ART MILITAIRE.

La guerre est la plus grande et pompeuse des actions humaines, et

tesmoignage de nostre imbecillité et imperfection, =II=, 176.

Ie tiens que c’est aux Roys proprement, de s’animer contre les Roys,

=III=, 84.

Le tromper peut seruir à la guerre pour le coup: mais celuy seul se

tient pour surmonté, qui sçait l’auoir esté ny par ruse, ny de sort,

mais par vaillance de troupe à troupe, en vne franche et iuste guerre,

=I=, 46.

Les victoires, qui se gaignent sans le maistre, ne sont pas completes.

Ce maistre devroit rougir de honte, d’y pretendre part pour son nom,

n’y ayant embesongné que sa voix et sa pensée. Ny cela mesme, veu qu’en

telle besongne les aduis et commandemens, qui apportent l’honneur,

sont ceux-là seulement, qui se donnent sur le champ, et au propre de

l’affaire. Nul pilote n’exerce son office de pied ferme, =II=, 544.

Au mestier de la guerre, les apprentis se iettent bien souuent aux

hazards, d’autre inconsideration qu’ils ne font apres y auoir esté

eschauldez, =II=, 94.

Arrester son armée pied coy attendant l’ennemy: autant cela affoiblit

la violence, que le courir donne aux premiers coups: et quant et quant

oste l’eslancement des combattans les vns contre les autres, qui a

accoustumé de les remplir d’impetuosité, et de fureur, plus qu’autre

chose, quand ils viennent à s’entrechocquer de roideur, leur augmentant

le courage par le cry et la course: et rend la chaleur des soldats

en maniere de dire refroidie et figée.--Mais on peut aussi bien dire

qu’au contraire la plus forte et roide assiette, est celle en laquelle

on se tient planté sans bouger, et que qui est en sa marche arresté,

resserrant et espargnant pour le besoing, sa force en soy-mesmes, a

grand aduantage contre celuy qui est esbranlé, et qui a desia consommé

à la course la moitié de son haleine? outre ce que l’armée estant vn

corps de tant de diuerses pieces, il est impossible qu’elle s’esmeuue

en cette furie, d’vn mouuement si iuste, qu’elle n’en altere ou rompe

son ordonnance: et que le plus dispost ne soit aux prises, auant que

son compagnon le secoure.--Clearchus commandant les Grecs, les menoit

tout bellement à la charge, sans se haster: mais à cinquante pas pres,

il les mettoit à la course: esperant par la brieueté de l’espace,

mesnager et leur ordre, et leur haleine: leur donnant cependant

l’auantage de l’impetuosité, pour leurs personnes, et pour leurs armes

à trait. D’autres ont reglé ce doubte en leur armée de cette maniere:

Si les ennemis vous courent sus, attendez les de pied coy: s’ils vous

attendent de pied coy, courez leur sus, =I=, 524.

Attendre l’ennemi en ses terres c’est auantage, de conseruer sa maison

pure et nette des troubles de la guerre, afin qu’entiere en ses

forces, elle puisse continuellement fournir deniers, et secours au

besoing: la necessité des guerres porte à tous les coups, de faire le

gast, ce qui ne se peut faire bonnement en nos biens propres, et si

le païsant ne porte pas si doucement ce rauage de ceux de son party,

que de l’ennemy, il s’en peut aysément allumer des seditions, et des

troubles: la licence de desrober et piller, qui ne peut estre permise

en son païs, est vn grand support aux ennuis de la guerre: et qui n’a

autre esperance de gain que sa solde, il est mal aisé qu’il soit tenu

en office, estant à deux pas de sa femme et sa retraicte: celuy qui

met la nappe, tombe tousiours des despens; il y a plus d’allegresse

à assaillir qu’à deffendre: la secousse de la perte d’vne battaille

dans nos entrailles, est si violente, qu’il est malaisé qu’elle ne

croulle tout le corps, attendu qu’il n’est passion contagieuse, comme

celle de la peur, ny qui se prenne si aisément à credit, et qui

s’espande plus brusquement: et les villes qui ont ouy l’esclat de

cette tempeste à leurs portes, qui ont recueilly leurs Capitaines et

soldats tremblans encore, et hors d’haleine, il est dangereux sur la

chaude, qu’ils ne se iettent à quelque mauuais party.--De voir venir

l’ennemy, on peut imaginer au contraire, qu’estant chez soy et entre

ses amis, on ne peut faillir d’auoir planté de toutes commoditez; les

riuieres, les passages à vostre deuotion, vous conduiront et viures

et deniers, en toute seureté et sans besoing d’escorte: on aura ses

populations d’autant plus affectionnez, qu’elles auront le danger plus

pres: qu’ayant tant de villes et de barrieres pour sa seureté, c’est

à soy de donner loy au combat, selon son opportunité et aduantage: et

s’il plaisoit de temporiser, à l’abry et à son aise, on pourra voir

morfondre son ennemy, et se deffaire soy mesme, par les difficultez qui

le combattroyent engagé en vne terre contraire, où il n’auroit deuant

ny derriere luy, ny à costé, rien qui ne luy fist guerre: nul moyen de

rafraichir ou d’eslargir son armée, si les maladies s’y mettoient, ny

de loger à couuert ses blessez; nuls deniers, nuls viures, qu’à pointe

de lance; nul loisir de se reposer et prendre haleine; nulle science de

lieux, ny de pays, qui le sceust deffendre d’embusches et surprises:

et s’il venoit à la perte d’vne bataille, aucun moyen d’en sauuer les

reliques.--Et il n’y a pas faute d’exemples pour l’vn et pour l’autre

party, =I=, 526.

Qui est ouuert d’vn costé, l’est par tout. Noz peres ne penserent pas à

bastir des places frontieres, =II=, 438.

Ce n’est pas bien procedé, de recognoistre seulement le flanc et le

fossé: pour iuger de la seureté d’vne place, il faut voir, par où on y

peut venir, en quel estat est l’assaillant, =III=, 404.

Celuy qui commande à tout vn pays ne se doit iamais engager qu’au cas

de cette extremité, qu’il y allast de sa derniere place, et qu’il n’y

eust rien plus à esperer qu’en la deffence d’icelle. Autrement il se

doit tenir libre, pour auoir moyen de prouuoir en général à toutes les

parties de son gouuernement, =II=, 656.

A le bien prendre, il est vray-semblable, que le corps d’vne armée doit

auoir vne grandeur moderée, et reglée à certaines bornes, soit pour

la difficulté de la nourrir, soit pour la difficulté de conduire et

tenir en ordre. Aumoins est il bien aisé à verifier par exemple, que

les armées monstrueuses en nombre, n’ont guere rien fait qui vaille.

Ce n’est pas le nombre des hommes, ains le nombre des bons hommes, qui

faict l’aduantage: le demeurant seruant plus de destourbier que de

secours, =II=, 656.

Ceux qui assaillent, doiuent penser à entreprendre, non pas à craindre,

=II=, 56.

Le vray veincre a pour son roolle l’estour, non pas le salut, =I=, 372.

Trouuer les ennemis par effect plus foibles qu’on n’auoit esperé n’est

pas de tel interest: que de les trouuer à la verité bien forts, apres

les auoir iugez foibles par reputation, =II=, 648.

Quintus Fabius Maximus Rutilianus, contre les Samnites, voyant que ses

gents de cheual à trois ou quatre charges auoient failly d’enfoncer

le bataillon des ennemis, print ce conseil: qu’ils debridassent leurs

cheuaux, et brochassent à toute force des esperons: si que rien ne les

pouuant arrester, au trauers des armes et des hommes renuersez, ils

ouurirent le pas à leurs gens de pied, qui parfirent vne tres-sanglante

deffaite, =I=, 540.

Il y a plusieurs exemples en l’histoire Romaine, des Capitaines qui

commandoient à leurs gens de cheual de mettre pied à terre, quand ils

se trouuoient pressez de l’occasion, pour oster aux soldats toute

esperance de fuite, et pour l’aduantage qu’ils esperoient en cette

sorte de combat, =I=, 532.

Se reietter au danger apres la victoire, c’est la remettre encore vn

coup à la mercy de la fortune: l’vne des plus grandes sagesses en l’art

militaire, c’est de ne pousser son ennemy au desespoir, =I=, 518.

Il fait dangereux assaillir vn homme, à qui vous auez osté tout autre

moyen d’eschapper que par les armes: car c’est vne violente maistresse

d’escole que la necessité, =I=, 520.

D’autre part, quell’ esperance peut-on auoir qu’il ose vn’ autre fois

attaquer ses ennemis ralliez et remis, et de nouueau armez de despit

et de vengeance, qui ne les a osé ou sceu poursuiure tous rompus et

effrayez? =I=, 518.

Tant que l’ennemy est en pieds, c’est à recommencer de plus belle: ce

n’est pas victoire, si elle ne met fin à la guerre, =I=, 518.

La vaillance a ses limites, comme les autres vertus: lesquels franchis,

on se trouue dans le train du vice: en maniere que par chez elle se

peut rendre à la temerité, obstination et folie, qui n’en sçait bien

les bornes, malaisez en verité à choisir sur leurs confins, =I=, 86.

Nous qui tenons celuy auoir l’honneur de la guerre, qui en a le profit,

et disons que, Où la peau du Lyon ne peut suffire, il y faut coudre vn

lopin de celle du Regnard, les plus ordinaires occasions de surprise se

tirent de cette praticque: et n’est heure, où vn chef doiue auoir plus

l’œil au guet, que celle des parlemens et traités d’accord. Et pour

cette cause, c’est vne regle, Qu’il ne faut iamais que le Gouuerneur en

vne place assiegee sorte luy mesmes pour parlementer, =I=, 46.

A la guerre, on ne se doit attendre fiance des vns aux autres, que le

dernier seau d’obligation n’y soit passé: encores y a il lors assés

affaire. Et a tousiours esté conseil hazardeux, de fier à la licence

d’vne armee victorieuse l’obseruation de la foy, qu’on a donnee à vne

ville, qui vient de se rendre par douce et fauorable composition, et

d’en laisser sur la chaude, l’entrée libre aux soldats, =I=, 50.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV · 第 163 / 504 题