La richesse et le bonheur l'attendent dans sa ville natale; et il

préfère rester à travailler, obscur et pauvre, au fond d'une imagerie de

la Hollande! Il y a là-dessous un mystère!

FRIÉLO.

Si vous souhaitez une Bible en gros caractères, avec des encadrements,

nous avons de fort belles Bibles!

_Il va prendre une Bible, et l'apporte._

ANNETTE, _sans l'écouter, à elle-même_.

Ce mystère, je le découvrirai!

FRIÉLO, _présentant à Annette un missel_.

Tenez, damoiselle, voilà un missel rempli d'images... Si vous voulez le

feuilleter.

ANNETTE, _repoussant le missel_.

Je ne suis pas venue pour acheter des missels! (_Friélo remet le missel

au vitrage._) Je vous l'ai dit, je viens pour parler à Jean Gutenberg.

Il n'est pas là, je l'attendrai!

_Elle s'assied à gauche, près du guéridon, et ôte son voile._

FRIÉLO, _la reconnaissant_.

Ah! mon Dieu! c'est damoiselle Annette de la Porte-de-Fer! Que

vient-elle faire ici?... Le temps est à l'orage... Sauve qui peut!

_Il sort par la droite._

ANNETTE, _seule_.

Serait-il retenu dans les griffes du diable... je saurai l'en arracher!

NOTES:

[A] Annette, Friélo.

SCÈNE X

ANNETTE, MARTHA, _entrant par la gauche_.

MARTHA.

Il m'a dit: «Je vous aime!» Mon père a ajouté: «Tu peux l'aimer!» Et

devant tant de bonheur, je m'arrête, étonnée et craintive...

(_Apercevant Annette._) Ah! damoiselle!...

_Elle fait une révérence._

ANNETTE, _se levant, et toisant Martha avec méfiance_.

Qui es-tu, mignonne[A]?

MARTHA, _avec dignité_.

Je m'appelle Martha, et je suis la fille de Laurent Coster, le maître de

cette imagerie... Voulez-vous une belle image, représentant les anges du

paradis, ou un almanach, avec messire saint Jacques, prieur de

l'ermitage de Compostelle?

ANNETTE, _brusquement_.

Non, ce n'est pas là ce que je veux.

MARTHA.

Eh bien, damoiselle, Jean va venir; et mieux que moi, il trouvera dans

l'imagerie, de belles miniatures qui vous plairont.

ANNETTE, _vivement_.

Jean, dites-vous? Quel Jean?... Serait-ce messire Jean Gutenberg, de

Mayence?

MARTHA.

Oui, damoiselle.

ANNETTE, _avec véhémence_.

Je trouve étrange que vous osiez parler avec cette familiarité d'un

homme qui n'est ni de votre pays, ni de votre famille!

MARTHA, _s'excusant_.

Mais, damoiselle, Jean Gutenberg est le contre-maître de cet atelier...

mon père lui a accordé ma main, et je vais l'épouser.

ANNETTE.

L'épouser?... Toi?... (_Lui prenant brusquement les mains, et l'amenant

au milieu du théâtre._) Fille de Laurent Coster, sais-tu qui je suis?...

Je suis, depuis huit ans, la fiancée de Jean Gutenberg. (_Mouvement de

Martha._) Et grâce à sainte Anne, ma patronne, j'arrive ici à temps pour

faire valoir mes droits.

MARTHA.

Vos droits? Mais Gutenberg m'a juré un amour éternel.

ANNETTE.

C'est possible; mais à la Pâques fleuries de 1437, c'était à moi qu'il

jurait un amour éternel. Ce jour-là, il passa à mon doigt, un anneau...

«Ennel, me dit-il, voilà l'anneau d'argent des fiançailles. Je le

remplacerai bientôt par l'anneau d'or du mariage.» Il y a huit ans de

cela!... Je viens réclamer l'anneau d'or.

MARTHA, _douloureusement, s'appuyant sur le dossier de la chaise, à

gauche_.

Mon Dieu!

ANNETTE.

Jean n'a pu te dire une seule parole d'amour qu'il ne me l'aie déjà dite

à moi-même (_Martha s'affaisse sur la chaise._) Il ne peut te faire un

serment qu'il ne m'ait déjà fait. Et si ses yeux se fixent tendrement

sur les tiens, c'est qu'ils ont conservé le reflet de mes yeux... J'ai

été la passion et l'orgueil de sa jeunesse... Jamais il ne t'aimera

autant qu'il m'a aimée... Pourrais-tu faire revivre en son coeur les

souvenirs d'un premier amour? Pourrais-tu lui rappeler les danses du

dimanche, dans la salle de la maison du _Taureau-Noir_, les promenades

du soir, au bord de notre grand fleuve, et les doux refrains que nous

chantions ensemble aux veillées de l'hiver? Pourrais-tu l'aimer comme je

l'ai aimé?... comme je l'aime encore?

MARTHA, _se levant_.

J'aime assez Gutenberg pour lui faire le sacrifice de ma vie!

ANNETTE.

Fais-lui le sacrifice de ton amour, c'est plus simple.

_Elle passe à droite[B]._

MARTHA.

S'il me fallait renoncer à lui, j'en mourrais.

ANNETTE.

Oui, mais Gutenberg vivrait pour la postérité!

MARTHA, _anxieuse_.

Que voulez-vous dire?

ANNETTE.

Écoute, jeune fille, celui que nous aimons toutes les deux a reçu du

ciel le don du génie... C'est son génie qu'il faut aimer. Ton tranquille

amour amollirait son âme; tandis que moi, je saurai le conduire à la

fortune, à la gloire, à l'immortalité.

MARTHA.

Et moi, damoiselle, je l'aurais conduit au bonheur.

ANNETTE.

Ah! sache-le bien, toute lutte contre moi est impossible... J'aime

Gutenberg sous la foi des serments; je l'aime de toute la force de mon

droit, et rien, entends-tu, rien ne pourra m'empêcher de l'épouser.

MARTHA, _s'incline et se dirige vers la porte de gauche_.

C'est bien, damoiselle, Gutenberg décidera entre nous deux.

(_Pleurant._) Ah! mon Jean adoré!

_Elle sort._

ANNETTE, _seule, elle hausse les épaules_.

Elle prétend aimer Gutenberg, et elle n'a rien dit de ses travaux, de

son art, de son génie!... Elle prétend l'aimer, et elle courbe la tête,

elle pleure, elle s'enfuit!... Ce n'est qu'une enfant.

NOTES:

[A] Martha, Annette.

[B] Martha, Annette.

SCÈNE XI

ANNETTE, GUTENBERG, _il entre par la gauche, deuxième plan_.

GUTENBERG[A].

Friélo m'a dit qu'une étrangère me demandait.

ANNETTE, _à part_.

Lui!... (_Se retournant. Haut._) L'étrangère, c'est moi!

GUTENBERG, _stupéfait_.

Annette!

ANNETTE.

Vous ne m'attendiez pas?

GUTENBERG.

Non, je l'avoue... Et quel motif vous amène?

ANNETTE.

Vous le demandez?... (_Tendrement et presque bas, se rapprochant de

Gutenberg._) Tu le demandes?

GUTENBERG, _embarrassé_.

Vous ne m'avez jamais écrit, Annette; et, ne recevant de vous aucune

nouvelle, j'ai cru que vous m'aviez rendu ma liberté.

ANNETTE.

Mais vous-même, vous ne m'avez jamais écrit, et je ne vous ai pas fait

l'injure de douter de votre fidélité.

GUTENBERG, _avec désespoir_.

Ah! si j'avais reçu une seule lettre de vous!

ANNETTE.

Je n'avais pas promis d'écrire, j'avais promis d'agir, j'ai agi... «Ma

vie appartient à l'art que j'ai créé,» m'as-tu dit, en quittant Mayence.

Eh bien! si je suis venue à Harlem, c'est pour te soustraire à un labeur

ingrat et subalterne; c'est pour te rendre à ton art.

GUTENBERG.

Je ne vous comprends pas.

ANNETTE.

Je vais m'expliquer... Vous savez que ma famille occupe un rang élevé à

Strasbourg. Là, grâce à l'influence de l'échevin, mon oncle, j'ai décidé

trois de nos amis, Jean Riff, André Dritzen, et André Heilmann, à

s'associer avec toi, pour créer l'art nouveau de l'imprimerie.

(_Mouvement de Gutenberg._) Il y a près de Strasbourg, à la montagne

verte, un vieux couvent abandonné. Ses murs silencieux se cachent sous

un épais manteau de mousse. Les oiseaux font, sans bruit, leurs nids,

sous ses ombrages, et tout autour, un ruisseau glisse doucement à

travers la prairie. Le couvent de Saint-Arbogast est le refuge

tranquille que j'ai choisi pour te servir d'atelier. C'est là que tu

pourras, en toute sécurité, te livrer, avec tes trois amis, au

perfectionnement de ton art. (_Mouvement de Gutenberg._) Tes premiers

essais à Mayence ont fait naître des défiances, des menaces! Il faut

donc, pour assurer le succès de ton oeuvre, travailler dans l'ombre. Tes

futurs associés y sont bien décidés. Vous serez censés former une

société pour exploiter quelque industrie. Riff étant marchand de

papiers, Dritzen fabricant de miroirs, et toi, orfèvre, la chose sera

toute simple. Cent soixante florins vous seront comptés le jour de ton

arrivée à Strasbourg, afin que tu puisses te mettre à l'oeuvre sans

retard... Et maintenant hésiteras-tu à me suivre? Quel est ici ton

avenir? Qu'as-tu appris? qu'as-tu recueilli, depuis cinq ans, que tu vis

en Hollande, sous les ordres d'un vieil imagier?

GUTENBERG.

Dites-moi, Annette, avant de récolter, n'est-il pas d'usage

d'ensemencer? et ne doit-on pas préparer le terrain avant les semailles?

ANNETTE.

D'accord.

GUTENBERG.

Eh! bien, le moment de la moisson est arrivé pour moi. (_Il prend les

livres sur le bahut, et les lui montre._) Voyez ces livres, imprimés par

Laurent Coster. Ne laissent-ils pas bien loin mes pauvres feuillets de

Mayence? Ne trouvez-vous pas leurs caractères nets, précis, admirables?

Eh! bien, ce matin même, maître Coster m'a promis de me révéler le

secret de son art. Ce secret, Annette, vaut mieux que l'or de mes amis

de Strasbourg. Remerciez-les donc pour moi, et dites-leur que je reste à

Harlem, à Harlem, le berceau de l'imprimerie.

ANNETTE, _froidement_.

Vous oubliez de me dire une chose, Jean, c'est qu'en vous promettant son

secret, Coster vous promet aussi la main de sa fille. (_Se dressant

devant Gutenberg._) Et moi, je ne compte donc pour rien?... Vous avez

cru pouvoir me jurer un amour éternel, puis m'abandonner, me renier, et

donner votre nom à une étrangère? Heureusement, la tendre et timide

Ennel est devenue une femme énergique et résolue? Reconnaissez-vous

cette promesse de mariage. (_Elle lui montre un parchemin, qu'elle

retire de son corsage._) Ignorez-vous que cet écrit me donne le droit de

vous poursuivre en tous lieux, et de vous imposer ma main? Voulez-vous

que j'aille trouver les juges, et préféreriez-vous le scandale d'un

procès à l'association honorable que je viens vous proposer?

GUTENBERG, _se laissant tomber sur une chaise, près du guéridon, et

posant sa tête sur sa main_.

Ah! doux mirage d'un bonheur paisible, qu'êtes-vous devenu? Vers quels

horizons lointains vous êtes-vous à jamais envolé?

ANNETTE, _posant la main sur son épaule_.

Tu crois aimer la fille de Laurent Coster, tu te trompes. Un jour

viendra où tu comprendras que Martha n'est qu'une de ces poupées

charmantes dont l'unique rôle est d'embellir le logis... Crois-moi, ce

n'est pas un de ces timides anges du foyer qu'il te faut pour compagne:

c'est une femme énergique et fière, qui puisse s'associer à tes pensées,

encourager tes travaux, te soutenir dans tes luttes, applaudir à tes

succès...

GUTENBERG, _se levant_.

Quitter Martha, me serait impossible. Annette, je vous en supplie,

n'exigez pas de moi ce sacrifice.

ANNETTE, _amèrement_.

Vous m'aimiez bien aussi, à la Pâques fleuries de 1437! Je veux

apprendre à Martha la durée de vos serments. Je veux lui montrer la

promesse de mariage écrite, il y a huit ans, par la main que vous lui

offrez aujourd'hui.

GUTENBERG.

Ah! Annette! par pitié! pas un mot à Martha! Son âme est frêle et

délicate. Qu'elle ignore les chaînes qui m'attachent à vous.

ANNETTE.

Je garderai le silence, mais à une condition. Adressez vos adieux à

Martha, écrivez-lui et partons. (_Elle donne une plume à Gutenberg, qui

s'assied près du guéridon. Annette penchée sur son épaule, le regarde

d'un air inspiré._) Sache-le, Jean, ce n'est pas un sentiment égoïste,

ce n'est pas une jalousie mesquine, ce n'est pas un calcul personnel,

indigne de mon coeur, qui m'ont conduit vers toi. La passion qui m'anime

est plus sainte et plus ardente que l'amour même. Ce qui me fait

abaisser mon orgueil à les pieds, c'est ma foi, c'est mon enthousiasme,

pour ton art et pour ton génie. (_Elle se penche vers lui et, peu à peu,

se met à genoux à sa droite._) Reviens dans notre vieille Allemagne.

Qu'as-tu besoin du secret de Coster? Ne sauras-tu pas trouver toi-même

ce qu'il a découvert? Voudrais-tu que l'art de l'imprimerie, déjà conçu

dans ton esprit, aux jours de ta jeunesse, eût deux pères, au lieu d'un,

et partager avec un autre l'honneur d'une aussi noble invention? (_Elle

se relève._) Vois-tu, Jean, la meilleure partie de l'âme d'un artiste

passe dans son oeuvre. Travaille, et cherche toi-même à pénétrer un

secret dont la découverte rendra ton nom immortel!

_Gutenberg qui a relevé peu à peu la tête, écoute attentivement et

se lève._

GUTENBERG[B].

Ta voix me rend à l'honneur; elle me rappelle dans ma patrie. Le coeur

de l'artiste est tissu de cordes sensibles, que le moindre choc fait

vibrer: elles dormaient en moi, tu les as réveillées!... Annette, je

consens à te suivre!

_Il écrit._

ANNETTE.

Merci pour toi-même, Jean! Ce que tu traces en ce moment c'est le

premier sillon de ta gloire. (_À part._) Je savais bien que je te

ramènerais.

GUTENBERG, _lui montrant la lettre_.

On remettra à Martha cette lettre, après mon départ.

ANNETTE, _prenant vivement la lettre_.

Je me charge de la faire parvenir... Et maintenant je vais tout disposer

pour notre départ.

_Elle sort par la gauche._

GUTENBERG, _seul_.

Et en perdant Martha, je perds aussi le secret de l'imprimerie. Tout

m'accable à la fois!

_Il s'assied à droite, accablé._

NOTES:

[A] Gutenberg, Annette.

[B] Gutenberg, Annette.

SCÈNE XII

GUTENBERG, COSTER, _entrant par le fond_.

COSTER.

Non!... en même temps qu'il t'avait promis la main de sa fille, le vieil

imagier t'avait promis le secret de son art. Il tiendra sa parole... Tu

ne peux plus épouser Martha, ma fille vient de me le déclarer en

pleurant; mais tu restes toujours mon élève bien-aimé... Je veux que

dans l'avenir, les noms de Coster et de Gutenberg soient unis, comme le

furent leurs coeurs... Je suis vieux, la mort me menace: c'est à toi que

je laisse le soin de continuer et de faire vivre éternellement mon

oeuvre. (_Il lui remet un rouleau de parchemin._) Tiens! voilà le secret

de Coster, voilà le secret de l'imprimerie! Tu trouveras dans cet écrit,

l'explication complète de cet art, qui se résume dans les caractères

mobiles, que j'ai le premier inventés et appliqués à composer des

livres. Mais mon invention a besoin de grands progrès. Je m'en rapporte,

pour la développer et la perfectionner, à ton naissant génie.

GUTENBERG.

Merci, Laurent Coster! Je partirai puisqu'il le faut, mais mon âme

restera ici! Ah! nous étions tous si heureux ce matin!

COSTER.

Le bonheur, mon fils, n'est pas fait pour nous, inventeurs et savants!

Le ciel ne t'a pas envoyé sur la terre pour goûter les charmes de

l'existence. Il t'a envoyé pour consacrer les forces de ton corps à un

travail opiniâtre, et pour livrer ton âme à toutes les souffrances... À

ceux qui cherchent, à ceux qui pensent, à ceux qui créent, reviennent

les difficultés, les tortures, les amertumes de la vie. À eux la

jalousie des grands, la haine des petits, le mépris des ignorants. Mais

à eux aussi le rayon divin qui réchauffe, élève et fortifie les âmes. À

eux les nuits sans ténèbres, illuminées par le travail et l'espérance.

À eux les illusions suprêmes, qui donnent à l'esprit une jeunesse

éternelle. À eux les joies de l'artiste, les extases du poète et le

sourire des anges!... Pars, Gutenberg! Pendant que je m'endormirai de

l'éternel sommeil, tu traceras le sillon glorieux dans lequel l'humanité

doit marcher aux siècles à venir!...

GUTENBERG.

Merci, Laurent Coster. Je jure d'achever votre oeuvre, et de répandre

par toute la terre le trésor que vous léguez, par mes mains, à la

postérité!

_Il sort par le fond._

SCÈNE XIII

COSTER, MARTHA, _entrant par la gauche_.

COSTER.

Te voilà toute triste, ma chère enfant![A]

MARTHA.

Oui, ces préparatifs de départ, que je viens de voir, l'air embarrassé

de Friélo, et cette lettre qu'il m'a remise, en s'empressant de me

quitter aussitôt, tout cela m'émeut et m'inquiète... Qui peut

m'écrire?... L'écriture de Gutenberg!... Ah! ma main tremble, et je puis

à peine lire... (_Lisant._) «Chère Martha... c'est le coeur déchiré que

je vous adresse ces lignes; mais un serment m'oblige à retourner

immédiatement à Mayence! Adieu donc, et pour toujours! Dieu fasse que je

survive à ma douleur!...» (Elle laisse tomber la lettre.) Ah! mon père!

(_Ou entend un bruit de grelots._) Il est parti!... Je ne le reverrai

plus!...

_Elle se jette dans ses bras._

NOTES:

[A] Martha, Coster.

ACTE TROISIÈME

TROISIÈME TABLEAU

_Le couvent de Saint-Arbogast, à Strasbourg.--Une salle voûtée du

couvent de Saint-Arbogast.--Au fond, une porte.--À gauche, un bureau

couvert de papiers et d'épreuves d'imprimerie.--À droite, au fond,

en pan coupé, une fenêtre, et près de la fenêtre, une presse

d'imprimerie.--Au premier plan, à droite, une casse.--Portes

latérales.--Une cloche près de la porte du fond, avec sa corde._

SCÈNE PREMIÈRE

ANDRÉ DRITZEN, GUTENBERG, FRIÉLO, Ouvriers imprimeurs.

_Au lever du rideau, trois ouvriers tirent des feuilles à la presse,

deux autres sont debout, devant la casse d'imprimerie, à droite, et

composent. Deux autres, à gauche, au fond, près de la porte

latérale, serrent des formes, à coups de marteau.--Gutenberg est

assis devant le bureau et Dritzen se tient debout, devant le même

bureau. Friélo est près de la presse._

_Un ouvrier arrivant de droite, premier plan, porte une épreuve à

Friélo, qui la remet à Dritzen_[A].

FRIÉLO.

Maître, voici les épreuves de la composition d'hier.

DRITZEN.

C'est bien! (_Il la parcourt des yeux._) Descendez-les à Riff, pour la

correction.

_L'ouvrier sort par la gauche, deuxième plan, avec les épreuves.--Un

deuxième ouvrier, qui était occupé au fond, à droite, à tirer des

épreuves à la presse, remet une feuille à Friélo, qui la porte à

Dritzen._

FRIÉLO.

Maître, l'encre du tampon ne prend plus sur le papier.

DRITZEN.

Prenez le pot de l'encre de Leipzig tenue en réserve. Allez et

dépêchez-vous.

_Le deuxième ouvrier sort par la gauche, deuxième plan.--Un

troisième ouvrier, arrivant par le fond, remet à Friélo un papier,

que Friélo donne à Dritzen._

FRIÉLO.

Maître, il est impossible de serrer les formes: les cadres sont trop

larges.

DRITZEN.

Ne pouvez-vous pas réduire votre cadre?

FRIÉLO.

On n'a pas les outils nécessaires.

DRITZEN.

Nous allons voir cela.

_Il sort par le fond, avec le troisième ouvrier._

FRIÉLO, _quittant la presse au fond à droite.--À Gutenberg._

On a tiré deux cents feuilles; faut-il continuer?

GUTENBERG.

Non, c'est assez!

_Friélo revient à la presse._

DRITZEN, _rentrant par la fond.--À Gutenberg._

Mon cher Jean, voici un contre-temps: un de nos ouvriers veut absolument

partir.

GUTENBERG, _toujours assis à la table, à gauche_.

Quel est cet ouvrier?

DRITZEN.

Pierre Scheffer.

GUTENBERG.

Ce jeune calligraphe qui nous est venu de Mayence?

DRITZEN.

Oui; et il va bien nous manquer, car il n'a pas son égal pour le dessin

des lettres gothiques et ornées qui servent de modèles à nos graveurs de

caractères.

GUTENBERG.

Sans compter qu'il y a un véritable danger pour nous à le laisser

sortir. Le lui as-tu bien fait comprendre? Lui as-tu rappelé le serment

qu'il a fait en entrant ici?

DRITZEN.

Je lui ai dit tout ce qui pouvait l'empêcher de partir; mais rien n'a pu

changer sa résolution!... Du reste, il est là... Je lui ai fait dire que

nous l'attendions ici. Tu pourras lui parler à ton tour.

GUTENBERG.

Eh bien! fais-le venir.

DRITZEN, _parlant à la cantonade_.

Entre, Pierre Scheffer.

NOTES:

[A] Gutenberg, Dritzen, ouvriers, Friélo.

SCÈNE II

GUTENBERG. ANDRÉ DRITZEN, FRIÉLO, Ouvriers, PIERRE SCHEFFER, _entrant

par le fond_.

GUTENBERG, _il se lève_[A].

C'est donc toi, Pierre Scheffer, qui veux nous quitter et abandonner

tes camarades, au moment où notre oeuvre touche à sa fin?

SCHEFFER.

Pardonnez-moi, maître, mais il m'est impossible de rester plus longtemps

ici.

GUTENBERG.

Comment ne peux-tu supporter le régime auquel se soumettent tous les

autres ouvriers? N'as-tu pas juré, en entrant ici, de n'en pas sortir

avant que nous t'ayons rendu la liberté? Ne trouves-tu pas dans les

salles, les cours, les jardins de ce vaste couvent, les moyens de repos

et de distraction, quand ils te sont nécessaires. Es-tu mécontent du

salaire convenu? Je peux l'augmenter, si tu le désires; mais, je t'en

conjure, ne donne pas l'exemple de la désertion. Tu sais que les

accusations de sorcellerie qui ont accueilli nos premiers essais à

Mayence, nous poursuivent à Strasbourg, et que nous sommes forcés de

dérober aux yeux du monde notre travail et notre entreprise, jusqu'au

moment, peu éloigné du reste, où nous pourrons montrer nos livres

imprimés, les répandre, et repousser ainsi, par la simple vue de nos

productions, des soupçons ridicules et odieux. C'est pour cela que tous

nos ouvriers ont consenti à s'enfermer avec nous, dans ce couvent

abandonné. C'est pour cela qu'ils n'en sortent, ni jour ni nuit, et

qu'ils ne rentreront à Strasbourg qu'au jour de l'achèvement de notre

oeuvre. Voudrais-tu donc, ami Scheffer, (_Il lui met la main sur

l'épaule._) donner seul le triste exemple de la défection[B]?

SCHEFFER.

Vos paroles me remuent le coeur, maître!... Mais je suis forcé

d'insister, pour vous demander ma liberté. Un avis m'est parvenu,

m'annonçant que ma mère est au lit de mort, et qu'elle demande à me voir

et à m'embrasser à ses derniers instants. Voilà pourquoi je viens vous

supplier de me laisser partir.

_Gutenberg et Dritzen se consultant à voix basse._

DRITZEN.

Eh bien! puisque c'est le voeu d'une mourante qui t'appelle, tu

partiras. Mais avant de nous quitter, tu vas jurer sur l'évangile

(_Dritzen va prendre l'évangile, et le tient ouvert sur ses deux

mains._) que tu ne révéleras à personne ce que tes yeux ont vu dans ce

couvent, ce que tes mains ont fait dans cet atelier.

SCHEFFER, _étendant la main sur la Bible_.

Sur l'Évangile ouvert, devant Dieu qui m'entend, je vous jure, Jean

Gutenberg, je vous jure André Dritzen, de ne révéler à qui que ce soit

au monde, ce que mes yeux ont vu dans ce couvent, ce que mes mains ont

fait dans cet atelier.

GUTENBERG.

C'est bien, Scheffer, tu peux partir, (_Scheffer s'incline et sort par

le fond. Dritzen remet l'évangile sur le bureau.--Un ouvrier vient

sonner la cloche._) Voilà la cloche qui appelle les ouvriers au repas du

soir. Allez, mes enfants, allez au réfectoire. (_Les ouvriers sortent

par le fond gauche. Dritzen les suit. À Friélo, qui est resté à droite,

premier plan, occupé à travailler devant la casse._) Eh! bien, Friélo,

tu ne suis pas tes camarades? Tu ne veux pas prendre ta part du souper

en commun?

FRIÉLO.

Je n'ai pas faim, maître Jean; je n'ai jamais faim, depuis que je suis

enfermé dans ce sombre couvent, sans pouvoir en franchir le seuil. Je

pense que la jolie Rosette se désole, que la jeune Gretschen m'accuse

d'inconstance et que la belle madame Marsh déssèche sur pied... Et tout

cela m'ôte l'appétit... J'aime mieux rester à travailler, puisqu'il n'y

a pas d'autre manière de s'amuser ici.

GUTENBERG, _va à son bureau_. _Friélo le suit._

Eh! bien, (_Il lui donne une forme de caractères._) voici des lignes à

distribuer!

FRIÉLO, _prenant la forme, et allant à la casse, à droite_.

Allons, autant cela qu'autre chose! Je vais distribuer, comme vous

dites. (_Distribuant les lettres dans la casse._) A (_Il jette la lettre

dans la casse._) O (_Il jette la lettre dans la casse._) R. S. T...

Comme c'est amusant!... (_Prenant une lettre._) Le voilà donc, ce fameux

secret, que maître Laurent Coster vous a si noblement révélé, malgré

l'affront que vous lui aviez fait de refuser la main de sa fille!... Des

lettres mobiles, en métal, et ornées d'une queue aussi longue que celle

d'une poêle, voilà le secret de l'imprimerie.

GUTENBERG.

Oui, monsieur Friélo, des lettres mobiles en métal, et posées à

l'extrémité d'une queue... comme vous le dites, voilà le secret de

l'imprimerie; et ce secret est plus précieux que tous les joyaux de la

couronne d'Allemagne.

FRIÉLO, _distribuant toujours les lettres_.

J'ignore ce qu'elles vous rapporteront un jour, mais jusqu'ici, depuis

votre association avec vos trois amis, elles ne vous ont causé que

beaucoup de dépenses, et votre réclusion dans ce couvent, où vous

tremblez sans cesse que l'on vienne vous surprendre, pour vous accuser

d'un travail diabolique, d'une oeuvre de sorcellerie, que menacent les

foudres de la sainte église romaine... Qu'est devenu le temps où, libres

et joyeux, nous n'avions d'autre souci que de ciseler, en chantant, de

riches bijoux, pour les belles filles de Mayence?... Aujourd'hui, nous

passons ici nos journées, vous à tailler et à fondre des moules de

lettres, vos ouvriers à en composer des lignes, et moi à les distribuer

dans ces casses... Ah! c'était bien la peine de travailler nuit et jour,

de suer sang et eau, de vous mettre enfin la cervelle à l'envers, pour

venir vous cacher derrière les murs de ce triste couvent.

GUTENBERG.

Gutenberg, pièce historique en 5 actes, 8 tableaux · 第 2 / 6 段