ÉTAT (GOUVERNEMENT).

Toute domination populaire me semble la plus naturelle et équitable,

=I=, 38.

A l’aduis d’Anacharsis le plus heureux estat d’vne police, seroit où

toutes autres choses estants esgales, la precedence se mesureroit à la

vertu, et le rebut au vice, =I=, 494.

Non par opinion, mais en verité, l’excellente et meilleure police, est

à chacune nation, celle soubs laquelle elle s’est maintenuë. Sa forme

et commodité essentielle depend de l’vsage. Nous nous desplaisons

volontiers de la condition presente. Mais ie tiens pourtant, que

d’aller desirant le commandement de peu, en vn estat populaire: ou en

la monarchie, vne autre espece de gouuernement, c’est vice et folie,

=III=, 398.

Les maladies et conditions de nos corps, se voyent aussi aux estats

et polices: les royaumes, les republiques naissent, fleurissent et

fanissent de vieillesse, comme nous, =II=, 554.

Nostre police se porte mal. Il en a esté pourtant de plus malades, sans

mourir, =III=, 404.

Il est bien aysé d’accuser d’imperfection vne police: car toutes choses

mortelles en sont pleines: il est bien aysé d’engendrer à vn peuple le

mespris de ses anciennes obseruances: iamais homme n’entreprint cela,

qui n’en vinst à bout: mais d’y restablir vn meilleur estat en la place

de celuy qu’on a ruiné, à cecy plusieurs se sont morfondus, de ceux qui

l’auoient entreprins, =II=, 508.

Rien ne presse vn estat que l’innouation: le changement donne seul

forme à l’iniustice, et à la tyrannie. Quand quelque piece se

démanche, on peut l’estayer: on peut s’opposer à ce que l’alteration

et corruption naturelle à toutes choses, ne nous esloigne trop de nos

commencemens et principes. Mais d’entreprendre à refondre vne si grande

masse, et à changer les fondements d’vn si grand bastiment, c’est à

faire à ceux qui pour descrasser effacent: qui veulent amender les

deffauts particuliers, par vne confusion vniuerselle, et guarir les

maladies par la mort, =III=, 400.

Au reste, ie me suis ordonné d’oser dire tout ce que i’ose faire: et me

deplaist des pensees mesmes impubliables, =III=, 186.

Ceux qui donnent le branle à vn Estat, sont volontiers les premiers

absorbez en sa ruine. Le fruict du trouble ne demeure guere à celuy qui

l’a esmeu; il bat et brouille l’eaue d’autres pescheurs, =I=, 178.

Tout ce qui branle ne tombe pas. La contexture d’vn si grand corps

tient à plus d’vn clou. Il tient mesme par son antiquité: comme les

vieux bastimens, ausquels l’aage a desrobé le pied, sans crouste et

sans cyment, qui pourtant viuent et soustiennent en leur propre poix,

=III=, 404.

Heureux peuple, qui fait ce qu’on commande, mieux que ceux qui

commandent, sans se tourmenter des causes, =II=, 508.

Le monde est inepte à se guarir. Il est si impatient de ce qui le

presse, qu’il ne vise qu’à s’en deffaire, sans regarder à quel prix.

Il se guarit ordinairement à ses despens: la descharge du mal present,

n’est pas guarison, s’il n’y a en general amendement de condition,

=III=, 400.

Quiconque propose seulement d’emporter ce qui le masche, il demeure

court: car le bien ne succede pas necessairement au mal: vn autre mal

luy peut succeder; et pire, =III=, 400.

Qui se doit desesperer de sa condition, voyant les secousses et

mouuemens dequoy l’estat de Rome fut agité, et qu’il supporta?

=III=, 404.

La foiblesse de nostre condition, nous pousse souuent à cette

necessité, de nous seruir de mauuais moyens pour vne bonne fin,

=II=, 556.

Epaminondas ne pensoit pas qu’il fust loisible pour recouurer mesmes

la liberté de son pays, de tuer vn homme sans cognoissance de cause,

=III=, 20.

Nous sommes subiects à vne repletion d’humeurs soit de bonnes, soit

de mauuaises, qui est l’ordinaire cause des maladies. De semblable

repletion se voyent les estats souuent malades: et a lon accoustumé

d’vser de diuerses sortes de purgation: tantost on donne congé à vne

grande multitude de familles, pour en descharger le païs, lesquelles

vont chercher ailleurs où s’accommoder aux despens d’autruy, tantost on

se rejette en la guerre estrangere, =II=, 554.

Vne guerre estrangere est vn mal bien plus doux que la ciuile: mais ie

ne croy pas que Dieu fauorisast vne si iniuste entreprise, d’offencer

et quereler autruy pour nostre commodité, =II=, 556.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV · 第 220 / 504 题