CHOSES.

Nous sçauons les choses en songe, et les ignorons en verité, =II=, 226.

Combien y a il de choses peu vray-semblables, tesmoignees par gens

dignes de foy, desquelles si nous ne pouuons estre persuadez, au moins

les faut-il laisser en suspens, =I=, 292.

Assez de choses peuuent estre et auoir esté, desquelles nostre discours

ne sçauroit fonder la nature et les causes, =II=, 130.

La foiblesse de nostre condition, fait que les choses en leur

simplicité et pureté naturelle ne puissent pas tomber en nostre

vsage. Les elemens que nous iouyssons, sont alterez: et les metaux de

mesme, et l’or, il le faut empirer par quelque autre matiere, pour

l’accommoder à nostre seruice, =II=, 536.

Les gloses augmentent les doubtes et l’ignorance: il ne se voit aucun

liure, soit humain soit diuin, sur qui le monde s’embesongne, duquel

l’interpretation face tarir la difficulté: il se sent par experience,

que tant d’interpretations dissipent la verité et la rompent,

=III=, 604.

L’humaine cognoissance, acheminée par les sens, peut iuger des causes

des choses iusques à certaine mesure, mais estant arriuée aux causes

extremes et premieres, il faut qu’elle s’arreste et qu’elle rebouche:

à cause ou de sa foiblesse, ou de la difficulté des choses. Elle a

certaines mesures de puissance, outre lesquelles c’est temerité de

l’employer, =II=, 336.

Les choses qui sont à nostre cognoissance les plus grandes, nous les

iugeons estre les extremes que nature face en ce genre, =I=, 290.

Les choses dequoy on se moque, on les estime sans prix, =I=, 556.

Si n’est-ce pas entierement mesdire de quelque chose, d’y trouuer des

deffauts: il s’en trouue en toutes choses, pour belles et desirables

qu’elles soyent, =III=, 320.

Les hommes sont tourmentez par les opinions qu’ils ont des choses, non

par les choses mesmes, =I=, 440.

La nouvelleté des choses nous incite plus que leur grandeur, à en

rechercher les causes, =I=, 290.

De toutes choses les naissances sont foibles et tendres. Pourtant

faut-il auoir les yeux ouuerts aux commencements. Car comme lors en sa

petitesse, on n’en descouure pas le danger, quand il est accreu, on

n’en descouure plus le remede, =III=, 516.

Peu de gens faillent: notamment aux choses malaysées à persuader,

d’affermer qu’ils l’ont veu: ou d’alleguer des tesmoins, desquels

l’authorité arreste notre contradiction. Suyuant cet vsage, nous

sçauons les fondemens, et les moyens, de mille choses qui ne furent

onques. Et s’escarmouche le monde, en mille questions, desquelles, et

le pour et le contre, est faux, =III=, 528.

Combien de choses nous seruoyent hyer d’articles de foy, qui nous sont

fables auiourd’huy? =I=, 296.

Pour iuger des choses grandes et haultes, il faut un’ ame de mesme,

autrement nous leur attribuons le vice, qui est le nostre. Il n’importe

pas seulement qu’on voye la chose, mais comment on la voye, =I=, 474.

Les choses à part elles, ont peut estre leurs poids et mesures, et

conditions: mais au dedans, en nous, nostre ame les leur taille comme

elle l’entend. La mort est effroyable à Cicero, desirable à Caton,

indifferente à Socrates, =I=, 554.

Les choses ne sont pas si douloureuses, ny difficiles d’elles mesmes:

mais nostre foiblesse et lascheté les fait telles, =I=, 474.

Des choses incommodes, il n’en est aucune si laide et vitieuse et

euitable, qui ne puisse deuenir acceptable par quelque condition et

accident, tant l’humaine posture est vaine, =III=, 200.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV · 第 178 / 504 题