_La Kabbale_, ou la Philosophie religieuse de Hébreux; par A. FRANCK.
1 vol. in-8.--Paris, 1843. _Hachette_, rue Pierre-Sarrazin, 12.
«Une doctrine qui a plus d'un point de ressemblance avec celles de
Platon et de Spinosa; qui, par sa forme, s'élève quelquefois jusqu'au
ton majestueux de la poésie religieuse; qui a pris naissance sur la même
terre, et à peu près dans le même temps que le christianisme; qui,
pendant une période de plus de douze siècles, sans autre preuve que
l'hypothèse d'une ancienne tradition, sans autre mobile apparent que le
désir de pénétrer plus intimement dans le sens des livres saints, s'est
développée et propagée à l'ombre du plus profond mystère; voilà ce que
l'on trouve, après les avoir épurés de toute alliage, dans les monuments
originaux et dans les anciens débris de la Kabbale.» C'est ainsi que M.
Franck caractérise, au début de son ouvrage, la doctrine dont il s'est
fait l'historien. Ces quelques lignes que nous venons de citer prouvent
assez de quel intérêt doit être pour l'histoire de la philosophie
l'étude de cette doctrine. Et pourtant, malgré de nombreux et importants
travaux, cette page curieuse était encore à écrire dans l'histoire de la
pensée philosophique. Les principaux éléments de la Kabbale étaient, à
la vérité, connus des savants, et l'on savait sur quels principes et
quelle méthode s'appuyait cette mystérieuse doctrine, qui enseignait
l'émanation perpétuelle et infinie de la Divinité dans tout l'être du
monde; mais personne, jusqu'ici, n'avait entrepris de donner une
exposition régulière et complète du système kabbalistique, de la fonder
sur une étude sérieuse des monuments les plus authentiques, et de
l'éclairer en la rapprochant de toutes les doctrines qui offrent quelque
ressemblance avec elle, comme la doctrine de Platon, celle de l'école
d'Alexandrie, celle du christianisme, etc.
M Cousin, présentant le livre du M. Franck à l'Académie des Sciences
morales et politiques, disait: «C'est un travail entièrement nouveau. II
n'existe en Europe aucun ouvrage sur la Kabbale qui soit digne de faire
autorité en France; on n'avait rien écrit jusqu'alors sur cette
mystérieuse philosophie. L'un des premiers historiens de la philosophie,
Tennemann, faute de connaître les langues hébraïques et syriaques, a été
obligé de s'en rapporter à des renseignements quelque peu infidèles M.
Franck, qui est israélite, et à qui ces deux langues sont parfaitement
familières, a pu étudier dans ces sources le système métaphysique
désigné sous le nom de Kabbale...»
L'ouvrage le plus important qui ait été écrit sur la Kabbale, avant
celui de M. Franck, la _Cabala denudata_ du baron de Rosenroth, était
une oeuvre respectable par les travaux et les fatigues qu'elle avait
coûtées, utile par les renseignements qu'elle présente, mais bien
imparfaite encore. L'auteur se bornait à établir les principes de la
doctrine; mais la Kabbale et ses livres ayant été, jusqu'à nos jours,
chargés de commentaires, et d'amplifications souvent confondus avec des
doctrines étrangères, et enfin faussement interprétés par les dystiques
religieux, il y avait à faire un travail d'éclaircissement que la
critique encore n'avait point entrepris. On chercherait vainement dans
les historiens de la philosophie, Brucker, Tennemann et les autres, des
données plus exactes et plus complètes que celles du baron Rosenroth.
Il faut donc reconnaître que, sur ce point obscur et intéressant de
_l'histoire de la pensée philosophique_, il existait une grande lacune,
et nous devons remercier M. Franck de l'avoir si bien comblée. Cette
sûreté de méthode et de critique, cette clarté et cette régularité
d'exposition qu'on chercherait en vain dans tous les travaux qu'a déjà
suscités la Kabbale, se rencontrent ici au plus haut degré. M. Franck a
puisé aux sources les plus pures, et il examine en détail les deux
livres, qui sont les monuments les plus authentiques de la Kabbale,
c'est-à-dire le Sepher ietzirah (livre de la Genèse) et le Zohar la
lumière. Après avoir discuté l'authenticité de ces livres, l'auteur nous
en donne de longues et lumineuses analyses, et, par là, nous fait
connaître la doctrine kabbalistique dans tout ce qu'elle a d'essentiel
et d'original.--Telles sont les parties les plus importantes du travail
de M. Franck. Mais le savant historien ne s'est pas borné là: à ces deux
premières parties, il en a ajouté une troisième sur l'origine et
l'influence de la Kabbale aux diverses époques qu'elle a traversées.
Nous y trouvons cette doctrine comparée successivement aux systèmes
antérieurs et contemporains qui ont avec elle quelques points communs;
d'abord la religion des Chaldéens et des Perses, puis la philosophie de
Platon, celle des alexandrins, et enfin les doctrines religieuses du
christianisme.
«Donc d'un esprit éminemment critique, d'une grande intelligence dans
les matières de philosophie, M. Franck a pu discuter l'authenticité des
pages qu'il déchiffrât, rechercher l'origine des opinions dont il s'est
fait l'interprète, et en apprécier la valeur philosophique.» Nous
n'ajouterons rien à cet éloge que M. Cousin a donné à l'auteur du livre
sur la Kabbale. M. Franck ne pouvait en espérer un qui fût plus flatteur
pour son livre et pour lui.
L'Académie des Sciences morales et politiques avait entendu déjà, sous
la forme de mémoire, les deux premières parties du travail de M. Franck.
Elle avait donc pu apprécier par elle-même la valeur et la science de
l'auteur; et, lorsqu'une place s'est trouvée vacante dans son sein, elle
a fait un acte de justice en y appelant M Franck, dont la réputation de
savant est déjà populaire, et dont le nom va s'attacher à l'importante
publication de l'Histoire des Sciences philosophiques.