DE L’ÉDITION DE 1595 PAR RAPPORT AUX ÉDITIONS DE 1580
ET 1588; ET DE CETTE DERNIÈRE A CELLE DE 1580.
Ce relevé a été établi principalement d’après l’édition de 1872-90 de
MM. Courbet et Royer et celle de 1889 de MM. Motheau et Jouaust.
Montaigne a, de son vivant, publié les _Essais_ en 1580; les a réédités
en 1582, 1587, 1588, et en avait préparé une nouvelle réédition quand
il est mort (1592). Cette autre a été mise au point et publiée par ses
exécuteurs testamentaires en 1595. En outre, l’un des exemplaires de
l’édition de 1588 annotés par lui, qui ont servi à cette mise au point,
dit «Exemplaire de Bordeaux», retrouvé trois siècles après, et depuis
imprimé tel que, porte à six le nombre des éditions ayant l’attache de
l’auteur.
De ces diverses éditions, la moins complète est naturellement la
première; elle n’en a pas moins un intérêt de premier ordre parce
que, de toutes, elle est celle qui, dans chacun de ses chapitres pris
isolément, présente le plus d’unité et même d’originalité d’expressions
auxquelles porte atteinte, dans les éditions suivantes, le grand
nombre de corrections, d’additions, intercalations, transpositions
successives, faites continuellement par Montaigne lui-même, sans que
souvent ait été suffisamment modifié en conséquence ce qui les précède
ou ce qui les suit; d’où des interruptions fréquentes dans le cours des
idées, et le sens rendu parfois obscur et difficile à saisir.
L’édition de 1580 a été constituée de morceaux détachés sur des sujets
n’ayant aucun rapport entre eux, écrits par Montaigne au cours de son
existence, suivant l’impression du moment, pour sa seule satisfaction,
sans l’idée préconçue de les faire imprimer.
Sa traduction de l’ouvrage de Sebond achevée, il en avait repris le
thème et l’avait à nouveau traité à sa façon, en manière d’essai, c’est
le cas de le dire, et ce commentaire l’avait satisfait. D’autre part,
son éducation première, dirigée d’une façon qui n’était pas celle de
tout le monde, les mauvais souvenirs qu’il avait conservés de certains
errements suivis en la matière, avaient été pour lui l’occasion
d’écrire sur ce sujet quelques pages dont il n’était pas mécontent, non
plus que de quelques autres que lui avaient inspirées son amitié pour
la Boétie, mort récemment.
La publication de cette traduction de Sebond et celle des œuvres de la
Boétie auxquelles il venait de s’adonner, la première à l’instigation
de son père, la seconde comme exécuteur testamentaire de son ami, et
le désœuvrement et la vanité aidant, il se dit qu’il pourrait bien
agir vis-à-vis de lui-même ainsi qu’il l’avait fait pour d’autres.
Réunissant alors ses opuscules, pour en former autant de chapitres et
en constituer un livre, il les donne à imprimer.
Le succès le met en appétit, et ce livre devient la grande distraction
de sa vie: il le corrige, y ajoute, le réédite; comme, après lui,
l’annoter, le débrouiller, l’analyser, le commenter, le traduire
et aussi le rééditer sont devenus une des grandes occupations des
générations suivantes, passées, présentes et probablement futures;
car, en ces temps de progrès si considérables dans les sciences et les
arts industriels, les originalités littéraires se font de plus en plus
rares, les productions de ce genre étant engendrées par notre seule
imagination qui va sans cesse tournant dans le même cercle.--Toutefois
les premières rééditions des Essais, de 1582 et 1587, ne présentent
que des retouches insignifiantes, qui n’altèrent sensiblement ni la
forme, ni le fond de l’œuvre primitive; ce sont de nouveaux tirages,
plutôt que des éditions nouvelles, et c’est pourquoi nous ne nous en
occuperons pas davantage.
Tout autre est l’édition de 1588.--De 1580 à 1588, la guerre
civile s’est étendue; ses excès se sont aggravés, Montaigne a eu
personnellement à en pâtir. Simultanément, il a joué un rôle politique,
a effectué un long voyage de dix-huit mois dans l’est de la France,
en Allemagne et en Italie, a été maire de Bordeaux; la vivacité de ses
sentiments généreux se ressent de la connaissance plus approfondie
qu’il a acquise de l’homme, et c’est durant cette période qu’il compose
le troisième livre des Essais qui jusqu’alors n’en avaient compris
que deux. Aussi ce troisième livre reflète-t-il plus particulièrement
cette phase de sa vie et l’impression qu’il conserve des événements
auxquels il s’est trouvé mêlé, à quoi s’ajoutent aussi beaucoup plus
de confidences personnelles que par le passé; et il en est de même
des additions, déjà importantes, qu’il fait en même temps à ses deux
premiers livres.
De 1588 à 1592, malade, fatigué, désabusé, confiné chez lui, il
n’enfante plus, mais va polissant et repolissant (certaines de ses
phrases ont été refaites jusqu’à cinq fois); il remanie son texte où il
intercale citations, anecdotes, dissertations en nombre et en étendue
sensiblement plus considérables que par le passé, pour aboutir de la
sorte à l’édition de 1595, à laquelle la mort l’empêche de mettre la
dernière main. Mais sa famille confie cette tâche à deux érudits, en
communion intime d’idées avec lui: à Pierre de Brack pour la mise
au point, à Mlle de Gournay pour l’impression, ce dont tous deux
s’acquittent avec le plus grand scrupule et un soin tout filial.
En somme, ces trois éditions essentielles des Essais (1580, 1588
et 1595), comparées les unes aux autres, accusent de nombreuses
retouches, suppressions, modifications, additions. Nonobstant, il n’est
pas une suppression ou modification qui présente de l’importance;
toutes ne consistent qu’en quelques mots supprimés ou changés en vue
d’éviter des répétitions, donner plus de correction à la phrase et
quelquefois, mais rarement, en préciser ou accentuer davantage le sens;
les passages complètement remaniés sont peu fréquents. Aussi, les
reproduire eût constitué un travail d’impression absolument dépourvu
d’utilité et d’intérêt, où le lecteur, à moins d’y apporter une extrême
attention, n’eût fait que se perdre; à très peu près, personne ne
l’eût consulté. Il a paru suffisant de consigner dans les notes celles
qui exceptionnellement valent d’être signalées.--Il n’en est pas de
même des additions: qu’elles comprennent des pages entières ou se
réduisent à un ou plusieurs mots, toutes ajoutent au sens, et par les
idées nouvelles qu’elles introduisent, et par la précision qu’elles
apportent, donnant ainsi possibilité de se rendre compte de l’évolution
que l’âge et les événements ont amenée chez l’auteur. Dans l’édition
de 1580 on le voit ayant une tendance nettement accusée au stoïcisme,
alors qu’il écrit étant dans la force de l’âge et que, jusque-là, des
épreuves personnelles n’ont pas encore tempéré la fougue de la jeunesse
et ébranlé les illusions. Les additions de 1588 nous le montrent envahi
davantage par le scepticisme, né de l’impression ressentie durant
cette période si agitée de 1580 à 1588. Postérieurement, de 1588 à
1592, assoiffé de repos, convaincu par expérience du néant des choses
d’ici-bas, son parti pris de s’accommoder de tout ce qui peut survenir,
pour n’être troublé que le moins possible dans sa tranquillité, ressort
dans les additions de 1595.
C’est ce qui nous porte à ne donner ici, en ce qui touche ces éditions
de 80 et de 88, que les additions qui y ont été apportées; nous bornant
pour les autres variantes, de quelque nature qu’elles soient, de ces
deux éditions, à renvoyer aux notes (fascicules Fa, Fb, Fc).
Mais, par lui-même, ce relevé ne dit rien, et à qui voudra se rendre
compte d’une façon effective de ces transformations successives, nous
conseillons l’emploi, avec son aide, du procédé graphique ci-après,
d’exécution simple, qui les fera nettement ressortir:
_Le volume est indiqué au titre courant_;--_les nombres en caractères
gras marquent la page_;--_ceux en caractères ordinaires, la ligne_.
_Les indications affectées de la lettre C s’appliquent aux additions
faisant défaut dans l’édition de 1580_;--_celles affectées de la lettre
B aux additions faisant défaut à la fois à 1580 et à 1588_;--_enfin,
celles réduites à des nombres, renvoient aux notes où il est question
des variantes autres_.
Ceci étant, on marquera longitudinalement en marge du texte, d’un trait
au crayon, les variantes affectées d’un C, et on doublera ce trait
pour celles affectées d’un B, en même temps que pour les unes et les
autres des parenthèses, également au crayon, indiqueront où chacune
commence et où elle finit. De la sorte, les parties du texte sans trait
signaleront le texte de 1580; celles sans trait ou affectées d’un trait
simple, celui de 1588; et le tout, marqué ou non, celui de 1595; à quoi
des astérisques pourront être ajoutés pour les variantes simplement
désignées par des nombres.
La page ci-après des Essais (II, 432) présente un spécimen de ce que
l’on obtiendra de la sorte: