ÉDUCATION.

La plus grande difficulté et importance de l’humaine science semble

estre en cet endroit, où il se traitte de la nourriture et institution

des enfans, =I=, 232.

Ce n’est pas raison de nourrir vn enfant au giron de ses parens. Cette

amour naturelle les attendrit trop, et relasche, voire les plus sages,

=I=, 242.

Ne prenez iamais, et donnez encore moins à vos femmes, la charge

de leur nourriture: laissez les former à la fortune, souz des loix

populaires et naturelles: laissez à la coustume, de les dresser à

la frugalité et à l’austerité; qu’ils ayent plustot à descendre de

l’aspreté, qu’à monter vers elle, =III=, 670.

Noz plus grands vices prennent leur ply dés nostre plus tendre enfance,

et nostre principal gouuernement est entre les mains des nourrices.

C’est passetemps aux meres de veoir vn enfant tordre le col à vn

poulet, et s’esbatre à blesser vn chien et vn chat. Et tel pere est

si sot, de prendre à bon augure d’vne ame martiale, quand il voit

son fils gourmer iniurieusement vn païsant, ou vn laquay, qui ne se

defend point: et à gentillesse, quand il le void affiner son compagnon

par quelque malicieuse desloyauté, et tromperie. Ce sont pourtant

les vrayes semences et racines de la cruauté, de la tyrannie, de la

trahyson. Elles se germent là, et s’esleuent apres gaillardement,

et profittent à force entre les mains de la coustume. Et est vne

tres-dangereuse institution, d’excuser ces villaines inclinations, par

la foiblesse de l’aage, et legereté du subiect, =I=, 158.

La laideur de la piperie ne depend pas de la difference des escutz aux

espingles: elle depend de soy. Ie trouue bien plus iuste de conclurre

ainsi: Pourquoy ne tromperoit il aux escutz, puisqu’il trompe aux

espingles? que, ce n’est qu’aux espingles: il n’auroit garde de le

faire aux escutz, =I=, 158.

Les ieux des enfants ne sont pas ieux: et les faut iuger en eux, comme

leurs plus serieuses actions, =I=, 158.

Les meres ont raison de tancer leurs enfans, quand ils contrefont les

borgnes, les boiteux, et les bicles, et tels autres defauts de la

personne: car outre ce que le corps ainsi tendre en peut receuoir vn

mauuais ply, il semble que la Fortune se ioüe à nous prendre au mot:

et i’ay ouy reciter plusieurs exemples de gens deuenus malades ayant

dessigné de feindre l’estre, =II=, 564.

Ce nous est grande simplesse d’abandonner les enfans au gouuernement

et à la charge de leurs peres, au lieu d’en commettre aux loix

la discipline, tout en vn Estat despendant de leur education et

nourriture? =II=, 606.

A vn enfant de maison, qui recherche les lettres, non pour le gaing ny

tant pour les commoditez externes, que pour les sienes propres, et pour

s’en enrichir et parer au dedans, ayant plustost enuie d’en reussir

habil’homme, qu’homme sçauant, ie voudrois qu’on fust soigneux de luy

choisir vn conducteur, qui eust plustot la teste bien faicte, que

bien pleine: et qu’on y requist tous les deux, mais plus les mœurs et

l’entendement que la science, =I=, 236.

A son eleue, il dira ce que c’est que scauoir et ignorer, qui doit

estre le but de l’estude: que c’est que vaillance, temperance, et

iustice: ce qu’il y a à dire entre l’ambition et l’auarice: la

seruitude et la subiection, la licence et la liberté: à quelles marques

on congnoit le vray et solide contentement: iusques où il faut craindre

la mort, la douleur et la honte. Quels ressors nous meuuent, et le

moyen de tant diuers branles en nous. Car il me semble que les premiers

discours, dequoy on luy doit abreuuer l’entendement, ce doiuent estre

ceux, qui reglent ses mœurs et son sens, qui luy apprendront à se

cognoistre, et à sçauoir bien mourir et bien viure, =I=, 254.

Puis que la Philosophie est ce qui instruict à viure, et que l’enfance

y a sa leçon, comme les autres aages, pourquoy ne la luy communique

lon? On nous apprend à viure, quand la vie est passée. Cent escoliers

ont pris la verolle auant que d’estre arriuez à leur leçon d’Aristote

de la temperance, =I=, 262.

Vn enfant en est capable au partir de la nourrisse, beaucoup mieux que

d’apprendre à lire ou escrire. La philosophie a des discours pour la

naissance des hommes, comme pour la decrepitude, =I=, 262.

Les Perses apprenoient la vertu à leurs enfans, comme les autres

nations font les lettres, =I=, 220.

On demandoit à Agesilaus ce qu’il seroit d’aduis, que les enfans

apprinsent: Ce qu’ils doiuent faire estans hommes, respondit-il,

=I=, 222.

C’est vne grande simplesse d’aprendre à nos enfans, la science des

astres et le mouuement de la huictiesme sphere, auant que les leurs

propres, =I=, 254.

On ne cesse de criailler à leurs oreilles comme qui verseroit dans vn

antonnoir; et leur charge ce n’est que redire ce qu’on leur a dit. Ie

voudrois que nostre gouuerneur corrigeast cette partie; et que de belle

arriuee, selon la portee de l’ame, qu’il a en main, il commençast à la

mettre sur la montre, luy faisant gouster les choses, les choisir, et

discerner d’elle mesme. Quelquefois luy ouurant le chemin, quelquefois

le luy laissant ouurir. Ie ne veux pas qu’il inuente, et parle seul: ie

veux qu’il escoute son disciple parler à son tour. Socrates, et depuis

Arcesilaus, faisoient premierement parler leurs disciples, et puis ils

parloient à eux, =I=, 236.

Qu’il ne luy demande pas seulement compte des mots de sa leçon, mais du

sens et de la substance. Et qu’il iuge du profit qu’il aura fait, non

par le tesmoignage de sa memoire, mais de sa vie. Que ce qu’il viendra

d’apprendre, il le luy face mettre en cent visages, et accommoder à

autant de diuers subiects, pour voir s’il l’a encore bien pris et bien

faict sien, =I=, 238.

Les abeilles pillotent deçà delà les fleurs, mais elles en font apres

le miel qui est tout leur; ce n’est plus thin, ny mariolaine. Ainsi les

pieces empruntees d’autruy, il les transformera et confondra, pour en

faire vn ouurage tout sien: à sçauoir son iugement, son institution,

son trauail et estude ne vise qu’à le former, =I=, 240.

Pour nous apprendre à bien iuger, et à bien parler, il nous faut

exercer à parler et à iuger. A cet apprentissage tout ce qui se

presente à nos yeux, sert de liure suffisant: la malice d’vn page, la

sottise d’vn valet, vn propos de table; le commerce des hommes y est

merueilleusement propre, et la visite des pays estrangers, =I=, 242.

Ce n’est pas à dire que ce ne soit vne belle et bonne chose que le

bien dire: mais non pas si bonne qu’on la faict, et suis despit dequoy

nostre vie s’embesongne toute à cela. Ie voudrois premierement bien

sçauoir ma langue, et celle de mes voisins, où i’ay plus ordinaire

commerce. C’est vn bel et grand agencement sans doubte, que le Grec et

Latin, mais on l’achepte trop cher, =I=, 280.

Qu’on le rende delicat aux chois et triage de ses raisons, et aymant la

pertinence, et par consequent la briefueté. Qu’on l’instruise sur tout

à se rendre, et à quitter les armes à la verité, tout aussi tost qu’il

l’apperceura: soit qu’elle naisse és mains de son aduersaire, soit

qu’elle naisse en luy-mesmes par quelque rauisement, =I=, 246.

Qu’on luy mette en fantasie vne honneste curiosité de s’enquerir de

toutes choses: tout ce qu’il y aura de singulier autour de luy, il le

verra, =I=, 248.

La sottise mesmes, et foiblesse d’autruy luy sera instruction: à

contreroller les graces et façons d’vn chacun, il s’engendrera enuie

des bonnes, et mespris des mauuaises, =I=, 248.

Qu’il luy face tout passer par l’estamine, et ne loge rien en sa teste

par simple authorité, et à credit. Dans cette diuersité de iugemens, il

choisira s’il peut: sinon il en demeurera en doubte, =I=, 238.

S’il embrasse les opinions de Xenophon et de Platon, par son propre

discours, ce ne seront plus les leurs, ce seront les siennes. Qui suit

vn autre, il ne suit rien: il ne trouue rien: voire il ne cerche rien,

=I=, 238.

Nous nous laissons si fort aller sur les bras d’autruy, que nous

aneantissons nos forces, =I=, 122.

La verité et la raison sont communes à vn chacun et ne sont plus à

qui les a dites premierement, qu’à qui les dit apres. Qu’il oublie

hardiment s’il veut, d’où il les tient, mais qu’il se les sache

approprier, =I=, 238.

Qu’il cele tout ce dequoy il a esté secouru, et ne produise que ce

qu’il en a faict. Nul ne met en compte publique sa recette: chacun y

met son acquest, =I=, 240.

Il ne dira pas tant sa leçon, comme il la fera. Il la repetera en ses

actions. On verra s’il y a de la prudence en ses entreprises: s’il y

a de la bonté, de la iustice en ses deportements: s’il a du iugement

et de la grace en son parler: de la vigueur en ses maladies: de la

modestie en ses ieux: de la temperance en ses voluptez: de l’ordre en

son œconomie: de l’indifference en son goust, =I=, 270.

Que sa conscience et sa vertu reluisent en son parler, et n’ayent que

la raison pour conduite. Qu’on luy face entendre, que de confesser la

faute qu’il descouurira en son propre discours, encore qu’elle ne soit

apperceuë que par luy, c’est vn effet de iugement et de sincerité,

qui sont les principales parties qu’il cherche. Que l’opiniatrer

et contester, sont qualitez communes: plus apparentes aux plus

basses ames. Que se r’aduiser et se corriger, abandonner vn mauuais

party, sur le cours de son ardeur, ce sont qualitez rares, fortes et

philosophiques, =I=, 246.

Si son gouuerneur tient de mon humeur, il luy formera la volonté à

estre tres-loyal seruiteur de son Prince, et tres-affectionné, et

tres-courageux: mais il luy refroidira l’enuie de s’attacher autrement

que par vn deuoir publique, =I=, 246.

Que notre disciple soit bien pourueu de choses, les parolles ne

suiuront que trop: il les trainera, si elles ne veulent suiure. I’en oy

qui s’excusent de ne se pouuoir exprimer; et font contenance d’auoir

la teste pleine de plusieurs belles choses, mais à faute d’eloquence,

ne les pouuoir mettre en euidence: c’est vne baye. Sçauez vous à mon

aduis que c’est que cela? ce sont des ombrages, qui leur viennent de

quelques conceptions informes, qu’ils ne peuuent démesler et esclarcir

au dedans, ny par consequent produire au dehors, =I=, 272.

Cette institution se doit conduire par vne seuere douceur, non comme

il se fait. Au lieu de conuier les enfans aux lettres, on ne leur

presente à la verité, qu’horreur et cruauté. Ostez moy la violence et

la force; il n’est rien à mon aduis qui abatardisse et estourdisse si

fort vne nature bien née. Si vous auez enuie qu’il craigne la honte et

le chastiement, ne l’y endurcissez pas. Endurcissez le à la sueur et

au froid, au vent, au soleil et aux hazards qu’il luy faut mespriser.

Ostez luy toute mollesse et delicatesse au vestir et coucher, au manger

et au boire: accoustumez le à tout: que ce ne soit pas vn beau garçon

et dameret, mais vn garçon vert et vigoureux, =I=, 266.

I’accuse toute violence en l’education d’vne ame tendre, qu’on dresse

pour l’honneur, et la liberté: et tiens que ce qui ne se peut faire

par la raison, et par prudence, et addresse, ne se fait iamais par la

force, =II=, 26.

Ie n’ay veu autre effect aux verges, sinon de rendre les ames plus

lasches, ou plus malitieusement opiniastres, =II=, 26.

Il faut regler l’ame à son deuoir par raison, non par necessité et par

le besoin, ny par rudesse et par force, =II=, 26.

Pour tout cecy, ie ne veux pas qu’on emprisonne ce garçon, ie ne veux

pas qu’on l’abandonne à la colere et humeur melancholique d’vn furieux

maistre d’escole: ie ne veux pas corrompre son esprit, à le tenir à

la gehenne et au trauail, quatorze ou quinze heures par iour, comme

vn portefaiz. Ny ne trouueroye bon, quand par quelque complexion

solitaire et melancholique, on le verroit adonné d’vne application trop

indiscrette à l’estude des liures, qu’on la luy nourrist. Cela les

rend ineptes à la conuersation ciuile, et les destourne de meilleures

occupations. Et combien ay-ie veu de mon temps, d’hommes abestis, par

temeraire auidité de science? =I=, 264.

A la verité nous voyons encores qu’il n’est rien si gentil que les

petits enfans en France: mais ordinairement ils trompent l’esperance

qu’on en a conceuë et hommes faicts, on n’y voit aucune excellence.

I’ay ouy tenir à gens d’entendement, que ces colleges où on les enuoie,

les abrutissent ainsin, =I=, 264.

Au nostre, vn cabinet, vn iardin, la table, et le lict, la solitude, la

compagnie, le matin et le vespre, toutes heures luy seront vnes: toutes

places luy seront estude: car la philosophie, qui, comme formatrice des

iugements et des mœurs, sera sa principale leçon, a ce priuilege, de se

mesler par tout, =I=, 264.

Ie retombe volontiers sur ce discours de l’ineptie de nostre

institution. Elle a eu pour sa fin, de nous faire, non bons et sages,

mais sçauans: elle y est arriuée. Elle ne nous a pas appris de suyure

et embrasser la vertu et la prudence: mais elle nous en a imprimé la

deriuation et l’etymologie. Nous sçauons decliner vertu, si nous ne

sçauons l’aymer. Si nous ne sçauons que c’est que prudence par effect,

et par experience, nous le sçauons par iargon et par cœur, =II=, 516.

Ceux qui, comme nostre vsage porte, entreprenent d’vne mesme leçon et

pareille mesure de conduite, regenter plusieurs esprits de si diuerses

mesures et formes: ce n’est pas merueille, si en tout vn peuple

d’enfants, ils en rencontrent à peine deux ou trois, qui rapportent

quelque iuste fruit de leur discipline, =I=, 236.

Il faut s’enquerir qui est mieux sçauant, non qui est plus sçauant.

Nous ne trauaillons qu’à remplir la memoire, et laissons l’entendement

et la conscience vuide, =I=, 208.

Que mon guide se souuienne où vise sa charge; et qu’il n’imprime pas

tant à son disciple, la date de la ruine de Carthage, que les mœurs de

Hannibal et de Scipion: ny tant où mourut Marcellus, que pourquoy il

fut indigne de son deuoir, qu’il mourust là. Qu’il ne luy apprenne pas

tant les histoires, qu’à en iuger, =I=, 248.

Les inclinations naturelles s’aident et fortifient par institution:

mais elles ne se changent gueres et surmontent. Mille natures, de mon

temps, ont eschappé vers la vertu, ou vers le vice, au trauers d’vne

discipline contraire. On n’extirpe pas ses qualités originelles, on les

couure, on les cache, =III=, 120.

Les ieux mesmes et les exercices seront vne bonne partie de l’estude:

la course, la lucte, la musique, la danse, la chasse, le maniement

des cheuaux et des armes. Ie veux que la bien-seance exterieure, et

l’entre-gent, et la disposition de la personne se façonne quant et

quant l’ame. Ce n’est pas vne ame, ce n’est pas vn corps qu’on dresse,

c’est vn homme, il n’en faut pas faire à deux. Et comme dit Platon, il

ne faut pas les dresser l’vn sans l’autre, mais les conduire également,

comme vne couple de cheuaux attelez à mesme timon, =I=, 266.

Ce n’est pas assez que nostre institution ne nous gaste pas, il faut

qu’elle nous change en mieux, =I=, 216.

Ce sont natures belles et fortes qui se maintiennent au trauers d’vne

mauuaise institution, =I=, 216.

Vne bonne institution change le iugement et les mœurs, =II=, 516.

Il faut apprendre soigneusement aux enfants de haïr les vices de leur

propre contexture, et leur en faut apprendre la naturelle difformité,

à ce qu’ils les fuient non en leur action seulement, mais sur tout en

leur cœur: que la pensee mesme leur en soit odieuse, quelque masque

qu’ils portent, =I=, 158.

Le corps est encore souple, on le doit à cette cause plier à toutes

façons et coustumes: et pourueu qu’on puisse tenir l’appetit et la

volonté soubs boucle, qu’on rende hardiment vn ieune homme commode à

toutes nations et compagnies, voire au desreglement et aux excés, si

besoing est. Son exercitation suiue l’vsage. Qu’il puisse faire toutes

choses, et n’ayme à faire que les bonnes, =I=, 268.

Il n’est rien qu’on doiue tant recommander à la ieunesse, que

l’actiueté et la vigilance. Nostre vie n’est que mouuement, =III=, 660.

Qui par souhait ne trouue plus plaisant et plus doux, reuenir poudreux

et victorieux d’un combat, que de la paulme ou du bal, auec le prix

de cet exercice: ie n’y trouue autre remede, sinon qu’on le mette

patissier: fust il fils d’vn Duc, =I=, 260.

Vn ieune homme, doit troubler ses regles, pour esueiller sa vigueur;

la garder de moisir et de s’apoltronir. Et n’est train de vie, si sot

et si debile, que celuy qui se conduict par ordonnance et discipline.

Il se reiettera souuent aux excez mesme, s’il m’en croit: autrement,

la moindre desbauche le ruyne. Il se rend incommode et des-aggreable

en conuersation. La plus contraire qualité à vn honneste homme, c’est

la delicatesse et obligation à certaine façon particuliere. Et elle

est particuliere, si elle n’est ployable, et soupple. Il y a de la

honte, de laisser à faire par impuissance, ou de n’oser, ce qu’on voit

faire à ses compaignons. Par tout ailleurs, il est indecent: mais il

est vitieux et insupportable à vn homme de guerre, lequel se doit

accoustumer à toute diuersité, et inegalité de vie, =III=, 636.

Voicy mes leçons: Celuy-là y a mieux proffité, qui les fait, que qui

les sçait. Si vous le voyez, vous l’oyez: si vous l’oyez, vous le

voyez, =I=, 270.

Le guain de nostre estude, c’est en estre deuenu meilleur et plus sage,

=I=, 240.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV · 第 213 / 504 题