient par experience, que les moins esclattantes sont
les plus dangereuses: et qu’aux guerres, qui se sont passées de notre
temps, il s’est perdu plus de gens de bien, aux occasions legeres et
peu importantes, et à la contestation de quelque bicoque, qu’és lieux
dignes et honnorables, =II=, 450.
Tuer vn homme, ou deux, ou dix, se presenter courageusement à la
mort, c’est à verité quelque chose à chacun de nous, car il y va de
tout: mais pour le monde, ce sont choses si ordinaires, il s’en voit
tant tous les iours, et en faut tant de pareilles pour produire vn
effect notable, que nous n’en pouuons attendre aucune particuliere
recommendation, =II=, 458.
Au demeurant, en toute vne bataille où dix mill’ hommes sont stropiez
ou tuez, il n’en est pas quinze dequoy lon parle. De tant de miliasses
de vaillans hommes qui sont morts depuis quinze cens ans en France,
les armes en la main, il n’y en a pas cent, qui soyent venus à nostre
cognoissance. La memoire non des chefs seulement, mais des battailles
et victoires est enseuelie, =II=, 458.
Il faut trier de toute vne nation, vne douzaine d’hommes, pour iuger
d’vn arpent de terre, et le iugement de nos inclinations, et de nos
actions, la plus difficile matiere, et la plus importante qui soit,
nous la remettons à la voix de la commune et de la tourbe, mere
d’ignorance, d’iniustice, et d’inconstance. Est-ce raison de faire
dependre la vie d’un sage, du iugement des fols? =II=, 452.
Entre toutes les voluptez, il n’y en a point de plus dangereuse, ny
plus à fuir que celle qui nous vient de l’approbation d’autruy. Il
n’est chose qui empoisonne tant que la flatterie, rien par où les
meschans gaignent plus aiséement credit: ny maquerelage si propre et
si ordinaire à corrompre la chasteté des femmes, que de les paistre et
entretenir de leurs loüanges, =II=, 442.
Celuy qui fait tout pour l’honneur et pour la gloire, que pense-il
gaigner, en se produisant au monde en masque, desrobant son vray estre
à la cognoissance du peuple? Louez un bossu de sa belle taille, il le
doit receuoir à iniure: si vous estes couard, et qu’on vous honnore
pour vn vaillant homme, est-ce de vous qu’on parle? On vous prend pour
vn autre, =III=, 190.
La gloire est pour elle mesme desirable: mais il faut éviter comme deux
extremes vicieux, l’immoderation, et à la rechercher, et à la fuyr,
=II=, 446.
La vertu elle mesme est chose bien vaine et friuole, si elle tire sa
recommendation de la gloire, =II=, 448.
Les actions de la vertu sont trop nobles d’elles mesmes, pour
rechercher autre loyer, que de leur propre valeur: et notamment pour la
chercher en la vanité des iugemens humains, =II=, 460.
Qui n’est homme de bien que par ce qu’on le sçaura, et par ce qu’on
l’en estimera mieux, apres l’auoir sçeu, qui ne veut bien faire qu’en
condition que sa vertu vienne à la cognoissance des hommes, celuy-là
n’est pas personne de qui on puisse tirer beaucoup de seruice,
=II=, 450.
Toute la gloire, que ie pretens de ma vie, c’est de l’auoir vescue
tranquille, et tranquille selon moy, =II=, 448.