La seconde journée ouvre elle aussi par une «affaire de mœurs». Le
président ordonne le huis clos; et pour la première fois, appliquant une
récente circulaire du Garde des Sceaux, on fait sortir, à leur flagrant
mécontentement, les soldats de service. _Leur présence_, dit cette sage
circulaire, _ne semble point d’ailleurs le plus souvent indispensable_
(sic), _car la salle est vide, et les gendarmes, en ce qui concerne
l’accusé, font une garde suffisante_.
Ah! que ne peut-on faire sortir aussi les enfants! Hélas! il faut bien
qu’ils déposent: la fillette violée, d’abord; puis le frère de dix ans,
quelques années de plus que la petite. Par pitié, Monsieur le Président,
abrégez un peu les interrogatoires! Qu’avons-nous besoin d’insister?
puisque les faits sont reconnus déjà, que le médecin a fait les
constatations nécessaires, et que l’accusé a tout avoué. Le malheureux!
Il est là, vêtu de guenilles, laid, chétif, la tête rasée, l’air déjà
d’un galérien; il a vingt ans, mais si malingre, à peine s’il paraît
pubère; il tient un papier à la main (je croyais que c’était défendu),
un papier couvert d’écritures, qu’il lit et relit avec angoisse; sans
doute il tâche d’apprendre par cœur les réponses que lui suggéra
l’avocat.
On a sur lui de déplorables renseignements; il fréquente des repris de
justice et hante les cabarets malfâmés. Son casier: huit jours pour abus
de confiance, et, peu après, un mois pour vol. Il est accusé maintenant
d’avoir «complètement violé» la petite Y. D. âgée de sept ans.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le Président reprend, sans emphase, sur un ton de réprimande presque
douce, très apprécié des jurés:
--Eh bien! mon garçon, c’est pas bien ce que vous avez fait là.
--Je l’vois bien moi-même.
--Avez-vous quelque chose à ajouter? Exprimez-vous des regrets?
--Non, M’sieur le Président.
Il est évident pour moi que l’accusé n’a pas compris la seconde
question, ou qu’il répond seulement à la première. N’empêche qu’une
rumeur d’indignation parcourt le banc des jurés et déborde jusqu’au banc
des avocats.
L’avocat de la défense fait demander à ce moment si l’accusé n’a pas été
interné à l’hospice général, il y a onze ans? Reconnu exact.
On appelle les témoins: la mère de la fillette d’abord; mais elle n’a
rien vu et tout ce qu’elle peut dire, c’est que, lorsque rentrant du
travail, elle a trouvé dans la rue sa petite en train de pleurer, elle a
commencé par lui allonger deux taloches.
A présent c’est le tour de l’enfant.[2] Elle est propre et gentille;
mais on voit que l’appareil de la justice, ces bancs, cette solennité,
l’espèce de trône où sont assis ces trois vieux messieurs bizarrement
vêtus, que tout cela la terrifie.
[2] Hier déjà nous avions vu comparaître une enfant; une fillette à
peu près du même âge que celle-ci, et flanquée de sa mère également.
Mais, certes, leur aspect plaidait en faveur de l’accusé et a
beaucoup contribué, je suppose, à son acquittement. La mère avait un
air de macquerelle, et tandis que le coupable sanglotait de honte
sur le banc des accusés, la «victime» avançait très résolument vers
la Cour. Comme elle tournait le dos au public, je ne pouvais voir
son visage, mais les premiers mots que lui dit le Président, après
que, pour l’avoir plus près de son oreille, il eût fait monter la
petite sur une chaise: «Voyons! ne riez pas, mon enfant,»
éclairèrent suffisamment le jury.
Et encore:
--Vous avez crié?
--Non, Monsieur.
--Pourquoi, à l’instruction, avez-vous dit que vous aviez crié?
--Parc’ que j’m’étais trompée.
--Voyons, n’ayez pas peur, mon enfant; approchez.
Et, comme hier déjà, on fait monter la petite sur une chaise, afin
qu’elle soit à la hauteur où la Cour est juchée, et que le Président
puisse entendre ses réponses. Il les répète aussitôt après à voix haute,
pour l’édification des jurés. Nous voyons de dos la petite; elle
tremble; et cette fois ce n’est plus le rire mais le sanglot qui la
secoue. Elle sort un mouchoir de la poche de son tablier.
Cet interrogatoire est atroce; moi aussi je sors mon mouchoir; je n’en
peux plus... Et quelle inutile insistance pour savoir ce que l’autre lui
à fait; puisqu’on le sait déjà, par le menu. La petite du reste ne
_peut_ pas répondre, ou que par monosyllabes:
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La voix de l’enfant est si faible que le Président, pour l’entendre, se
penche et met contre son oreille sa main en cornet. Puis se redresse et
tourné vers le jury:
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
L’avocat de cette triste cause a négligé de convoquer à temps les
témoins à décharge. En vertu du pouvoir discrétionnaire du Président on
entend néanmoins Madame X. une pauvre marchande-des-quatre-saisons qui a
comme adopté ce malheureux être, parce que, dit-elle, «sa sœur a eu un
enfant de mon fils».
Madame X. a le teint violacé, le cou large comme une cuisse; un chapeau
cabriolet à brides sur des cheveux tirés et lustrés; le tour des
oreilles est dégarni; une barre noire en travers du front; sa main
gauche en écharpe est enroulée de chiffons. Elle pleure. D’une voix
pathétique elle supplie qu’on soit indulgent pour ce pauvre garçon «qui
n’a jamais connu le bonheur». Elle le peint, fils d’alcooliques,
toujours battu chez lui; «on le faisait coucher dans les cabinets»; il
suffit de le regarder pour voir qu’il est resté enfant; il s’amuse avec
des images, joue aux billes, à la toupie. Mais déjà précédemment il a
tenté de «se coucher sur la petite», qui alors l’avait mordu à
l’oreille. De la prison il écrit à la marchande de légumes, des lettres
incohérentes. La brave femme sort de sa poche une liasse de papiers et
sanglote.
* * * * *
L’interrogatoire est achevé. Le malheureux fait de grands efforts pour
suivre le réquisitoire de l’avocat général, dont on voit qu’il ne
comprend de ci de là que quelques phrases. Mais ce qu’il comprendra bien
tout à l’heure, c’est qu’il est condamné à huit ans de prison.
Entre temps le Président nous a appris que, de l’aveu de l’accusé à
l’instruction, «c’est la première fois qu’il avait des rapports
sexuels». Voici donc tout ce qu’il aura connu de «l’amour»!
*
* *
La seconde affaire de cette seconde journée amène sur le banc des
accusés un garçon de vingt ans à l’air doux, un peu morose et sans
malice. Marceau a perdu sa mère à l’âge de quatre ans, n’a pas connu son
père, a été élevé à l’hospice. Dès avant seize ans il avait fait deux
places de mécanicien; poursuivi pour vol, le tribunal d’Yvetot l’avait
condamné à six mois de prison avec bénéfice de la loi Béranger.
A la suite de cette condamnation le mécanicien qui l’employait le
renvoie: depuis, il travaille encore, mais au hasard et changeant
souvent de patron, tour à tour valet de ferme, débardeur, mécanicien.
Ceux qui l’emploient n’ont pas à se plaindre de lui; simplement on lui
trouve «le caractère un peu sombre». Enhardi par ma question de la
veille, je me hasarde à demander au Président ce que le témoin entend
par là.
Le témoin.--Je veux dire qu’il se tenait à l’écart et n’allait jamais
boire ou s’amuser avec les autres.
A cette époque de sa vie Marceau se trouve devoir: