ESPRIT.

C’est vn grand ouurier de miracles que l’esprit humain, =II=, 362.

Il est malaisé de lui donner bornes: il est curieux et auide, et n’a

point occasion de s’arrester plus tost à mille pas qu’à cinquante,

=II=, 338.

Sur ce mesme fondement qu’auoit Heraclitus, et cette sienne sentence,

Que toutes choses auoyent en elles les visages qu’on y trouuoit,

Democritus en tiroit vne toute contraire conclusion: c’est que les

subiects n’auoient du tout rien de ce que nous y trouuions: et de ce

que le miel estoit doux à l’vn, et amer à l’autre, il argumentoit,

qu’il n’estoit ny doux, ny amer, =II=, 388.

C’est vne espineuse entreprinse, et plus qu’il ne semble, de suyure

vne alleure si vagabonde, que celle de nostre esprit: de penetrer les

profondeurs opaques de ses replis internes: de choisir et arrester tant

de menus airs de ses agitations, =I=, 678.

Ce que ma force ne peut descouurir, ie ne laisse pas de le sonder et

essayer: et en retastant et pestrissant cette nouuelle matiere, la

remuant et l’eschauffant, i’ouure à celuy qui me suit, quelque facilité

pour en iouyr plus à son ayse, et la luy rends plus soupple, et plus

maniable. Autant en fera le second au tiers: qui est cause que la

difficulté ne me doit pas desesperer; ny aussi peu mon impuissance, car

ce n’est que la mienne. L’homme est capable de toutes choses, comme

d’aucunes, =II=, 338.

Les hommes mescognoissent cette maladie naturelle de leur esprit. Il ne

faict que fureter et quester; et va sans cesse, tournoyant, bastissant,

et s’empestrant, en sa besogne: comme nos vers à soye, et s’y estouffe.

Ce n’est rien que foiblesse particuliere, qui nous faict contenter de

ce que d’autres, ou que nous mesmes auons trouué en cette chasse de

cognoissance: vn plus habile ne s’en contentera pas. Il y a tousiours

place pour vn suiuant, ouy et pour nous mesmes, et route par ailleurs.

Il n’y a point de fin en nos inquisitions. Nostre fin est en l’autre

monde, =III=, 606.

C’est vn outrageux glaiue à son possesseur mesme, que l’esprit, à

qui ne sçait s’en armer ordonnément et discrettement. Et n’y a point

de beste, à qui il faille plus iustement donner des orbieres, pour

tenir sa veuë subjecte, et contrainte deuant ses pas; et la garder

d’extrauaguer ny çà ny là, hors les ornieres que l’vsage et les loix

luy tracent, =II=, 334.

C’est un vtil vagabond, dangereux et temeraire: il est malaisé d’y

ioindre l’ordre et la mesure: il s’empesche soy mesmes, =II=, 334.

Nous ne sommes ingenieux qu’à nous mal mener: c’est le vray gibbier de

la force de nostre esprit: dangereux vtil en desreglement, =III=, 254.

Ie hay vn esprit hargneux et triste, qui glisse par dessus les plaisirs

de sa vie, et s’empoigne et paist aux malheurs, =III=, 186.

Les esprits, voire pareils en force, ne sont pas tousiours pareils en

application et en goust, =III=, 376.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV · 第 218 / 504 题