CONNAISSANCE DE SOI-MÊME.

Sauf toy, ô homme, chasque chose s’estudie la premiere, et a selon son

besoin, des limites à ses trauaux et desirs. Il n’en est vne seule

si vuide et necessiteuse que toy, qui embrasses l’vniuers. Tu és le

scrutateur sans cognoissance: le magistrat sans iuridiction: et apres

tout, le badin de la farce, =III=, 482.

Cette opinion et vsance commune, de regarder ailleurs qu’à nous, a bien

pourueu à nostre affaire. C’est vn obiect plein de mescontentement.

Nous n’y voyons que misere et vanité. Pour ne nous desconforter, Nature

a reietté bien à propos, l’action de nostre veuë, au dehors, =III=, 482.

Si l’homme ne se cognoist, comment cognoist-il ses functions et ses

forces? =II=, 338.

Si chacun se regardoit attentiuement, il se trouueroit plein d’inanité

et de fadaise. Nous en sommes tous confits, tant les vns que les

autres. Mais ceux qui le sentent, en ont vn peu meilleur compte: encore

ne sçay-ie, =III=, 482.

Tous les iours et à toutes heures, nous disons d’vn autre ce que nous

dirions plus proprement de nous, si nous sçauions replier aussi bien

qu’estendre nostre consideration, =II=, 38.

De l’experience que i’ay de moy, ie trouue assez dequoy me faire sage,

si i’estoy bon escholier. Qui remet en sa memoire l’excez de sa cholere

passee, et iusque où cette fieure l’emporta, voit la laideur de cette

passion, et en conçoit vne haine plus iuste. Qui se souuient des

maux qu’il a couru, de ceux qui l’ont menassé, des legeres occasions

qui l’ont remué d’vn estat à autre, se prepare par là, aux mutations

futures, et à la recognoissance de sa condition. Escoutons y seulement:

nous nous disons, tout ce, dequoy nous auons principalement besoing.

Qui se souuient de s’estre tant et tant de fois mesconté de son propre

iugement: est-il pas vn sot, de n’en entrer pour iamais en deffiance?

=III=, 616.

Nulle particuliere qualité n’enorgueillira celuy, qui mettra quand et

quand en compte, tant d’imparfaites et foibles qualitez autres, qui

sont en luy, et au bout, la nihilité de l’humaine condition, =I=, 682.

Ce que nous rions des autres aduient à chacun de nous: nul ne cognoist

estre auare, nul conuoiteux: ie ne suis pas sumptueux, disons nous,

mais la ville requiert vne grande despence: ce n’est pas ma faute, si

ie suis cholere, c’est la faute de la ieunesse. Ne cherchons pas hors

de nous nostre mal, il est planté en nos entrailles. Et cela mesme, que

nous ne sentons pas estre malades, nous rend la guerison plus malaisée,

=II=, 566.

En toutes nos fortunes, nous nous comparons à ce qui est au dessus de

nous, et regardons vers ceux qui sont mieux. Mesurons nous à ce qui

est au dessous: il n’en est point de si miserable, qui ne trouue mille

exemples où se consoler, =III=, 402.

Si quelcun s’enyure de sa science, regardant souz soy: qu’il tourne

les yeux au dessus vers les siecles passez, il baissera les cornes, y

trouuant tant de milliers d’esprits, qui se foulent aux pieds, =I=, 682.

Quand i’oy reciter l’estat de quelqu’vn, ie ne m’amuse pas à luy: ie

tourne incontinent les yeux à moy, voir comment i’en suis. Tout ce

qui le touche me regarde. Son accident m’aduertit et m’esueille de ce

costé-là, =II=, 38.

La coustume a faict le parler de soy, vicieux: et le prohibe

obstinéement en hayne de la ventance, qui semble tousiours estre

attachée aux propres tesmoignages. Ie trouue plus de mal que de bien à

ce remede, =I=, 678.

Qui se connoistra bien, qu’il se donne hardiment à connoistre par sa

bouche, =I=, 682.

Il n’est description pareille en difficulté, à la description de

soy-mesmes, ny certes en vtilité. Encore se faut il testonner, encore

se faut il ordonner et renger pour sortir en place, =I=, 678.

Ie tien qu’il faut estre prudent à estimer de soy, et pareillement

conscientieux à en tesmoigner: soit bas, soit haut, indifferemment,

=I=, 680.

De dire de soy plus qu’il n’en y a, ce n’est pas tousiours presomption,

c’est encore souuent sottise, =I=, 682.

De dire moins de soy, qu’il n’y en a, c’est sottise, non modestie: se

payer de moins, qu’on ne vaut, c’est lascheté et pusillanimité,

=I=, 680.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV · 第 188 / 504 题