FEMME (AMOUR, MARIAGE, MÉNAGE).

C’est vn doux commerce, que celuy des belles et honnestes femmes: mais

c’est commerce où il se faut tenir vn peu sur ses gardes: et notamment

ceux en qui le corps peut beaucoup. C’est folie d’y attacher toutes ses

pensees, et s’y engager d’vne affection furieuse et indiscrete,

=III=, 148.

C’est vne desplaisante coustume, et iniurieuse aux dames, d’auoir à

prester leurs leures, à quiconque a trois valets à sa suitte, pour

mal plaisant qu’il soit. Et nous mesme n’y gaignons guere: car comme

le monde se voit party, pour trois belles, il nous en faut baiser

cinquante laides. Et à vn estomach tendre, vn mauuais baiser en surpaie

vn bon, =III=, 258.

Cette loy qui leur commande de nous abominer, par ce que nous les

adorons, et nous hayr de ce que nous les aymons, est cruelle, ne fust

que de sa difficulté, =III=, 220.

Qu’elles se dispensent vn peu de la ceremonie, qu’elles entrent en

liberté de discours sur l’amour, nous ne sommes qu’enfans au prix

d’elles, en cette science. Oyez leur representer nos poursuittes

et nos entretiens: elles vous font bien cognoistre que nous ne leur

apportons rien, qu’elles n’ayent sçeu et digeré sans nous: il n’est

ny parole, ny exemple, ny démarche qu’elles ne sçachent mieux que nos

liures. C’est vne discipline qui naist dans leurs veines, que ces

bons maistres d’escole, nature, ieunesse, et santé, leur soufflent

continuellement dans l’ame. Elles n’ont que faire de l’apprendre, elles

l’engendrent, =III=, 208.

Celle qui est eschappee bagues sauues, d’vn escolage libre, apporte

bien plus de fiance de soy, que celle qui sort saine, d’vne escole

seuere et prisonniere, =III=, 262.

A vne femme desraisonnable, il ne couste non plus de passer par

dessus vne autre. Elles s’ayment le mieux où elles ont plus de tort.

L’iniustice les alleche: comme les bonnes, l’honneur de leurs actions

vertueuses, =II=, 42.

I’en ay veu, qui desrobboit gros à son mary, pour, disoit-elle à

son confesseur, faire ses aulmosnes plus grasses. Fiez vous à cette

religieuse dispensation, =II=, 36.

Il n’y a aucune d’elles, pour malotrüe qu’elle soit, qui ne pense estre

bien aymable, et ne se recommande par son aage, ou par son poil, ou par

son mouuement (car de laides vniuersellement, il n’en est non plus que

de belles), =III=, 150.

Elles n’ont pas tort du tout, quand elles refusent les regles de vie,

qui sont introduites au monde: d’autant que ce sont les hommes qui les

ont faictes sans elles, =III=, 204.

Nos peres dressoient la contenance de leurs filles à la honte et à

la crainte (les courages et les desirs tousiours pareils), nous à

l’asseurance: nous n’y entendons rien, =III=, 262.

Vne femme estoit alors estimée assez sçauante, quand elle sçauoit

mettre difference entre la chemise et le pourpoint de son mary,

=I=, 216.

Les anciens Gaulois estimoient à extrême reproche d’auoir eu

accointance de femme, auant l’aage de vingt ans: d’autant que les

courages s’amollissent et diuertissent par l’accouplage des femmes,

=II=, 28.

Ce n’est pas tant pudeur, qu’art et prudence, qui rend nos dames

si circonspectes, à nous refuser l’entrée de leurs cabinets, auant

qu’elles soyent peintes et parées pour la montre publique, =II=, 196.

Elles couurent leur sein d’vn reseul, les prestres plusieurs choses

sacrees, les peintres ombragent leur ouurage, pour luy donner plus de

lustre. Il y a certaines autres choses qu’on cache pour les montrer,

=III=, 254.

Les femmes ont tort de nous recueillir de ces contenances mineuses,

querelleuses et fuyardes, qui nous esteignent en nous allumant. La

femme qui couche auec vn homme, doit auec sa cotte laisser quant et

quant la honte, et la reprendre auec sa cotte, =I=, 140.

Selon la loy que Nature leur donne, ce n’est pas proprement à elles de

vouloir et desirer: leur rolle est souffrir, obeyr, consentir. Nature

leur a donné vne perpetuelle capacité; à nous, rare et incertaine.

Elles ont tousiours leur heure, afin qu’elles soyent tousiours prestes

à la nostre, =III=, 264.

Ie loue la gradation et la longueur, en la dispensation de leurs

faueurs: en toute espece d’amour, la facilité et promptitude est

interdicte aux tenants, =III=, 264.

Se conduisant en leur dispensation, ordonnement et mesurement, elles

pipent bien mieux nostre desir, et cachent le leur. Qu’elles fuyent

tousiours deuant nous, ie dis celles mesmes qui ont à se laisser

attraper: elles nous battent mieux en fuyant, comme les Scythes,

=III=, 264.

Ce que nous craignons le moins chez la femme, est à l’auanture le plus

à craindre. Leurs pechez muets sont les pires, =III=, 228.

Tout beau et honneste que vous estes, quand vous aurez failly vostre

pointe, n’en concluez pas incontinent vne chasteté inuiolable en vostre

maistresse: ce n’est pas à dire que le muletier n’y trouue son heure,

=I=, 604.

Vne femme se peut rendre à tel personnage, que nullement elle ne

voudroit auoir espousé: ie ne dy pas pour les conditions de la fortune,

mais pour celles mesmes de la personne, =III=, 202.

C’est vn vilain desreglement, qui les pousse si souuent au change, et

les empesche de fermir leur affection en quelque subiect que ce soit:

mais si est-il vray, que c’est contre la nature de l’amour, s’il n’est

violant, et contre la nature de la violance, s’il est constant,

=III=, 264.

Ie ne conseille aux Dames, d’appeler honneur, leur deuoir. Leur deuoir

est le marc: leur honneur n’est que l’escorce. Et ne leur conseille de

nous donner cette excuse en payement de leur refus: l’offence et enuers

Dieu, et en la conscience, seroit aussi grande de le desirer que de

l’effectuer. Toute personne d’honneur choisit de perdre plus tost son

honneur, que de perdre sa conscience, =II=, 464.

Il est tousiours procliue aux femmes de disconuenir à leurs maris.

Elles saisissent à deux mains toutes couuertures de leur contraster: la

premiere excuse leur sert de pleniere iustification, =II=, 36.

Ceux qui ont à negocier auec des femmes testues, peuuent auoir essayé à

quelle rage on les iette, quand on oppose à leur agitation, le silence

et la froideur, et qu’on desdaigne de nourrir leur courroux. Elles ne

se courroucent, qu’affin qu’on se contre-courrouce, à l’imitation des

loix de l’amour, =II=, 614.

Nul maniement leur semble auoir assez de dignité, s’il vient de

la concession du mary. Il faut qu’elles l’vsurpent ou finement ou

fierement, et tousiours iniurieusement, pour luy donner de la grace et

de l’authorité, =II=, 36.

Il faut laisser bonne partie de leur conduite, à leur propre

discretion: car ainsi comme ainsi n’y a il discipline qui les sçeut

brider de toutes parts, =II=, 262.

En nostre siecle, elles reseruent plus communément, à estaller leurs

bons offices, enuers leurs maris perdus: Tardif tesmoignage, et hors

de saison. Elles preuuent plustost par là, qu’elles ne les ayment

que morts. La vie est pleine de combustion, le trespas d’amour, et

de courtoisie. Elles ont beau s’escheueler et s’esgratigner. Leur

rechigner est odieux aux viuans, et vain aux morts. Nous dispenserons

volontiers qu’on rie apres, pourueu qu’on nous rie pendant la vie.

Est-ce pas de quoy resusciter de despit: qui m’aura craché au nez

pendant que i’estoy, me vienne frotter les pieds, quand ie ne suis

plus? S’il y a quelque honneur à pleurer les maris, il n’appartient

qu’à celles qui leur ont ry: celles qui ont pleuré en la vie, qu’elles

rient en la mort, au dehors comme au dedans. Aussi, ne regardez pas

à ces yeux moites, et à cette piteuse voix: regardez ce port, ce

teinct, et l’embonpoinct de ces iouës, soubs ces grands voiles: c’est

par là qu’elle parle François. Il en est peu, de qui la santé n’aille

en amendant, qualité qui ne sçait pas mentir. Cette ceremonieuse

contenance ne regarde pas tant derriere soy, que deuant; c’est acquest,

plus que payement, =II=, 662.

La plus part de leurs deuils sont artificiels et ceremonieux. On y

procede mal, quand on s’oppose à cette passion: car l’opposition les

pique et les engage plus auant à la tristesse. On exaspere le mal par

la ialousie du debat, =III=, 158.

Nous sommes quasi par tout iniques iuges de leurs actions, comme elles

sont des nostres, =III=, 264.

Il n’est passion plus pressante, que cette cy, à laquelle nous

voulons qu’elles resistent seules: non simplement, comme à vn vice de

sa mesure: mais comme à l’abomination plus qu’à l’irreligion et au

parricide: et nous nous y rendons cependant sans coulpe et reproche,

=III=, 206.

On les leurre en somme, et acharne, par tous moyens. Nous eschauffons

et incitons leur imagination sans cesse, et puis nous crions au ventre,

=III=, 216.

Nous les traictons inconsiderément en cecy, apres que nous auons

cogneu, qu’elles sont sans comparaison plus capables et ardentes aux

effects de l’amour que nous, =III=, 204.

De la trahison commune et ordinaire des hommes d’auiourd’huy, il

aduient, ce que nous montre l’experience: c’est qu’elles se r’allient

et reiettent à elles mesmes, ou entre elles, pour nous fuyr: ou bien

qu’elles se rengent aussi de leur costé, à cet exemple que nous leur

donnons: qu’elles iouent leur part de la farce, et se prestent à cette

negociation, sans passion, sans soing et sans amour, =III=, 150.

Il en est, qui ayment mieux prester cela, que leur coche: et qui ne se

communiquent, que par là, =III=, 260.

Les masles et femelles, sont iettez en mesme moule, sauf l’institution

et l’vsage, la difference n’y est pas grande. Il n’y a pas de

distinction entre leur vertu et la nostre. Il est bien plus aisé

d’accuser l’vn sexe, que d’excuser l’autre, =III=, 286.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV · 第 224 / 504 题