COLÈRE.

Il n’est passion qui esbranle tant la sincerité des iugements, que

la cholere. Pendant que le pouls nous bat, et que nous sentons de

l’esmotion, remettons la partie: les choses nous sembleront à la verité

autres, quand nous serons r’accoisez et refroidis. Au trauers d’elle,

les fautes nous apparoissent plus grandes, comme les corps au trauers

d’vn brouillas, =II=, 608.

La tempeste ne s’engendre que de la concurrence des choleres, qui se

produisent volontiers l’vne de l’autre, et ne naissent en vn poinct.

Donnons à chacune sa course, nous voyla tousiours en paix. Vtile

ordonnance, mais de difficile execution, =II=, 618.

C’est vn’ arme de nouuel vsage: nous remuons les autres armes, ceste cy

nous remue: nostre main ne la guide pas, c’est elle qui guide nostre

main: elle nous tient, nous ne la tenons pas, =II=, 618.

C’est vne passion qui se plaist en soy, et qui se flatte. Combien de

fois nous estans esbranlez soubs vne fauce cause, si on vient à nous

presenter quelque bonne deffence ou excuse, nous despitons nous contre

la verité mesme et l’innocence, =II=, 612.

On incorpore la cholere en la cachant: Il vaut mieux qu’elle agisse au

dehors, que de la plier contre nous, =II=, 616.

La philosophie veut qu’au chastiement des offences receuës, nous en

distrayons la cholere: non afin que la vengeance en soit moindre,

ains au rebours, afin qu’elle en soit d’autant mieux assenee et

plus poisante. A quoy il luy semble que cette impetuosité porte

empeschement. Non seulement la cholere trouble: mais de soy, elle lasse

aussi les bras de ceux qui chastient. Ce feu estourdit et consomme leur

force, =III=, 494.

L’espander en empesche l’effect et le poids. La criaillerie temeraire

et ordinaire, passe en vsage, et fait que chacun la mesprise, =II=, 616.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV · 第 180 / 504 题