CONSCIENCE.

Les loix de la conscience, que nous disons naistre de nature, naissent

de la coustume, =I=, 168.

En tout et par tout, il y a assés de mes yeux à me tenir en office: il

n’y en a point, qui me veillent de si pres, ny que ie respecte plus,

=I=, 158.

Il n’y a que vous qui sçache si vous estes lache et cruel, ou loyal

et deuotieux: les autres ne vous voyent point, ils vous deuinent par

coniectures incertaines: ils voyent, non tant vostre naturel, que

vostre art. Par ainsi, ne vous tenez pas à leur sentence, tenez vous à

la vostre, =III=, 114.

Aucune cachette ne sert aux meschans, disoit Epicurus, par ce qu’ils ne

se peuuent asseurer d’estre cachez, la conscience les descouurant à eux

mesmes, =I=, 660.

Vne ame courageusement vitieuse, se peut à l’aduenture garnir de

securité: mais de satisfaction, elle ne s’en peut fournir, =III=, 112.

Comme la conscience nous remplit de crainte, aussi fait elle

d’asseurance et de confiance, =I=, 660.

Il n’est bonté, qui ne resiouysse vne nature bien nee. Il y a certes ie

ne sçay quelle congratulation, de bien faire, qui nous resiouit en nous

mesmes, et vne fierté genereuse, qui accompagne la bonne conscience.

Ces tesmoignages plaisent, et nous est grand benefice que cette

esiouyssance naturelle: et le seul payement qui iamais ne nous manque.

De fonder la recompence des actions vertueuses, sur l’approbation

d’autruy, c’est prendre vn trop incertain et trouble fondement,

signamment en vn siecle corrompu et ignorant, comme cettuy-cy: la bonne

estime du peuple est iniurieuse. A qui vous fiez vous, de veoir ce qui

est louable? Dieu me garde d’estre homme de bien, selon la description

que je voy faire tous les iours par honneur à chacun de soy, =III=, 112.

Merueilleux effort de la conscience: elle nous fait trahir, accuser,

et combattre nous mesmes, et à faute de tesmoing estranger, elle nous

produit contre nous, =I=, 658.

Aussi à mesme qu’on prend le plaisir au vice, il s’engendre vn

desplaisir contraire en la conscience, qui nous tourmente de plusieurs

imaginations penibles, veillans et dormans, =I=, 660.

On faut autant à iuger de sa propre besongne, que de celle d’autruy.

Non seulement pour l’affection qu’on y mesle: mais pour n’auoir la

suffisance de la cognoistre et distinguer, =III=, 368.

C’est office de charité, que, qui ne peut oster vn vice en soy, cherche

ce neantmoins à l’oster en autruy: où il peut auoir moins maligne et

reuesche semence. Tousiours l’aduertissement est vray et vtile: mais

si nous auions bon nez, nostre ordure nous deuroit plus puïr, d’autant

qu’elle est nostre, =III=, 348.

Ie ne dis pas, que nul n’accuse, qui ne soit net: car nul n’accuseroit:

voire ny net, en mesme sorte de tache. Mais i’entens, que nostre

iugement chargeant sur vn autre, duquel pour lors il est question, ne

nous espargne pas, d’vne interne et seuere iurisdiction, =III=, 348.

La force de tout conseil gist au temps: les occasions et les matieres

roulent et changent sans cesse. Il y a des parties secrettes aux

obiects, qu’on manie, et indiuinables: signamment en la nature des

hommes: des conditions muettes, sans montre incognues par fois du

possesseur mesme: qui se produisent et esueillent par des occasions

suruenantes. Si ma prudence ne les a peu penetrer et profetizer, ie ne

luy en sçay nul mauuais gré: sa charge se contient en ces limites. Si

l’euenement me bat, et s’il fauorise le party que i’ay refusé: il n’y

a remede, ie ne m’en prens pas à moy, i’accuse ma fortune, non pas mon

ouurage, =III=, 126.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV · 第 189 / 504 题