Je dis, grand frère, que si cette invention se répand, tout

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GUTENBERG

PIÈCE HISTORIQUE, EN CINQ ACTES, HUIT TABLEAUX

Représentée pour la première fois à Strasbourg, sur le Théâtre municipal,

le 17 février 1886.

DU MÊME AUTEUR

DENIS PAPIN, drame en cinq actes, huit tableaux, in-18, chez Calmann

Lévy, éditeur (1882).--Prix: 1 fr. 50.

LES SIX PARTIES DU MONDE, pièce en cinq actes, huit tableaux, in-18,

chez Tresse et Stock, éditeurs, 2e édition (1885).--Prix: 1 fr.

Imprimerie générale de Châtillon-sur-Seine.--A. Pichat.

GUTENBERG

PIÈCE HISTORIQUE

EN CINQ ACTES, HUIT TABLEAUX

PAR

M. LOUIS FIGUIER

[Illustration]

PARIS

TRESSE & STOCK, ÉDITEURS

8, 9, 10, 11, GALERIE DU THÉÂTRE-FRANÇAIS

Palais-Royal

1886

Droits de traduction et de reproduction réservés.

LISTE DES TABLEAUX:

1er Tableau.--Le départ de Mayence (1440).

2e " --L'imagerie de Laurent Coster, à Harlem (1445).

3e " --Le couvent de Saint-Arbogast, à Strasbourg (1452).

4e " --La peste à Paris (1460).

5e " --Archevêque et soldat (1462).

6e " --La prise de Mayence.

7e " --Jours de misère.

8e " --Le retour à Mayence (1465).

_L'action se passe en Allemagne, en Hollande et à Paris._

PERSONNAGES

JEAN GUTENBERG MM. Lucien Jazon.

LAURENT COSTER Francis.

JEAN FUST Thorsigny.

PIERRE SCHEFFER E. Petit.

ANDRÉ DRITZEN Krafft.

CONRAD HUMMER Davoise.

DIETHER D'YSSEMBOURG, archevêque de Mayence Mendez.

FRIÉLO Rivey.

ZUM Valery.

LE PETIT ZUM Jardin.

MEYER, cabaretier Robert.

CORNÉLIUS, maître d'école Dumesnil.

LE DUC DE LA TRÉMOUILLE Fleury.

UN JUGE CRIMINEL Osmont.

UN JUGE ECCLÉSIASTIQUE Vorms.

ANNETTE DE LA-PORTE-DE-FER Mmes D'Askhoff.

MARTHA, fille de Laurent Coster Félicia Mallet.

HÉBÈLE, soeur de Gutenberg Forval.

MARGUERITE MEYER Carlin.

UNE DAME Julia.

Peuple, Ouvriers, Soldats, Bourgeois, Paysans, etc.

ACTE PREMIER

PREMIER TABLEAU

LE DÉPART DE MAYENCE

_Une place publique, à Mayence.--À gauche, une boutique d'orfèvre,

avec cette enseigne: JEAN GUTENBERG, _orfèvre_.--Sur la façade de la

maison est sculptée une tête de taureau, avec cet exergue: _Rien ne

me résiste._--À droite, une boutique de marchand d'estampes, avec

cette enseigne: PIERRE GRIMMEL, _marchand d'estampes_._

SCÈNE PREMIÈRE

HÉBÈLE, FRIÉLO.

FRIÉLO, _arrivant par la droite, pendant qu'Hébèle sort de la boutique

d'orfèvre, à gauche_.

Damoiselle Hébèle, mon maître va rentrer; il voudrait vous parler.

HÉBÈLE, _descendant en scène_[A].

Je l'attendrai... Mais sais-tu ce que mon frère veut me dire?

FRIÉLO.

Non, damoiselle.

HÉBÈLE.

Comment, toi, son frère de lait, tu n'es pas son confident?

FRIÉLO.

Mon Dieu, non! Depuis qu'il est devenu le premier orfèvre de Mayence,

maître Jean ne fait plus grand cas de moi... pauvre apprenti.... Mais il

ne devrait pas se méfier de ça!... (_Il frappe sur son coeur._) Un

orphelin recueilli par une noble et sainte famille, comme la vôtre, doit

avoir un bon coeur; et Dieu m'en a donné un si grand que malgré la place

qu'y tiennent déjà tous les Gensfleisch, de Mayence, je sens bien que la

femme de mon maître, les enfants et petits-enfants à venir, trouveraient

encore à s'y loger.

HÉBÈLE.

Bon Friélo!

FRIÉLO.

Mon métier, ma vie, je dois tout à mon maître; et il n'a pas confiance

en moi, qui me ferais hacher pour lui!... Car il se méfie de moi,

damoiselle.

HÉBÈLE.

Vraiment!

FRIÉLO.

Depuis quelque temps, il me renvoie de son atelier. Il s'y enferme

pendant de longues heures; et lorsqu'il en sort, il est tout préoccupé.

J'ai aperçu, l'autre jour, par la porte restée ouverte, des outils, dont

je ne peux comprendre l'usage... Tout cela n'est pas naturel. Et tenez,

(_Il montre les feuillets du marchand d'estampes._) voyez-vous ces

feuilles de papier sur lesquelles sont tracés des mots que n'a point

écrits une main humaine? C'est une de ses inventions. J'ai bien peur que

la fantaisie qu'il a eue d'exposer là ces singulières pages d'écriture,

ne lui attire quelque méchante affaire... Mais, silence, le voici.

NOTES:

[A] Hébèle, Friélo.

SCÈNE II

Les Mêmes, GUTENBERG.

_Gutenberg fait un signe à Friélo, qui sort, par la droite._

HÉBÈLE[A].

Tu désires me parler, mon frère?

GUTENBERG, _prenant la main d'Hébèle_.

Ce que j'ai à te dire est grave, Hébèle. Il s'agit de tout mon avenir.

HÉBÈLE.

Tu sais, Jean, que depuis la mort de nos parents, je t'ai considéré

comme le chef de la famille. Je suis persuadée que tu ne peux vouloir

rien que de bon et d'honnête. Parle donc.

GUTENBERG.

Notre père, tu le sais, était praticien de la ville; mais il était sans

fortune. En mourant, il ne nous laissa pour tout bien que cette maison,

la maison du _Taureau noir_, et le nom, sans tache, de Gensfleisch. Dans

notre libre cité de Mayence, la noblesse n'exclut pas le travail. Je

n'ai donc pas hésité, pour soutenir notre famille, à choisir une

profession; et je suis devenu orfèvre et bijoutier. Mon métier nous fait

vivre; mais depuis deux ans, chère soeur, une grande ambition s'est

emparée de moi: non cette ambition vulgaire, qui vise à des trésors ou à

des honneurs, mais la noble et sainte aspiration de l'homme qui veut

doter son pays d'un bienfait nouveau. Au lieu de fabriquer ici des

bijoux inutiles, je veux, dès aujourd'hui, consacrer ma vie à une

invention destinée à éclairer et à régénérer l'esprit humain.

HÉBÈLE.

Bien dit, mon frère!

GUTENBERG.

As-tu jamais songé à la triste vie de ces pauvres copistes, qui passent

leurs journées courbés sur des parchemins, et dont l'existence entière

ne suffit pas à transcrire une bible ou un psautier? N'as-tu jamais

regretté qu'il n'y eût aucun procédé mécanique pour remplacer le travail

de leur main?

HÉBÈLE.

Mais, mon frère, c'est impossible!

GUTENBERG.

Impossible! non! car je veux créer moi-même cet art nouveau.

HÉBÈLE.

Si cet art existait, le peuple pourrait lire et s'instruire; ce qui

n'est aujourd'hui que le privilège des gens assez riches pour payer les

manuscrits au poids de l'or.

GUTENBERG.

Sans doute! aussi cette idée me prive-t-elle de sommeil, de repos!...

Depuis un an j'essaie toutes sortes de moyens pour reproduire les

manuscrits par un art mécanique. À la mort de notre mère, je dus me

rendre à Gutenberg, pour hériter de son petit domaine. Là, je trouvai,

dans un grenier, une vieille presse à images; et l'idée me vint de

l'employer à la fabrication des manuscrits. Le résultat que j'obtins

dépassa mes espérances. J'ai résolu, dès lors, d'abandonner mon métier

d'orfèvre, pour me vouer, corps et âme, à cette entreprise.

HÉBÈLE.

Mais songes-tu aux difficultés... aux dépenses?...

GUTENBERG.

Mon courage sera à la hauteur de mon oeuvre... Mais tu le sais, il y a

ici une jeune fille, noble, riche et dévouée, à qui j'avais donné mon

coeur et promis ma main...

HÉBÈLE.

Annette de la-Porte-de-Fer.

GUTENBERG.

Je ne veux pas l'associer aux difficultés, aux dangers qui m'attendent

dans l'accomplissement de ma tâche; je veux quitter Mayence et partir

seul. Je viens donc te prier, chère Hébèle, de faire connaître à Annette

de la-Porte-de-Fer le sacrifice que je suis obligé de faire de mon

bonheur au succès de mon art.

HÉBÈLE.

Ce sera pour elle un coup cruel et inattendu... Mais je n'ai pas à

discuter les motifs de ta résolution, ni à sonder les sentiments de ton

coeur. La mission dont tu me charges, frère, je l'accomplirai.

GUTENBERG.

Merci, chère Hébèle, je n'attendais pas moins de toi... (_Il fait passer

Hébèle sur le seuil de la porte de la boutique d'orfèvre._) Et

maintenant, rentrons. Je veux mettre sous ta garde ma vieille presse et

mes premiers outils.

_Ils rentrent dans la boutique._

NOTES:

[A] Hébèle, Gutenberg.

SCÈNE III

ANNETTE, FRIÉLO, _des feuillets à la main_[A].

_Ils arrivent par le fond au moment où Gutenberg et Hébèle entrent

dans la boutique d'orfèvre._

FRIÉLO.

Comme je vous le dis, damoiselle Annette, c'est votre fiancé qui a

composé ces pages d'écriture mécanique qui vont ameuter tous les manants

de la ville... Cela nous portera malheur!... Continuer son bon état

d'orfèvre, vous épouser, et avoir une demi-douzaine de beaux enfants,

telle aurait été la conduite d'un homme sensé. Mais depuis le jour où il

a eu la malheureuse idée d'imiter les manuscrits, je ne reconnais plus

mon maître! Il est devenu taciturne, rêveur; et je vous assure qu'en ce

moment, il ne songe guère aux femmes, ni au mariage. Si chacun

l'imitait, le monde finirait bientôt... Heureusement il n'oblige

personne à penser comme lui. Voici l'heure où la petite Rosette, la

jolie blonde, m'attend à la fontaine, et si vous n'avez rien à me

commander...

ANNETTE.

Va, mon garçon, va...

_Friélo sort, en courant, par le fond, droite._

NOTES:

[A] Annette, Friélo.

SCÈNE IV

ANNETTE, _seule_.

La découverte d'un art nouveau serait le motif des préoccupations de

Jean?... Mais alors je peux encore faire de son amour le but et

l'orgueil de ma vie; car au lieu d'une rivale, je rencontre une ambition

qui servira mes projets. Enfant, je partageais sa joie et ses chagrins;

femme, je partagerai ses travaux et sa gloire.

SCÈNE V

HÉBÈLE, _sortant de la boutique d'orfèvre_; ANNETTE.

ANNETTE, _à Hébèle, qui a traversé la scène, d'un air pensif_[A].

Comme te voilà pensive et préoccupée, Hébèle!

HÉBÈLE.

C'est que j'ai à te faire une communication grave.

ANNETTE.

Une communication grave?... Et de la part de qui?

HÉBÈLE.

De la part de mon frère, de ton fiancé.

ANNETTE.

Ah!

HÉBÈLE.

Mon frère veut partir, il veut quitter Mayence.

ANNETTE.

Partir? et pourquoi?

HÉBÈLE.

Il a résolu de consacrer sa vie à la création d'un art utile à

l'humanité, et il te prie de lui rendre sa liberté.

ANNETTE.

Que dis-tu?

HÉBÈLE.

L'amour tient peu de place dans le coeur d'un homme absorbé par le

travail et l'étude. Que pourrait t'offrir mon frère, dans la vie de

labeur et de mécomptes qui l'attend!... (_Elle lui prend la main._) Je

t'afflige, ma bonne Annette, mais je serais coupable de te laisser un

espoir, que je n'ai plus.

ANNETTE.

Depuis que je me connais, Hébèle, je me regarde comme l'épouse de Jean.

N'a-t-il pas mis à mon doigt l'anneau des fiançailles?... Tu le sais, de

pareils serments sont sacrés. Pourquoi serait-il parjure? Je suis jeune

et noble. Ai-je cessé d'être honnête? (_Mouvement d'Hébèle._) Si je tire

quelque vanité des biens que la providence m'a accordés, c'est parce

qu'il m'est permis de les offrir à celui que j'aime. Oui, Hébèle, j'aime

ton frère, et rien ne me fera renoncer à lui.

HÉBÈLE.

Il est des occasions où les femmes doivent sacrifier leur bonheur à la

gloire de ceux qu'elles aiment. Cède à notre prière, Annette; et rends à

mon frère une liberté, sans laquelle il ne pourra réaliser ses projets.

ANNETTE.

Et pourquoi mon influence serait-elle contraire à son avenir? Pourquoi

ma présence, mon aide et mes encouragements, ne lui seraient-ils pas

salutaires? Le devoir d'une femme n'est pas d'abandonner celui qu'elle

aime aux difficultés de la vie, mais de lutter à côté de lui, avec lui,

contre l'adversité. Si Gutenberg est appelé à la gloire, il l'est aussi

à la souffrance, et je veux être l'appui, la consolation, la tendresse,

que son coeur réclamera dans les moments de doute et de défaillance.

HÉBÈLE.

Le sacrifice, chère Annette, n'est-il pas aussi de l'amour?... Mais

voici Gutenberg. Je voulais seulement te préparer à l'entendre. Je te

quitte. (_Fausse sortie._) Mon frère t'expliquera mieux que moi les

motifs de son départ.

_Elle sort par le fond, droite._

NOTES:

[A] Annette, Hébèle.

SCÈNE VI

ANNETTE, _puis_ GUTENBERG[A].

ANNETTE, _reste un moment pensive, puis, avec résolution_.

Non, personne ne m'enlèvera le coeur de Gutenberg. Mais le voici... du

calme! (_À Gutenberg, qui sort de la boutique d'orfèvre._) D'après ce

qu'Hébèle vient de me dire, tu comptes quitter bientôt Mayence?

GUTENBERG.

Ah!... Hébèle t'a appris ma résolution, mes projets...

ANNETTE.

Et ta fiancée, Jean? Le temps où tu jurais de me prendre pour femme,

est-il déjà si loin de ton souvenir? As-tu oublié la Pâques-Fleurie de

1437? C'était la foire de Mayence. Tu m'achetas une bague d'argent, en

me disant: «Ennel, voilà l'anneau des fiançailles. Je le remplacerai

bientôt par l'anneau d'or du mariage.» Trois ans se sont écoulés, et tu

ne m'as plus donné le doux surnom d'Ennel!... Tu pars, et tu ne parles

plus de m'épouser.

GUTENBERG.

Tu sais bien, Annette, qu'une ambition généreuse fait maintenant battre

mon coeur. Tu sais que je ne suis plus libre, que j'ai juré de me vouer,

corps et âme, à mon art... Oublions nos rêves d'enfance.

ANNETTE.

Oublier, dis-tu? La fleur oublie-t-elle la rosée qui la désaltère,

l'oiseau le nid qui lui sert de refuge, et l'homme le soleil qui

l'éclaire? Nous ne pouvons davantage oublier notre amour; car il a

rafraîchi nos coeurs, abrité nos jeunes ans, et porté la lumière en nos

âmes. Tes serments t'ont lié à ma vie, et tu ne saurais les renier sans

nous léguer, à toi la honte, à moi le désespoir.

GUTENBERG.

Nous devons nous incliner sous la fatalité qui nous sépare. Pour

atteindre le but auquel j'aspire, il me faut résister à la voix de

l'amour. Épargne donc à mon coeur le regret d'un parjure.

ANNETTE.

Je suis prête à m'immoler à ta gloire. Pars, puisque tu le veux. Je ne

retiendrai pas le noble élan qui te pousse vers une destinée inconnue.

Mais avant de t'engager dans une voie nouvelle, ne veux-tu pas me dire,

une fois encore, ce que tu m'as répété si souvent?

GUTENBERG.

Que désires-tu, Annette? Parle. Si c'est en mon pouvoir, je te

l'accorderai sur-le-champ.

ANNETTE.

Ce que je désire est bien simple, Jean. Donne-moi par écrit la promesse

de m'épouser, que tu me fis il y a cinq ans... (_Mouvement de

Gutenberg._) Tu ne réponds rien!... Hésiterais-tu à ratifier avec la

plume un serment fait avec le coeur?

GUTENBERG.

Ma vie s'annonce trop aventureuse pour que j'ose t'enchaîner à mon

avenir. En vérité, je ne puis t'accorder ce que tu me demandes.

ANNETTE.

Une autre te reprocherait tes serments et ton abandon; une autre te

poursuivrait de ses lamentations et de son ressentiment. Je ne te

demande, moi, que quelques lignes de ta main!... (_Jean regarde Annette,

fait quelques pas, hésite et revient._) Auras-tu la cruauté de refuser

cette consolation à celle dont ton départ va briser le coeur, à celle

qui avait mis en toi son espoir et sa vie?...

GUTENBERG.

Tout engagement est sacré. Je ne puis faire une promesse que je ne

saurais tenir.

ANNETTE.

C'est ton honneur qui est ici en jeu. L'homme n'est véritablement libre

que par le devoir accompli. Mets-toi donc en règle avec le passé, pour

que le ciel bénisse tes efforts à venir. Tu veux devenir un homme

illustre: commence par être un honnête homme!...

GUTENBERG.

Allons! qu'il soit fait selon ton désir.

_Il entre dans la maison._

ANNETTE, _haletante, ne le perd pas de vue_.

Enfin!... Dieu soit loué! Je n'avais pas trop présumé de son coeur! Je

n'aurai pas invoqué en vain les souvenirs de notre enfance!

GUTENBERG, _revient, avec un parchemin, qu'il remet à Annette._

Voici la promesse de mariage que tu désires, Annette. Puissions-nous

n'avoir à nous repentir jamais, toi de l'avoir exigée, moi de te l'avoir

accordée!

ANNETTE, _mettant le parchemin dans son escarcelle, après l'avoir lu_.

Maintenant, je puis te dire adieu. Pars, je me considère comme ta femme.

De loin mon coeur suivra le tien; il ressentira tes joies et tes

souffrances... Adieu!

_Elle sort par la droite, deuxième plan._

NOTES:

[A] Gutenberg, Hébèle.

SCÈNE VII

GUTENBERG, _seul, puis_ FRIÉLO.

GUTENBERG[A].

C'est peut-être une imprudence que j'ai commise, mais je n'ai pu

résister à ses larmes, à sa douleur. Enfin, chassons ces tristes

pensées. (_À Friélo._) Que veux-tu, Friélo?

FRIÉLO, _sortant de la boutique du marchand d'estampes_.

Maître, le seigneur Fust, l'argentier, est en ce moment dans la boutique

du père Grimmel, le marchand d'estampes, et il demande à vous voir.

GUTENBERG.

Que peut-il avoir à me dire?

FRIÉLO.

Il a longtemps examiné les feuillets gravés qui sont exposés à la

devanture et dans la boutique du père Grimmel; et c'est à ce sujet, je

crois, qu'il désire vous parler.

GUTENBERG.

Eh bien, va dire au seigneur Fust que je suis fort honoré de sa visite,

et tout à ses ordres.

_Friélo sort par la boutique du marchand d'estampes._

NOTES:

[A] Gutenberg, Friélo.

SCÈNE VIII

GUTENBERG, FRIÉLO, _puis_ FUST.

GUTENBERG, _à part_.

Que peut avoir à demander le riche financier au pauvre orfèvre?

FRIÉLO, _revenant de la boutique du marchand d'estampes_.

Voici le seigneur Fust.

FUST, _sortant du la boutique du marchand d'estampes, quelques feuillets

à la main, à part[A]._

C'est une chose vraiment merveilleuse que d'avoir pu contrefaire ainsi

des manuscrits! Que de florins à gagner avec une pareille découverte! Si

je pouvais décider l'inventeur à me dire son secret! Il est jeune, il

est pauvre... j'en aurai facilement raison, (_Haut, à Gutenberg._) C'est

vous, jeune homme, qui avez gravé ces feuillets?

GUTENBERG.

Oui, messire.

FRIÉLO, _à part_.

Le vilain museau! On dirait une fouine!

FUST.

Mais avez-vous pensé au danger que vous pouvez courir en essayant

d'imiter les manuscrits?

GUTENBERG.

À quel danger, messire?

FUST.

Au plus grand de tous, à une accusation de sorcellerie.

GUTENBERG.

De sorcellerie? Par exemple!...

FUST.

Ceci est plus sérieux que vous ne le pensez, jeune homme. Il est certain

qu'en ce moment, les copistes de Mayence fomentent contre vous un

complot. Ils prétendent que vous avez fait là oeuvre de sorcellerie. Et

je viens, en ami, vous engager à ne pas continuer des travaux, qui ne

pourraient que vous devenir funestes.

GUTENBERG.

Je vous remercie, messire Fust, de l'intérêt que vous me témoignez; mais

espoir, fortune avenir, tout, pour moi, réside dans l'invention dont

vous tenez les premiers essais. Rien ne pourra m'obliger à abandonner

des travaux qui feront la gloire de ma vie.

FUST.

Réfléchissez, jeune homme! Une accusation de sorcellerie est chose bien

grave!... Dans les temps où nous vivons, c'est quelquefois s'exposer à

de grands périls que de lancer une idée nouvelle.

GUTENBERG.

Blâmeriez-vous une oeuvre qui doit être un des plus grands bienfaits

accordés à l'humanité?

FUST.

Nullement!... Aussi suis-je venu vous faire une proposition, qui

comblera tous vos voeux.

GUTENBERG.

Ah!

FUST.

Je vous l'ai dit, les bourgeois de Mayence sont mal disposés contre

vous. Ils s'inquiètent d'une invention qui leur paraît avoir un certain

caractère magique. Seul, inconnu et sans fortune, vous ne pourrez lutter

contre les préjugés populaires, et votre invention périra.

GUTENBERG.

Et moi je vous dis qu'elle vivra, messire Fust!

FUST.

Oui, si elle est patronnée par un homme dont le renom, la position et le

crédit, la mettent à l'abri de tout soupçon... Dites un mot et je suis

cet homme. Vous avez l'idée, j'ai l'expérience.... et l'argent. À nous

deux, nous réaliserons une oeuvre qui, sans mon appui, ne verrait jamais

le jour!

FRIÉLO, _à part_.

Ma foi, l'esprit du vieux renard vaut mieux que son visage. (_À

Gutenberg._) Acceptez, mon cher maître, et votre fortune est faite. Le

seigneur Fust est si riche!

FUST.

Eh bien! vous ne répondez rien? Vous ne me prenez pas au mot?

GUTENBERG.

Je regrette de si mal accueillir une ouverture, qui m'honore, messire

argentier; mais je n'ai besoin du secours de personne. Si la jeunesse

n'a ni renom, ni crédit, elle a, du moins, le courage et la foi,

c'est-à-dire, les leviers qui soulèvent le monde. Excusez-moi donc si je

refuse votre offre généreuse.

FUST.

Voilà bien la jeunesse! orgueilleuse, enthousiaste, et ne doutant de

rien! Vous ne penserez pas toujours de même. L'illusion, c'est par là

que commencent tous les inventeurs; mais bientôt arrivent les

difficultés, les mécomptes et le découragement. Un jour viendra où vous

regretterez amèrement votre refus, et où vous me supplierez de vous

accorder l'aide, la protection que vous repoussez aujourd'hui.

FRIÉLO, _à Gutenberg_.

Ah! cher maître! mieux vaut tout de suite que plus tard. Je vous en

conjure, écoutez les conseils du seigneur Fust: ce sont ceux de la

raison.

GUTENBERG.

Ma découverte m'est plus précieuse que la vie, messire. Je ne la

divulguerai à personne.

_Jeu de scène de Friélo, qui supplie son maître d'accepter.

Gutenberg, impatienté, lui fait signe de sortir._

FUST, _à part_.

Je veux ton secret, je l'aurai... je l'aurai à tout prix! (_Haut, il

remonte._) Au revoir, Jean Gutenberg, au revoir.

_Il le salue et sort par la droite, deuxième plan.--Friélo sort par

la gauche, sur un nouveau signe de Gutenberg._

NOTES:

[A] Friélo, Gutenberg, Fust.

SCÈNE IX

GUTENBERG, _seul_.

Les voilà bien ces hommes d'argent! Tout est pour eux une question de

lucre, de calculs et de bénéfice! Ils découragent, ils désespèrent

l'artiste, pour s'emparer de sa création, ou pour la payer moins cher!

(_Étendant le bras du côté où est sorti Fust._) Non, jamais, entends-tu,

jamais, tu ne toucheras à mon oeuvre! Plutôt la voir périr que de te la

confier!

SCÈNE X

GUTENBERG, CONRAD HUMMER, ANDRÉ DRITZEN.

_Conrad et Dritzen entrent par le fond gauche, et regardent

Gutenberg_[A].

CONRAD HUMMER.

Qu'as-tu donc, Gutenberg? Te voilà tout agité.

_Il serre la main de Gutenberg._

GUTENBERG.

C'est que je viens d'avoir un entretien, et presque une altercation,

avec l'argentier Fust.

ANDRÉ DRITZEN.

L'argentier Fust! Méfie-toi de cet homme. Il est capable de tout, pour

arriver à ses fins.

GUTENBERG.

Il est sorti furieux, parce que j'ai refusé de le prendre pour associé.

CONRAD HUMMER.

Il ne veut, crois-le bien, le secret de ton invention que pour t'en

déposséder plus tard.

GUTENBERG.

Ce secret est bien simple, mes amis: et ce n'est pas avec vous que j'en

ferai mystère. Ce que j'obtiens n'est encore qu'une ébauche, mais elle

va m'amener à d'autres résultats. Vous savez que depuis assez longtemps,

nos artistes obtiennent des gravures, en sculptant en relief des dessins

sur le bois. C'est ainsi que j'opère. Seulement, au lieu de sculpter en

relief, sur le bois, les traits du dessin, je sculpte des lettres, des

mots, des phrases; et ces caractères, sculptés en relief sur le bois,

forment des pages de manuscrit, que je multiplie ensuite, à volonté, en

les tirant sur le papier, grâce à l'encre des graveurs, et à la vieille

presse qui sert aux imagiers.

CONRAD HUMMER.

C'est une très belle idée, mais tout dépend de la manière d'opérer...

Consentirais-tu à nous montrer ton travail?

GUTENBERG.

Mais certainement! Suivez-moi, mes amis, dans mon atelier. (_Il passe

devant Conrad, ouvre la porte de la boutique et les fait entrer._) Je

vais vous montrer mes chefs-d'oeuvre.

_Il entre derrière eux, dans la boutique._

NOTES:

[A] Conrad, Gutenberg, Dritzen.

SCÈNE XI

ZUM, LE PETIT ZUM, _ils ont, chacun, une longue plume derrière

l'oreille_.

_La scène reste vide quelques instants; puis Zum et le petit Zum

entrent, l'un par la droite, l'autre par la gauche. Ils traversent

la scène, sans se voir, et se rencontrent, nez à nez, au second

tour, au milieu du théâtre._

ZUM.

C'est toi, grand frère? Où vas-tu ainsi, le nez en l'air?[A]

LE PETIT ZUM.

C'est toi, petit frère? Où vas-tu ainsi, le poing sur la hanche?

ZUM.

Chez Gutenberg, l'orfèvre.

LE PETIT ZUM.

Et moi chez le père Grimmel, le marchand d'estampes.

ZUM.

Gageons que nous venons tous les deux pour la même chose.

LE PETIT ZUM.

Les feuillets gravés par Gutenberg, n'est-ce pas?

ZUM.

Tout juste.

LE PETIT ZUM.

Eh bien! Allons voir ça!

_Ils vont prendre, à la devanture de la boutique du marchand

d'estampes, les feuillets, et reviennent au milieu du théâtre._

ZUM, _examinant les feuillets_[B].

C'est vraiment extraordinaire! Quelle écriture admirable! Pas une lettre

ne dépasse l'autre... Partout même largeur de lignes... Et s'il y a une

faute, un trait singulier sur un feuillet, on trouve la même faute, le

même trait, sur tous les autres... C'est la même page constamment

reproduite... Que dis-tu de cela, petit frère?

LE PETIT ZUM.

Je dis, grand frère, que si cette invention se répand, tout le corps de

Mayence, dont nous avons l'honneur de faire partie (_Ils saluent tous

les deux, du pied droit, et en ôtant leur bonnet_.) n'a plus de raison

d'être, ni de moyen d'existence... et que nous n'avons plus qu'à nous

faire moines ou soldats.

ZUM, _allant à la boutique de Gutenberg, et lui montrant le poing_[B].

Et c'est ce Gutenberg qui a fait cela!... Je ne l'aimais déjà pas

beaucoup, ce jeune homme. Il est gentilhomme et de famille noble, et il

s'est fait artisan. Il avait un bon et vieux nom, celui des Gensfleisch,

et il l'a quitté, pour prendre le nom d'un petit domaine qu'il possède à

Gutenberg. Enfin, voilà qu'il lui vient la déplorable idée de ruiner les

copistes!

LE PETIT ZUM.

Et aucune loi ne peut l'empêcher de mettre subitement sur le pavé une

foule de pauvres diables, comme toi et moi?

ZUM.

Aucune... Nous n'avons rien contre lui... Excepté ceci.

_Il tire un poignard._

LE PETIT ZUM.

Ou cela... (_il tire un poignard plus grand._) Alors, grand frère, tu ne

verrais pas d'inconvénients?

_Il fait le geste de poignarder._

ZUM, _bas_.

Au contraire!... morte la bête, mort le venin.

LE PETIT ZUM, _il regarde si personne ne l'écoute, et amène son frère à

l'extrême droite_.

J'ai pris, à tout hasard, quelques informations sur notre homme... Il

sort, chaque soir, à huit heures, après son repas, et se rend à la

brasserie du Rhin, pour deviser, avec ses deux amis, Conrad Hummer et

André Dritzen, de choses de jeunesse et d'amour.

ZUM, _même jeu: Zum amène son frère à l'extrême gauche_.

De sorte qu'il suffirait, ce soir, par exemple, de nous cacher dans un

coin de la rue, et d'attendre notre cavalier.

LE PETIT ZUM.

À ce soir, grand frère! J'aurai mon poignard.

ZUM.

Et moi le mien... c'est-à-dire, non!... j'apporterai une dague: on

frappe de plus loin.

LE PETIT ZUM.

À ce soir!... Gutenberg est un homme mort.

NOTES:

[A] Le petit Zum, Zum.

[B] Zum, le petit Zum.

SCÈNE XII

Les Mêmes, CONRAD HUMMER, ANDRÉ DRITZEN, _sortant de la boutique de

Gutenberg.--Conrad Hummer et André Dritzen sont entrés à la fin de

la scène précédente, et ont entendu les dernières paroles des deux

Zum. Ils s'approchent vivement des deux Zum, et chacun les prend par

un bras._

CONRAD HUMMER.

Ah! mes drôles, c'est l'assassinat de notre ami Gutenberg que vous

complotiez ainsi[A].

LE PETIT ZUM.

Vous vous trompez! Vous avez espionné tout de travers. Nous ne parlions

pas du tout de faire du mal à votre ami.

ANDRÉ DRITZEN.

Et que disiez-vous donc?

ZUM, _dégageant son bras de l'étreinte de Dritzen, et allant devant la

boutique du marchand d'estampes, (avec force.)_

Nous disions que celui qui a fait et exposé ces feuillets d'écriture,

est un mécréant et un sorcier; car jamais main d'homme ne saurait en

créer de pareils. J'en appelle à tout le monde[B]. Je demande à tous les

bourgeois de la ville (_Montrant les feuillets._) si ce n'est pas là une

oeuvre magique et diabolique.

NOTES:

[A] Conrad, Zum, le petit Zum, Dritzen.

[B] Conrad, Dritzen, le petit Zum, Zum.

SCÈNE XIII

Les Mêmes, FRIÉLO, DRITZEN, CONRAD HUMMER, Bourgeois, Peuple, _puis_

FUST _et_ GUTENBERG.

_Pendant les dernières paroles de Zum, des bourgeois, des passants

sont entrés, et se sont peu à peu rassemblés devant la boutique de

Grimmel._

LE PETIT ZUM.

Mon doux Jésus! Que restera-t-il aux honnêtes copistes pour vivre, si

les mécréants se mettent à faire leur besogne? En écrivant du matin au

soir, et du soir au matin, la vie d'un homme ne suffirait pas à copier

les manuscrits que Jean Gensfleich a livrés ce matin à ce marchand

d'estampes.

FRIÉLO, _à Gutenberg_[A].

Hélas! maître, à quoi cela vous servira-t-il, sinon à vous faire brûler

comme sorcier, de pouvoir écrire plus vite que personne? Le monde en

ira-t-il mieux? Je crains qu'il n'aille, au contraire, plus mal, en

commençant par nous. Renoncez à vos projets, il en est temps encore.

Acceptez la protection du seigneur Fust, ou nous sommes perdus!

GUTENBERG, _à Friélo_.

Si tu m'aimes, tais-toi, si tu as peur, va-t'en. (_Au peuple._) Qu'y

a-t-il? que me voulez-vous? Amis, répondez. De quoi m'accuse-t-on?

ZUM.

On t'accuse de sorcellerie; car il n'y a que le démon qui ait pu, sans

l'aide d'une main humaine, tracer des caractères semblables. Tes

feuillets sentent le roussi: ce sont des oeuvres d'enfer!

LE PETIT ZUM.

Hésiterez-vous à condamner comme sorcier, celui qui écrit à l'aide de

maléfices?

LE PEUPLE.

Mort au renégat! mort à Gensfleisch!... mort à Gutenberg! À mort! à

mort!

FUST, _s'avançant vers Gutenberg_.

Eh bien! jeune homme, tu le vois, toi et ton oeuvre allez périr

ensemble. Un mot, et je te sauve: un mot, et ce peuple menaçant se

prosterne devant toi. Une dernière fois, je t'offre mon appui. Veux-tu

me confier ton secret?

GUTENBERG.

Jamais!

_Fust fait un geste d'encouragement aux deux Zum, et sort, par la

droite._

LES DEUX ZUM _et_ LE PEUPLE.

Mort à l'hérétique!... À mort! à mort!

_Annette et Hébèle sortent de la boutique d'orfèvre; Friélo leur

montre le peuple en courroux; Conrad et Dritzen les rassurent._

NOTES:

[A] Friélo, Gutenberg, Conrad Dritzen, Petit Zum, Zum, Fust, peuple et

bourgeois au fond.

SCÈNE XIV

Les Mêmes, DIETHER D'YSSEMBOURG.

_Diether est précédé de soldats, qui font reculer le peuple à droite

et à gauche, et restent au fond[A]._

DIETHER D'YSSEMBOURG.

Quel est ce tumulte? Pourquoi ces cris?... Silence, bourgeois et

manants! C'est moi, votre chef, votre souverain, votre père, qui ai seul

ici le droit d'accuser, de punir ou d'absoudre. Si Gutenberg est

coupable, il sera condamné; s'il est innocent, pourquoi ces menaces?

Justice sera faite. Retirez-vous un moment (_Le peuple se retire au fond

du théâtre. Friélo s'approche de Zum, et revient près de Conrad et

Dritzen, qui le rassurent. Il baise le bas de la robe de Diether. Sur un

mouvement menaçant de Zum, il s'écarte.--À Gutenberg._) Je sais, jeune

homme, que tu es un bon et loyal ouvrier. Je sais, que tu n'as jamais

fait aucune oeuvre de sorcellerie, et qu'en te livrant à des essais

nouveaux, tu obéis à une noble ambition. Il m'a été facile de te

préserver tout à l'heure de l'émeute populaire; mais la bourgeoisie de

Mayence, jalouse du rang qu'a su jadis conquérir ton père et de ton

mérite personnel, ne te pardonnera pas de sitôt une découverte appelée à

illustrer ton nom... Je ne te dirai pas de renoncer à une idée, que je

tiens, moi, pour excellente; mais comme mon devoir est de faire régner

l'ordre et la bonne harmonie dans la ville, je t'ordonne de partir, de

quitter Mayence, sur l'heure. Ton absence peut seule calmer la

surexcitation du peuple. (_Mouvement de Gutenberg._) Pars pour la

Hollande. Tu trouveras à Harlem l'imagier Laurent Coster; ses lumières

et ses conseils te seront utiles. C'est l'homme le plus propre à

comprendre et à encourager tes travaux. Présente-toi à lui de ma part.

Sois toujours laborieux et honnête, et lorsque tu reviendras, la ville,

apaisée, te fera bon accueil, je te le promets.

GUTENBERG.

Mon intention était de partir, pour aller perfectionner mon invention

loin de Mayence, loin des ennemis et des jaloux. Je l'ai annoncé ce

matin à ma soeur, à mes amis; mais je n'avais pas encore de résidence

déterminée. Vous me donnez, monseigneur, un excellent avis en

m'engageant à me rendre chez Laurent Coster. Je travaillerai sous ses

yeux, et je reviendrai un jour, pour rendre à mon pays l'art merveilleux

dont j'emporte le germe.

DIETHER D'YSSEMBOURG.

Compte toujours sur ma protection et mon appui.

_Conrad va remercier Diether; Diether remonte près de Conrad._

GUTENBERG, _à Diether_.

Merci, mille fois, monseigneur. (_À Hébèle._) Ne pleure pas, Hébèle. La

prière et le travail sont deux amis qui se retrouvent toujours: nous

nous reverrons. (_À Annette._) Ne veux-tu pas me serrer la main,

Annette?

ANNETTE.

Ah! Jean! ce n'est plus avec les larmes que je te dis adieu... c'est

avec orgueil!

HÉBÈLE.

Cher frère!

GUTENBERG, _à Conrad Hummer et à André Dritzen, et saluant Diether_.

Adieu! Conrad. Adieu, André. Pensez un peu à l'ami absent, qui ne vous

oubliera jamais.

_Fausse sortie._

FRIÉLO, _courant après Gutenberg, d'une voix piteuse_.

Vous oubliez quelqu'un, maître!

GUTENBERG, _revenant_.

C'est vrai: je ne t'ai rien dit, mon pauvre Friélo. (_Il lui tend la

main._) Que la providence veille sur toi!

FRIÉLO.

Ce n'est pas ça, mon cher maître; vos adieux ne me feront pas le coeur

plus content. Ce que je désire, c'est aller avec vous chez Laurent

Coster, l'imagier de Harlem. Comment avez-vous pu songer à partir seul?

Croyez-vous que je me soucie de rester sans vous à Mayence!

GUTENBERG.

Toi, Friélo, si casanier, si poltron et si amoureux des belles filles de

ton pays, tu consentirais à aller jusqu'en Hollande?

FRIÉLO.

Oui, car au-dessus de mes aises, de ma poltronnerie et de mes

amourettes, il y a mon frère de lait, il y a mon maître. Me

conduiriez-vous en enfer? (_À part._) je sais bien qu'il n'ira jamais de

ce vilain côté. (_Haut._) je vous suivrais partout!

GUTENBERG.

Eh bien, mon garçon, tu me suivras, puisque tu le veux.

LE PETIT ZUM, _sortant de la foule restée au fond, à Diether_.

Monseigneur, les amis m'envoient vous demander ce que vous avez décidé

contre ce mécréant.

DIETHER D'YSSEMBOURG.

Je lui ai ordonné de partir, de quitter Mayence.

ZUM, _s'avançant_.

Et de n'y jamais rentrer, nous l'espérons! (_La foule vient se ranger

autour de Gutenberg, de Diether et des autres personnes, avec un air

menaçant._) Qu'il parte à l'instant, s'il ne veut pas tomber sous nos

coups.

LE PEUPLE.

À mort! à mort!

GUTENBERG.

Malheur à qui oserait porter la main sur moi, ou sur cet enfant.

(_Écartant de la main le peuple qui se range aux deux côtés du

théâtre._) Place, bourgeois ingrats et félons! Je méprise vos injures et

brave vos menaces.... Viens, Friélo!

_Il pose son bras sur l'épaule de Friélo, traverse la scène, et

sort, entre la double rangée du peuple et des bourgeois._

TOUS.

Vive monseigneur! monseigneur Diether d'Yssembourg!

NOTES:

[A] Annette, Hébèle, Dritzen, Conrad, Friélo, Gutenberg, Diether, Petit

Zum, Zum, Soldats, Peuple, Bourgeois, au fond.

ACTE DEUXIÈME

DEUXIÈME TABLEAU

L'IMAGERIE DE LAURENT COSTER, À HARLEM

_Une salle de l'imagerie de Laurent Coster, à Harlem.--Au fond, une

porte.--De chaque coté de la porte, un vitrage, sur lequel sont

accrochées des images.--Portes latérales.--À droite, un dressoir,

couvert de vaisselle.--À gauche, un bahut, sur lequel sont un vase

de fleurs et un sablier.--Près du bahut, un guéridon, avec ce qu'il

faut pour écrire.--Au milieu du théâtre, une table.--Escabeaux,

etc._

SCÈNE PREMIÈRE

MARTHA, _elle met le couvert, en allant du dressoir à la

table.--Gaîment_.

Mon père m'a dit: «Martha, mets à la broche le poulet le plus gras;

monte de la cave le meilleur vin; sors de l'armoire une nappe de la plus

belle toile de notre Hollande, des assiettes de faïence et des gobelets

d'argent, car j'ai à déjeuner quelqu'un que je désire bien traiter, et

que tu ne seras pas fâchée de voir à notre table.» Pour accueillir ainsi

un convive, il faut que mon père le tienne en grand estime. (_Pensive._)

Si c'était Gutenberg? Je n'ose le croire, et pourtant quel autre

pourrait mériter mieux que lui l'amitié de mon père! Depuis que ce jeune

homme est entré à l'imagerie, il ne s'est pas attiré un seul reproche,

et j'ai souvent entendu dire à mon père qu'il est au-dessus du rôle de

contre-maître qu'il remplit ici... Oui, oui, c'est de Jean Gutenberg

qu'il s'agit. (_Elle approche un escabeau de la table._) C'est Jean qui

s'assiéra là. (_Elle met un pâté sur la table._) Toutes ces bonnes

choses seront pour lui... Il va venir!... (_Elle regarde au vitrage._)

Jamais le ciel ne me parut si beau. (_S'approchant du vase, prenant une

fleur et la respirant._) Jamais les fleurs ne m'ont paru aussi

parfumées. (_Elle met la fleur à sa ceinture._) Jamais enfin, je ne me

suis sentie si heureuse de vivre, et si fière d'être la fille de Laurent

Coster... Mais pourquoi suis-je pensive et distraite? J'aime à rêver

pendant de longues heures... Pourquoi? (_Elle s'assied.--Après un

silence._) Puisque je trouve Gutenberg aimable et bon, comment se

fait-il que je sois si craintive devant lui? Le son de sa voix suffit à

me faire rougir, (_Elle se lève._) et à la pensée de le voir, mon coeur

bat à briser ma poitrine. (_Elle s'approche du sablier._) Je

renverserais ce sablier, si cela pouvait ralentir la marche du temps, et

cependant je voudrais qu'il marquât déjà l'heure de midi!... Quel est

donc le sentiment étrange, qui me fait à la fois redouter et souhaiter

la présence de Gutenberg?... Pourquoi, en l'attendant, suis-je si émue?

Je me sens frémir, comme une feuille qui tremble au vent...

SCÈNE II

FRIÉLO, MARTHA.

FRIÉLO, _entrant par la droite, portant des feuilles et des images_.

Pardine, damoiselle, ou je me trompe fort, ou ce mal mystérieux

s'appelle l'amour. Pour le soulager, il ne faut ni médecin, ni

sorcier.... Il faut seulement trouver un coeur qui réponde au sien.

(_Mouvement de Martha._) Ne baissez pas les yeux, damoiselle; votre

amour est de ceux qui peuvent s'avouer à la face de tous. La fille de

Laurent Coster, l'imagier, n'a point à se cacher d'aimer Jean Gutenberg!

Vrai Dieu! heureuse sera la main mignonne que le prêtre mettra dans la

main loyale de mon maître. (_Plaçant les feuillets au vitrage._) Là!

_Il sort par la gauche._

SCÈNE III

MARTHA, _pensive_.

C'est de l'amour, a dit Friélo!... J'aurais de l'amour pour Gutenberg!

Mais lui, m'aime-t-il?... Friélo ne l'a pas dit!...

_Coster arrive par le fond._

SCÈNE IV

MARTHA, COSTER.

COSTER.

Tout est-il prêt, mon enfant?

MARTHA.

Oui, mon père.

COSTER, _il l'embrasse_.

Eh bien! va chercher, pour le dessert, un cruchon de vieux curaçao.

MARTHA.

J'y vais, mon père.

_Elle sort par la gauche._

COSTER, _seul.--Il ferme la porte du fond, va à la porte de droite, puis

à celle de gauche.--Regardant autour de lui_.

Je suis seul!... bien seul!... Vous savez, sainte dame, la vierge, si

j'aime ma fille, l'ange consolateur de ma vieillesse. Eh bien! que je

sois privé du salut éternel, si je ne regarde pas mon invention comme un

second enfant, qui, autant que ma fille, a droit à ma tendresse... (_Il

ouvre un tiroir du bahut, et y prend une casse d'imprimerie._) Mon

invention, la voilà! (_Il pose la casse sur le guéridon._) Jusqu'ici,

l'existence d'un pauvre copiste était à peine suffisante pour transcrire

une bible ou un livre d'heures; mais désormais, grâce à mes caractères

mobiles, on pourra reproduire mécaniquement les manuscrits. (_Il prend

quelques caractères dans la casse d'imprimerie, les regarde et s'assied

près du guéridon._) Chers caractères, enfants de mon esprit, fruits de

mes veilles et de mes labeurs, idée qui a germé dans ma tête, pendant

quarante années, quel bonheur j'éprouve à vous contempler!... À vous

appartiendra le pouvoir d'exprimer les sentiments les plus divers et les

plus opposés de l'âme humaine!... La science, l'histoire, la poésie,

naîtront, tour à tour, de votre arrangement multiple... En vous,

l'écolier épèlera son rudiment, le savant consignera ses doctrines, le

vieillard relira ses prières... Aux financiers, vous parlerez de

chiffres; aux femmes, de parures; à la jeunesse, de plaisirs. Vous

chanterez l'amour, après avoir célébré la gloire, et vous raconterez à

l'avenir, les événements du passé... À vous reviendra l'honneur de

régénérer le monde; car vous vous nommerez l'imprimerie, c'est-à-dire la

voix universelle de l'humanité!... Puisse l'hypocrisie, le mensonge, ni

la calomnie, ne jamais souiller vos empreintes!... (_Il se lève et va

remettre les caractères dans la casse, puis il replace la casse dans le

tiroir du bahut._) Personne ne connaît mon secret. Si mon imagerie est

ouverte et accessible à chacun, l'atelier où je cisèle et fonds mes

caractères, est fermé à tous les regards. Là, comme en un sanctuaire, où

l'on aime à prier seul, je travaille dans la solitude et le silence...

Mais, à mon âge, la mort est proche, et je dois léguer ma découverte à

un héritier capable de la faire grandir... Lorsque Gutenberg est arrivé

à Harlem, il m'a semblé que le ciel l'envoyait; car le feu sacré de

l'artiste brûle dans l'âme honnête de ce jeune ouvrier. Il aimera ma

fille et perfectionnera mon oeuvre. Je quitterai la terre avec moins de

regret, lorsque j'aurai assuré le bonheur de Martha et l'avenir de

l'imprimerie. (_Apercevant à travers le vitrage Gutenberg, qui arrive du

fond gauche._) Gutenberg!

SCÈNE V

COSTER, GUTENBERG.

COSTER, _tendant la main à Gutenberg_.

Arrive donc, mon ami... aurais-tu oublié que tu déjeunes avec moi?

GUTENBERG, _souriant_.

Non, maître, je n'aurais garde de l'oublier. Et je vous remercie de tout

mon coeur, de l'honneur que vous me faites.

COSTER.

Alors, à table! (_Ils se mettent à table._)[A] Dès le jour où tu es

entré ici, j'ai vu que tu n'étais pas un ouvrier ordinaire, et je t'ai

voué une affection paternelle.

GUTENBERG.

Je suis fier de posséder votre estime, maître Coster; et je me

souviendrai toujours de l'accueil bienveillant que vous avez fait au

jeune inconnu qui vint frapper, il y a trois ans, à la porte de votre

maison.

COSTER.

C'est moi qui dois te remercier; car, depuis ton arrivée, mon imagerie

n'a cessé de prospérer.

NOTES:

[A] Coster, Gutenberg.

SCÈNE VI

Les Mêmes, MARTHA.

_Elle entre par la gauche, portant, sur un plateau, un cruchon de

curaçao, qu'elle place sur le bahut, à gauche.--Elle fait une

révérence à Gutenberg.--Gutenberg la salue et ne la quitte pas des

yeux, Coster regarde les deux jeunes gens, en se frottant les

mains._

COSTER, _à Gutenberg_[A].

Une coutume qui nous est douce, à nous, bourgeois de la Hollande, c'est

de nous faire servir par nos femmes et nos filles. Les mets et le vin

semblent meilleurs lorsque c'est une main chérie qui vous les

présente... Verse-nous à boire, Martha. (_Martha remplit les verres de

vin.--Élevant son verre._) À notre belle et bonne imagerie!

GUTENBERG, _élevant son verre_.

Oui, à l'imagerie de Harlem!...

_Martha sert Coster et Gutenberg.--Gutenberg mange, les yeux

toujours attachés sur Martha._

COSTER, _regardant Gutenberg d'un air satisfait.--À part_.

Allons, allons, je ne me suis pas trompé... (_À Martha._) Martha,

fais-moi passer ce curaçao. (_Martha va prendre le cruchon._) Il date de

ta naissance. Si notre convive a dans le coeur quelque tendre sentiment,

qu'il n'ose nous dire, eh bien! un verre de cette précieuse liqueur lui

donnera peut-être la force de l'exprimer.

_Il verse du curaçao dans un petit verre, et le présente à Gutenberg._

GUTENBERG.

Un tendre sentiment? Ah! oui, maître, (_Il regarde Martha._) bien

tendre!... (_À Coster._) Et puisque vous le permettez, (_Élevant son

verre_.) je boirai à... à... (_Regardant Martha.--À part._) Non, je

n'oserais jamais...

_Il remet son verre sur la table._

COSTER.

Eh bien!... Tu ne bois pas?

GUTENBERG, _prenant une résolution subite_.

Si!... (_Il se lève, prenant son verre._) À Hébèle, à ma chère, à ma

bien-aimée soeur! (_Il boit, mouvement de Coster.--À Coster._) Je suis

orphelin, messire, et ma soeur a été la seule tendresse de mon

enfance... (_À Martha._) Quand je quittai Mayence, ma soeur avait votre

âge, damoiselle. Tout en vous me la rappelle, et en buvant à elle, il me

semble que c'est à vous que je bois... Voulez-vous me permettre de

prendre votre main, comme je prenais la sienne, (_Il lui tend la main._)

et de vous dire qu'en m'apparaissant à travers votre visage, le souvenir

de ma soeur me devient plus cher encore.

COSTER, _à part_.

Il l'aime, mais il n'ose pas le lui avouer... Allons, c'est à moi de le

faire parler. (_Il se lève. Appelant à la porte de gauche._) Friélo!

Friélo!

FRIÉLO, _entrant par la gauche_.

Que voulez-vous, maître?[B]

COSTER.

Que tu aides Martha à emporter cette table.

FRIÉLO, _enlève la chaise de gauche: Gutenberg écarte celle de droite_.

Avec plaisir.

COSTER, _à Martha_.

Mon enfant, le déjeuner est fini, et Friélo t'attend, pour desservir.

MARTHA, sortant comme d'un rêve.

Ah!...

_Elle emporte la table, avec Friélo, et sort, avec lui, par la

gauche.--Gutenberg la suit des yeux._

NOTES:

[A] Coster, Gutenberg, Martha derrière la table, au fond.

[B] Friélo, Coster, Martha, Gutenberg.

SCÈNE VII

COSTER, GUTENBERG.

COSTER.

L'heure que marque ce sablier (_Il montra du doigt le sablier._) est

solennelle, Jean; car elle va décider de notre bonheur à tous. J'ai cru

comprendre que Martha ne t'est pas indifférente!

GUTENBERG, _vivement_.

Qui pourrait rester insensible à la grâce, à la beauté, à la candeur, de

cette nature angélique? Ce que j'éprouve pour Martha, c'est plus que de

l'amour, c'est de l'adoration[A].

COSTER.

As-tu révélé à Martha ce tendre sentiment?

GUTENBERG.

Non, car dans ma famille, on sait obéir au devoir, et refouler dans son

coeur les désirs qu'on ne peut réaliser... Martha est riche, je suis

pauvre. Elle entre à peine dans l'existence, et ma jeunesse s'est déjà à

demi envolée. Elle a pour père le premier imagier de la Hollande, je ne

suis moi, qu'un pauvre artiste... Voilà pourquoi j'ai gardé jusqu'ici en

mon coeur le secret de cet amour.

COSTER.

Eh bien! Jean, si je venais te dire: «Tu peux aimer ma fille...» Et si,

avec la main de Martha, je te livrais le fruit de ma pensée,

c'est-à-dire le procédé qui a servi à imprimer ces livres? (_Il indique

de la main les livres posés sur la bahut._) Si je te disais: «Sois

doublement mon enfant, et par l'affection et par l'intelligence... Que

me répondrais-tu?»

GUTENBERG.

Vous me donneriez à la fois et la main de Martha et le secret de

l'imprimerie?

COSTER.

Oui, mon fils... (_Il lui serre la main._) puisque je veux t'appeler

ainsi.

GUTENBERG.

Ah! messire, tous mes voeux sont donc comblés!

COSTER.

Quand je pense que j'ai pu être jaloux de toi!

GUTENBERG.

De moi?

COSTER.

Oui, lorsque tu arrivas ici, tu te présentas avec la recommandation du

prince électeur, l'archevêque de Mayence, et comme l'auteur d'un procédé

mécanique pour imiter les manuscrits. J'eus peur, un moment, je l'avoue,

que ta découverte ne fût rivale de la mienne. Mais cette crainte fit

place à une satisfaction immense, lorsque je vis que tu n'employais que

des planches de bois sculptées en relief!... (_Avec dédain._) Des

planches de bois sculptées!

GUTENBERG.

Je sais combien ce procédé est imparfait, messire, mais, je n'en connais

pas d'autre, et je ne peux comprendre encore le moyen merveilleux que

vous avez trouvé... Et vous me livreriez ce secret?

COSTER.

Oui, le jour de ton mariage.

GUTENBERG.

Comment vous prouver ma reconnaissance?

COSTER.

En faisant le bonheur de Martha.

_Il lui prend les mains._

GUTENBERG.

Ah! venez![B] Allons la trouver. C'est devant vous que je veux lui jurer

un amour éternel.

NOTES:

[A] Coster, Gutenberg.

[B] Gutenberg, Coster.

SCÈNE VIII

Les Mêmes, FRIÉLO.

FRIÉLO, _arrêtant Gutenberg, au moment où il va sortir par la gauche,

avec Coster_.

Maître, une dame voilée demande à vous parler.

GUTENBERG.

C'est sans doute quelque étrangère qui vient acheter des missels...

Montre-lui les plus beaux, Friélo, et prie-la de vouloir bien

m'attendre. (_À Coster._) Venez, messire, je ne veux pas retarder le

moment de vous entendre répéter à Martha les paroles qui assurent le

bonheur de ma vie.

_Gutenberg et Coster sortant ensemble, par la gauche._

SCÈNE IX

FRIÉLO, _puis_ ANNETTE, _voilée_.

FRIÉLO, _parlant à la cantonade, à Annette, qui entre par le fond_.

Par ici, damoiselle, par ici. (_À Annette, qui entre et regarde autour

d'elle.--À part._) Je ne connais pas cette acheteuse. (_Haut._) Vous

n'êtes pas de Harlem, n'est-ce pas, damoiselle[A]?...

ANNETTE.

Non, j'arrive de Mayence, et je voudrais parler à messire Jean

Gutenberg.

FRIÉLO.

Messire Jean Gutenberg n'est pas là, en ce moment; mais, si vous désirez

acheter des livres d'heures, je puis vous en montrer.

ANNETTE, _sans l'écouter, à elle-même_.

C'est donc ici que Gutenberg oublie ses serments et renie sa patrie?

FRIÉLO.

Est-ce un psautier fleurdelisé, qu'il vous faut? Je puis vous faire voir

des psautiers.

_Il va prendre un psautier, et l'apporte._

ANNETTE, _sans l'écouter, à elle-même_.

Gutenberg, pièce historique en 5 actes, 8 tableaux · 第 1 / 6 段