maréchale, comme celle-ci eut vu danser le Basque sauteur[349], elle dit
à l'autre qu'elle s'imaginoit qu'un homme qui avoit les reins si souples
étoit un admirable acteur, lui avouant en même temps qu'elle seroit
ravie d'en faire l'expérience elle-même. L'ingénuité de la maréchale
ayant obligé madame de Bertillac de lui parler aussi à cœur ouvert, elle
dit qu'elle croyoit bien qu'il y auroit beaucoup de plaisir à faire ce
qu'elle disoit, mais que pour elle, si elle étoit tentée de quelque
chose, c'étoit de savoir si Baron[350], comédien, avoit autant
d'agrément dans la conversation qu'il en avoit sur le théâtre. Cette
confidence fut suivie de l'approbation de la maréchale; elle releva le
mérite de Baron, afin que madame de Bertillac relevât celui du Basque,
et, s'encourageant toutes deux à tâter de cette aventure autrement que
dans l'idée, elles ne furent pas plus tôt sorties de la comédie,
qu'elles se résolurent d'écrire à ces deux hommes, pour les prier de
leur accorder un moment de leur conversation.
[Note 349: Ce Basque sauteur n'est-il point le _Cobus_ de La Bruyère,
comme son _Roscius_ est Baron? (Voy. l'édit. de La Bruyère donnée dans
cette collection, t. 1, 203.)]
[Note 350: Voy. le 1er vol. de l'_Histoire amoureuse_, p. 5.]
Baron et le Basque furent surpris de l'honneur qu'on leur faisoit, et,
n'ayant pas manqué d'y répondre civilement, l'entrevue se fit à
St-Cloud[351], d'où les dames s'en revinrent si contentes qu'elles
convinrent avec eux que ce ne seroit pas là la dernière fois qu'ils se
verroient. Elles se firent part après cela l'une à l'autre de ce qui
leur étoit arrivé, et elles furent obligées de tomber d'accord que ce
n'étoit pas toujours des gens de qualité qu'on tiroit les plus grands
services. À l'égard des hommes, ils n'eurent pas tous deux pareil sujet
de contentement. Si Baron fut satisfait de sa fortune, il n'en fut pas
de même du Basque, qui trouvoit que la maréchale étoit insatiable. Il
dit à Baron que, quoiqu'il fatiguât beaucoup à la comédie, il aimeroit
mieux être obligé d'y danser tous les jours, que d'être seulement une
heure avec elle. Baron le consola sur le bonheur d'être bien avec une
femme de grande qualité, et il fut assez fou pour se laisser repaître de
cette chimère.
[Note 351: Le cabaret de La Durier y étoit fameux, et c'étoit le lieu
ordinaire des _cadeaux_.]
Cependant madame de Bertillac se laissa tellement aller à
l'extravagance, qu'elle ne pouvoit plus être un moment sans Baron; et,
ayant su qu'il avoit perdu une somme fort considérable au jeu, elle le
força à prendre ses pierreries, qui valoient bien vingt mille écus[352].
Mais il arriva, par malheur pour elle, qu'une des amies de son beau-père
en ayant eu affaire pour quelque assemblée, elle le pria de les
emprunter de sa belle-fille, et M. de Bertillac, étant bien aise
d'obliger cette dame, dit à madame de Bertillac de les lui prêter, ce
qui l'embarrassa extrêmement.
[Note 352: Madame de Sévigné met cette anecdote sur le compte du duc de
Caderousse (voy. la note suivante), et Bussy confirme cette imputation
(_Lettre_ du 17 fév. 1680 à M. de la Rivière): «Caderousse étant allé,
le soir même, dans la maison où il avoit perdu la veille, dit avec un
air dédaigneux qu'on dit qu'il a, à quelqu'un qui lui demandoit ce qu'il
venoit faire là, n'ayant pas un quart d'écu, que les gens comme lui ne
manquoient jamais de ressources, et que la bonne femme... n'avoit plus
ni bagues ni joyaux. À la vérité il ne voyoit pas que madame de... étoit
dans l'alcôve de la chambre avec la maîtresse du logis. Vous pouvez vous
imaginer ce que peut penser une femme passionnée qui se voit traiter de
la sorte. Elle tomba en défaillance, et, comme elle fut revenue, on la
porta dans son carrosse et de là dans son lit, où elle est est morte
quatre jours après.» Seulement, disons que Bussy ne nomme pas madame de
Bertillac, mais madame de Rambures, belle-mère de Caderousse. Voy.
_Lettres de Sévigné_, édit. Monmerqué.--Cf. ci-dessous, p. 419.]
Comme d'abord elle avoit paru surprise, M. de Bertillac crut que, comme
elle étoit joueuse, elle les avoit jouées ou engagées quelque part; et,
la pressant de lui dire où c'étoit, afin qu'il les pût retirer, elle
s'embarrassa encore davantage, disant tantôt qu'elle les avoit prêtées à
une de ses amies, tantôt qu'elles étoient chez le joaillier, qui les
raccommodoit. M. de Bertillac, qui étoit homme d'expérience, vit bien
qu'il y avoit quelque mystère là-dessous; mais, n'en pouvant rien tirer
davantage, il fut obligé de divulguer l'affaire dans la famille de sa
belle-fille, qui la tourna de tant de côtés, qu'elle avoua à la fin
qu'elle les avoit données à Baron, ce qu'elle tâcha néanmoins de
déguiser sous le nom de prêter. Les parens furent en même temps chez ce
comédien, qui nia d'abord la chose, croyant qu'on ne lui en parloit que
par soupçon; mais, sachant un moment après que c'étoit madame de
Bertillac même qui avoit été obligée de le dire, et que même on en avoit
déjà parlé au grand Alcandre, si bien que cela l'alloit perdre, il prit
le parti de les rendre, et évita par là de se faire beaucoup d'affaires.
M. de Bertillac, croyant que son fils, qui étoit à l'armée, ne pouvoit
pas manquer d'être averti de ce qui se passoit, se mit en tête qu'il
valoit mieux que ce fût lui qui lui en donnât les premiers avis qu'un
autre. Mais madame de Bertillac, qui avoit beaucoup de pouvoir sur
l'esprit de son mari, l'ayant prévenu par une lettre, M. de Bertillac
fut fort surpris qu'au lieu de remercîmens qu'il attendoit de son fils,
il n'en reçût que des plaintes, comme si sa femme eût encore eu raison.
Madame de Bertillac poussa l'artifice encore plus loin: elle manda à son
mari de lui permettre de se retirer dans un couvent, disant qu'elle ne
pouvoit plus vivre avec M. de Bertillac, qui en usoit avec elle d'une
manière que s'il n'avoit pas été son beau-père, elle auroit cru qu'il
auroit été amoureux d'elle, tant il étoit devenu jaloux.
Ces nouvelles fâchèrent son mari, qui l'aimoit tendrement, et qui étoit
bien éloigné de la croire infidèle; et, attribuant toute la faute à son
père, le reste de la campagne lui dura mille ans, tant il étoit pressé
d'aller consoler cette chère épouse. Cependant il manda à M. de
Bertillac qu'il le prioit de laisser sa femme en repos; qu'il
connoissoit sa vertu, et que c'en étoit assez pour ne rien croire de
tous les bruits qui couroient à son désavantage. Pour ce qui est d'elle,
il lui écrivit de se donner bien de garde d'aller dans un couvent, à
moins qu'elle ne le voulût faire mourir de douleur; qu'elle prît
patience jusqu'à la fin de la campagne, et qu'après cela il donneroit
ordre à tout. En effet, il ne fut pas plus tôt revenu, qu'il ne voulut
écouter personne à son préjudice. Ainsi il vécut avec elle comme à
l'ordinaire, de sorte que si elle n'étoit point morte quelque temps
après, elle auroit pris un si grand ascendant sur son esprit, qu'elle
auroit fait tout ce qu'elle auroit voulu sans qu'il y eût jamais trouvé
à redire.
La mort de madame de Bertillac[353] fit entrer la maréchale en
elle-même. Elle dit à ses amis qu'elle vouloit renoncer à toutes les
vanités du monde; mais, comme elle en avoit dit autant à la mort du duc
de Longueville, et que cependant elle n'en faisoit rien, on ne crut pas
qu'elle tînt mieux parole cette fois-là que l'autre, en quoi l'on ne se
trompa pas; car la mort de son mari, qui arriva quelques années
après[354], l'ayant mise en liberté de vivre à sa mode, elle fit
succéder au Basque un nombre infini de fripons qui valoient encore moins
que lui. Le chevalier au Liscouet[355] l'entretint jusqu'à ce qu'il en
fût las, à qui succéda l'abbé de Lignerac[356]; et comme elle lui
faisoit part de son lit, elle l'obligea de lui faire part de sa bourse.
Enfin l'abbé de Lignerac ayant quitté la belle-mère pour la belle fille,
elle est réduite aujourd'hui à se livrer au petit du Pré[357], qui ne
lui donne pas seulement de son Orviétan, mais qui lui apprend encore
tous les tours de cartes et de souplesse avec lesquels ils dupent
ensemble les nouveaux venus, et ceux qui sont assez fous de croire qu'on
puisse jouer honnêtement chez une femme qui a renoncé depuis si
longtemps à l'honnêteté[358].
[Note 353: Toute cette intrigue dura assez longtemps, puisque madame de
Bertillac ne mourut qu'en 1680. Madame de Sévigné raconte sa maladie
(_Lettre_ du 24 janv. 1680) et sa mort (7 fév.), et elle confirme la
vérité du récit qu'on vient de lire.
«Voici, dit-elle, une histoire bien tragique. Cette pauvre Bertillac est
devenue passionnée, pour ses péchés passés, de l'insensible C...; il l'a
vue s'enflammer et non pas se défendre; il a été d'abord au fait et lui
a fait mettre en gage ses perles pour soutenir un peu la bassette. On le
vit arriver chez madame de Quintin avec mille louis qu'il fit sonner; sa
reconnoissance l'obligea de dire d'où ils venoient. Ce procédé a si
excessivement saisi la B... qu'elle en est devenue une image de Benoît,
comme autrefois; et le sang et les esprits ne courant plus, elle est
actuellement enflée et gangrenée, de sorte qu'elle est à l'agonie. Nous
y passâmes hier, le petit Coulanges et moi. On attend qu'elle expire;
elle est mal pleurée; le père et le mari voudroient qu'elle fût déjà
sous terre. Il n'y a point deux opinions sur cette belle cause de mort.»
Cf. p. 417.
Et ailleurs: «Nous fûmes, tout ce que vous connoissez de femmes, au
service de cette pauvre B... Il est très vrai que c'est C... qui l'a
tuée.»]
[Note 354: À peine deux ans après, car le maréchal de La Ferté mourut le
27 septembre 1681.]
[Note 355: Philippe-Armand du Liscouet, chevalier, vicomte des Planches,
étoit fille de Guill. du Liscouet et de Marie de Talhouet. Sa sœur
épousa le fameux financier Deschiens.]
[Note 356: L'abbé de Lignerac, de la famille des Robert, seigneurs de
Lignerac et de Saint-Chamans, qui avoient des alliances dans les maisons
de Levis, branche de Charlus, et de Hautefort.]
[Note 357: Fils d'un opérateur. (_Note du texte._)]
[Note 358: Ici finit ce pamphlet dans l'édition de 1754. La suite que
nous en donnons est tirée de l'édition de 1709, reproduite dans
l'édition de 1740. L'édition de 1754 a intercalé à tort ce passage,
partie dans l'histoire de Mademoiselle de Fontanges, partie dans _la
France devenue italienne_, et l'édition Delahays est tombée dans la même
faute. Mais si les premières édition de la _France galante_ contiennent
ces pages, on ne les trouve pas dans les premiers textes de _la France
devenue italienne_.]
L'exemple de la maréchale avoit excité la duchesse de La Ferté, sa
belle-fille[359], à n'être pas plus vertueuse. Cependant, comme elle
étoit plus jeune et qu'elle se croyoit plus belle, elle ne jugea pas à
propos de se jeter à la tête de tout le monde, comme faisoit sa
belle-mère. Présumant au contraire assez de sa beauté pour s'imaginer
qu'elle pouvoit toucher le cœur du fils du grand Alcandre[360], elle
commença non pas à lui faire la cour, mais à lui faire l'amour si
ouvertement, que tout le monde ne put voir, sans en rougir pour elle,
l'effronterie avec laquelle elle le poursuivoit.
[Note 359: La duchesse de La Ferté étoit cette même mademoiselle de La
Mothe-Houdancourt dont nous avons parlé ci-dessus, p. 49, note 5. Elle
épousa, le 18 mars 1675, Henri-François de Saint-Nectaire, duc de La
Ferté, fils du maréchal.]
[Note 360: Louis, dauphin, fils de Louis XIV et de Marie-Thérèse, né le
1er novembre 1661, mort le 14 avril 1711; Montausier fut son gouverneur,
Bossuet son précepteur.]
La maréchale de La Motte[361], sa mère, qui avoit été gouvernante du
fils du grand Alcandre, et qui avoit marié une autre de ses fille[362]
au duc de Ventadour[363], de la conduite de laquelle elle n'étoit pas
déjà trop contente, s'apercevant bientôt des desseins de celle-ci,
résolut d'en arrêter le cours, pour conserver ce qui restoit de
réputation à sa maison. Elle dit donc à la duchesse de La Ferté tout ce
que l'expérience et l'autorité d'une mère lui pouvoient faire dire; mais
toutes ses remontrances ne servirent qu'à la faire cacher d'elle,
pendant qu'elle exposoit aux yeux des autres des desseins qui faisoient
murmurer les moins retenus; car, un jour, ayant trouvé le fils du grand
Alcandre d'assez bonne humeur, elle lui dit les choses du monde les plus
hardies; et ce prince ayant loué la beauté de ses cheveux, qui à la
vérité sont fort beaux et d'une fort belle couleur, elle lui dit que
s'il l'avoit vue décoiffée il les trouveroit encore bien plus à son gré;
que quand il voudroit, elle lui donneroit cette satisfaction; et
baissant en même temps la tête pour lui faire voir la quantité qu'elle
en avoit, elle mit sa main dans un endroit que la bienséance m'empêche
de nommer, pendant que le prince considéroit sa tête, sans penser
peut-être à ce qu'elle faisoit.
[Note 361: Voy. p. 49. Madame de La Mothe, connue avant son mariage sous
le nom de mademoiselle de Toussy, et fort célèbre dans les poètes du
temps, Bois-Robert et autres, étoit fille de Louis de Prie, marquis de
Toussy, et de mademoiselle de Saint-Gelais-Lusignan. Née en 1624, elle
mourut le 6 janvier 1709. Elle fut gouvernante du Dauphin jusqu'en 1668,
où il quitta les mains des femmes; mais elle conserva le titre de
gouvernante des enfants de France, avec 3,600 livres de gages. Mariée le
21 novembre 1650, elle étoit veuve depuis le 24 mars 1657.]
[Note 362: Charlotte-Éléonore-Magdeleine, mariée le 14 mars 1671.]
[Note 363: Louis-Charles de Levis, duc de Ventadour, étoit fils de
Charles de Levis, duc de Ventadour, et de sa seconde femme, Marie de La
Guiche, fille du maréchal de ce nom. Il mourut en 1717.]
Comme ce prince étoit beaucoup plus jeune qu'il n'est aujourd'hui,
l'action de la duchesse de La Ferté lui fit plus de honte qu'à
elle-même, et, se retirant en arrière, sa confusion augmenta quand il
vit que sa chemise sortoit et qu'il la lui falloit raccommoder. La
rougeur qui parut en même temps sur son visage, avec quelques autres
circonstances qu'on remarqua, firent concevoir que la dame n'avoit pas
perdu son temps pendant qu'elle s'étoit baissée; mais, n'en paroissant
pas plus étonnée pour cela, elle dit à ce prince, qui raccommodoit sa
chemise, que cela n'étoit guère honnête de faire ce qu'il faisoit devant
les dames, et que si son mari survenoit par hasard, cela seroit capable
de lui donner de la jalousie.
Le prince ne lui donna pas lieu de poursuivre la conversation, dont la
matière lui étoit désagréable; tellement qu'après s'en être allé, elle
fut dire à deux ou trois dames qui lui ressembloient qu'elle venoit de
voir un homme qui n'étoit pas homme; et, comme on ne savoit ce qu'elle
vouloit dire par là et que cependant on vouloit le savoir, elle dit
qu'elle venoit de voir le fils du grand Alcandre, qui ne seroit jamais
le fils de son père. On la pressa d'expliquer cette énigme, ce qu'elle
ne voulut pas faire, quoique ces dames l'en priassent. Mais elles
n'eurent pas plus tôt su l'aventure qui étoit arrivée à ce jeune prince,
que le reste leur fut aisé à deviner. Ainsi elles comprirent dans un
moment que le désordre où il s'étoit trouvé étoit l'ouvrage des mains de
la duchesse.
Le grand Alcandre, en ayant été averti, dit à la maréchale de La Motte
qu'il n'étoit point content du tout de sa fille; qu'elle l'avertît
d'avoir une conduite plus honnête, sinon qu'il seroit obligé d'en dire
un mot à son mari[364]. Cependant, ce mari étoit un homme qui ne se
mettoit guère en peine ni de la réputation de sa femme, ni de la sienne
propre, et, pourvu qu'il bût et qu'il allât chez les courtisanes, il
étoit au-dessus de tout ce que l'on pouvoit dire et de tout ce qui
pouvoit arriver. Il étoit toujours avec un tas de jeunes débauchés comme
lui, et tous leurs beaux faits n'étoient que de pousser la débauche
jusqu'à la dernière extrémité, tellement que les filles de joie, tout
aguerries qu'elles devoient être, ne les voyoient point entrer chez
elles sans trembler.
[Note 364: Henri-François de Saint-Nectaire, fils de la trop fameuse
maréchale de La Ferté, né le 23 janvier 1657, suivit, à peine âgé de
quinze ans, le roi à la conquête de Hollande. À dix-sept ans, il
succédoit à son père dans le gouvernement de Metz et du pays messin. Il
prit part à quelques campagnes avec le titre de lieutenant général, et
mourut le 1er août 1703.]
Ils firent en ce temps-là une débauche qui alla un peu trop loin et qui
fit beaucoup de bruit et à la cour et dans la ville: car, après avoir
passé toute la journée chez des courtisanes où ils avoient fait mille
désordres, ils furent souper aux Cuilliers, dans la rue aux Ours[365].
Ils se prirent là de vin, et, étant soûls pour ainsi dire comme des
cochons, ils firent monter un oublieur, à qui ils coupèrent les parties
viriles et les lui mirent dans son corbillon. Ce pauvre malheureux, se
voyant entre les mains de ces satellites, alarma non-seulement toute la
maison, mais encore toute la rue par ses cris et ses lamentations; mais
quoiqu'il survînt beaucoup de monde qui les vouloient détourner d'un
coup si inhumain, ils n'en voulurent rien démordre, et, l'opération
étant faite, ils renvoyèrent le malheureux oublieur, qui s'en alla
mourir chez son maître.
[Note 365: Cabaret célèbre dans la rue nommée successivement rue aux
Oues (aux Oies) et rue aux Ours.]
Cet excès de débauche, ou plutôt cet excès de rage, ayant été su du
grand Alcandre, il en fut en une colère épouvantable. Mais la plupart de
ces désespérés appartenant aux premiers de la cour et aux ministres, il
jugea à propos, à la considération de leurs parens, de se contenter de
les éloigner. Les parens trouvèrent cet arrêt si doux, en comparaison de
ce qu'ils méritoient, qu'ils en furent remercier le grand Alcandre,
avouant de bonne foi qu'un crime si énorme ne méritoit pas moins que la
mort.
Le marquis de Biran[366] et le chevalier Colbert[367], qui étoient de la
débauche et toujours des premiers à mettre les autres en train, furent
un peu mortifiés avant que de partir: car celui-ci, qui étoit fils du
fameux M. Colbert, en fut régalé d'une volée de coups de bâton qu'il lui
donna en présence du monde, parce que, comme il étoit grand politique,
il étoit bien aise qu'on fût dire au grand Alcandre qu'il n'avoit pu
savoir un tel déréglement sans qu'il fût suivi d'un châtiment
proportionné à la faute. A l'égard du marquis de Biran, le grand
Alcandre dit, en parlant de lui, qu'il n'avoit que faire de prétendre de
sa vie de devenir duc, et qu'il seroit toujours plus prêt à lui donner
des marques de son mépris qu'à faire aucune chose qui tendît à sa
fortune. Cependant nous venons de voir, il n'y a guère, que ce prince ne
s'est pas ressouvenu de sa parole, à moins qu'on ne veuille dire que ce
n'est pas au marquis de Biran qu'il vient d'accorder le rang de duc,
mais à mademoiselle de Laval[368], qu'il a épousée.
[Note 366: Gaston Jean-Baptiste-Antoine de Roquelaure, fils de Gaston,
duc de Roquelaure, et de mademoiselle du Lude (Charlotte-Marie de
Daillon). Il porta le nom de marquis de Biran jusqu'à la mort de son
père, arrivée en mars 1683; gouverneur de Lectoure, lieutenant général
des armées, commandant en chef en Languedoc, il fut nommé maréchal de
France le 2 février 1724.]
[Note 367: Antoine-Martin, bailli et grand-croix de Malte, général des
galères de cet ordre, colonel du régiment de Champagne après avoir été
capitaine-lieutenant des mousquetaires du Roi, étoit le troisième fils
de Jean-Baptiste Colbert et de Marie Charron. Blessé à Valcourt le 25
août 1689, il mourut de sa blessure le 2 septembre suivant.]
[Note 368: Marie-Louise de Laval, fille d'Urbain de Laval, marquis de
Lezay, et de Françoise de Sesmaisons, épousa le marquis de Biran le 20
mai 1683. Il sera reparlé d'elle et de la courte intrigue qui lui valut
la faveur du Roi.]
Le bruit qu'avoit fait cette débauche étant un peu apaisé, les parens
des exilés sollicitèrent leur retour, pendant que la duchesse de La
Ferté souhaitoit que son mari ne revînt pas si tôt, par des raisons
fortes et que je rapporterai succinctement. Comme elle avoit reconnu que
c'étoit inutilement qu'elle avoit prétendu à la conquête du fils du
grand Alcandre, elle s'étoit rabattue sur le premier venu, dont elle
n'avoit point lieu du tout d'être contente. Quelqu'un lui avoit fait un
fort méchant présent, et comme elle ne connoissoit rien à un certain mal
qui l'incommodoit, elle prit le parti d'aller incognito chez un fameux
chirurgien pour en être éclaircie. Y étant arrivée toute seule avec une
chaise à porteurs, ce qui ne faisoit rien présumer de bon d'une femme de
son air, elle lui exposa son affaire sans façon, lui disant qu'elle
ressentoit depuis quelques jours quelques incommodités qui lui faisoient
craindre que son mari, qui étoit un peu débauché, n'eût pas eu toute la
considération qu'il étoit obligé d'avoir pour elle; qu'elle le prioit
d'examiner la chose et de lui en dire son sentiment. Et faisant en même
temps exhibition de ses pièces, elle s'attendoit que le chirurgien
alloit du moins se montrer pitoyable[369] en entrant dans ses intérêts;
mais celui-ci, étant accoutumé tous les jours à entendre rejeter sur les
pauvres maris des choses dont ils sont le plus souvent innocens, il lui
dit qu'il étoit tant rebattu de ces sortes de contes, qu'il ne pouvoit
plus avoir de complaisance pour celles qui les lui faisoient; que sans
se mettre davantage en peine d'accuser son mari, elle songeât seulement
à se faire traiter promptement, parce que le mal qu'elle avoit pouvoit
devenir pire, si par hasard elle venoit à le négliger.
[Note 369: Sensible. Nous n'avons plus ce mot que dans le sens de «digne
de pitié.»]
Cet arrêt étonna la duchesse, qui avoit ouï parler plusieurs fois à son
mari de ces sortes de maux, dans lesquels l'expérience le rendoit
savant. Ainsi, étant bien aise de savoir si celui qu'elle avoit étoit le
plus grand de tous, elle s'en informa du chirurgien. Le chirurgien lui
dit que non, mais que, comme il lui avoit déjà dit, il falloit y
remédier promptement, sinon qu'il pouvoit le devenir. Comme elle eut
entendu cela, elle lui dit qu'elle avoit tant de confiance en lui, sur
la réputation qu'il avoit dans le monde, qu'elle s'abandonnoit
entièrement entre ses mains; et se nommant en même temps, elle surprit
le chirurgien, qui, sachant qu'il avoit affaire à une personne de la
première qualité, fut fâché de lui avoir parlé si nettement. Il lui
demanda pardon de ce qu'il s'étoit montré si libre en paroles,
s'excusant que comme les plus abandonnées lui tenoient le même langage
qu'elle lui avoit tenu, il avoit cru être obligé de lui répondre ce
qu'il avoit fait, n'ayant pas l'honneur de la connoître.
La duchesse lui pardonna aisément, à condition néanmoins qu'il la
sortiroit[370] bientôt d'affaire; ce que le chirurgien lui promit si
elle vouloit observer un certain régime de vivre. Elle lui dit qu'elle
feroit tout ce qu'il lui ordonneroit, et même fit encore davantage: car
elle voulut garder le lit tant qu'elle fut dans les remèdes, craignant
que si elle continuoit de vivre comme elle avoit de coutume, les veilles
n'échauffassent son sang et ne rendissent la guérison plus difficile.
[Note 370: _Sortir_ pour _tirer_ n'étoit pas plus françois alors que
maintenant.]
Cependant, quoiqu'elle ne voulût voir personne, comme elle se seroit
beaucoup ennuyée d'être toute seule, elle permit à M. L'Avocat[371],
maître des requêtes, qui lui disoit depuis longtemps qu'il l'aimoit sans
en pouvoir tirer aucunes faveurs, de la venir voir. L'Avocat étoit fils
d'un juif de la ville de Paris, qui, après avoir gagné deux millions de
bien par ses usures, s'étoit laissé mourir de froid, de peur de donner
de l'argent pour avoir un fagot. Sa mère étoit encore de race juive;
cependant, comme s'il n'eût pas été connu de tout Paris, il faisoit
l'homme de qualité. On lui avoit mis une charge de robe sur le corps,
comme on fait une selle à un cheval; mais il étoit si peu capable de
s'en acquitter, que tout le monde se moquoit de lui. Cela faisoit qu'il
ne se plaisoit qu'avec les gens d'épée, à qui il servoit de
divertissement. Il affectoit de paroître chasseur, quoiqu'il ne sût
aucuns termes de l'art; et quand il lui arrivoit de tirer un coup de
fusil, ce qui ne lui arrivoit pas souvent, il tournoit la tête en
arrière, de peur que le feu ne prît à ses cheveux; au reste, grand
parleur et grand menteur, mais avec tout cela le meilleur homme du
monde, offrant service à un chacun sans jamais en rendre à personne.
[Note 371: M. L'Avocat, maître des requêtes, étoit fils de Nicolas
L'Avocat de Sauveterre, maître des comptes, et de Marguerite Rouillé, et
beau-frère d'Arnauld de Pomponne.--Saint-Simon en parle ainsi (II, p.
411, édit. Sautelet): «Un bonhomme, mais fort ridicule, mourut en même
temps (1700), ce fut un M. L'Avocat, maître des requêtes, frère de
madame de Pomponne et de madame de Vins, qui avoit des bénéfices et
beaucoup de biens, qui alloit partout, qui avoit eu toute sa vie la
folie du beau monde, et de ne rien faire qu'être amoureux des plus
belles et des plus hautes huppées, qui rioient de ses soupirs et lui
faisoient des tours horribles. C'étoit, avec cela, un grand homme
maigre, jaune comme un coing et qui l'avoit été toute sa vie, et qui,
tout vieux qu'il étoit, vouloit encore être galant.»]
La réputation où il étoit de n'être pas trop dangereux avec les femmes,
à qui l'on disoit même qu'il ne pouvoit faire ni bien ni mal, ayant fait
croire à la duchesse de La Ferté qu'il s'apercevroit moins qu'un autre
du sujet qui la retenoit au lit, elle lui manda de la venir voir, et,
lui faisant valoir cette grâce, elle en reçut des remerciemens
proportionnés à son esprit. Il lui protesta qu'après des marques d'une
si grande distinction il vouloit vivre et mourir son serviteur très
humble; et pour lui donner des témoignages plus essentiels de son
attachement, il lui jura qu'elle et ses amis n'auroient jamais de procès
par-devant lui qu'il ne le leur fît gagner, sans entrer en connoissance
de cause qui auroit raison ou non; que c'étoit ainsi que les bons amis
en devoient agir, sans rien examiner davantage que le plaisir de leur
rendre service.
Après mille autres protestations de service de la même sorte, il en
revint enfin à l'amour qu'il avoit pour elle depuis si longtemps; et,
tâchant d'accorder ses yeux avec ses paroles, il les tourna
languissamment sur elle, lui demandant si elle étoit résolue de le faire
mourir. La duchesse lui dit qu'apparemment ce n'étoit pas là son
dessein, ce qu'il pouvoit bien juger lui-même, puisqu'elle l'avoit
envoyé quérir, se ressouvenant qu'il lui avoit dit plusieurs fois qu'il
ne pouvoit vivre sans la voir. Cette réponse fit que L'Avocat recommença
ses complimens, qui n'auroient point eu de fin si elle ne les eût
interrompus pour lui demander comment il gouvernoit Louison
d'Arquien[372]. Il rougit à cette demande, et la duchesse, s'en étant
aperçue, lui dit qu'elle estimoit les hommes qui avoient de la pudeur;
qu'il étoit bien vrai que, cette fille étant une courtisane publique, il
n'y avoit pas trop d'honneur à la voir; mais que le comte de Saulx, le
marquis de Biran, le duc de La Ferté même, et enfin toute la cour la
voyant, il n'y avoit pas plus d'inconvénient pour lui à la voir qu'à
tant de personnes de qualité; que pourvu qu'il ne l'entretînt pas
publiquement, comme le bruit en couroit, il n'y avoit pas grand mal;
mais que pour elle, elle n'en avoit jamais voulu rien croire, l'ayant
toujours reconnu trop sage et trop homme d'honneur pour cela.
[Note 372: Louison d'Arquien, célèbre courtisane.]
M. L'Avocat, maître des requêtes, soutint hautement que c'étoit une
médisance, et même il auroit encore soutenu qu'il ne l'avoit jamais vue,
si la duchesse, qui le voyoit embarrassé, ne lui eût donné moyen de
s'excuser, tournant la conversation comme elle avoit fait. Il lui dit
donc qu'il n'y avoit jamais été que par compagnie, et, croyant dire les
plus belles choses du monde, il lui jura que, quelque beauté qu'eussent
ces sortes de femmes-là, il faisoit bien de la différence entre elles et
une personne de son mérite; et tâchant de faire son portrait en même
temps, il lui fit voir qu'il avoit beaucoup de mémoire, s'il n'avoit pas
beaucoup de jugement, car la duchesse se ressouvint d'avoir lu, il y
avoit quelques jours, dans un livre de galanterie, toutes les choses
dont il lui faisoit alors l'application.
Cependant elle fut toute prête de se scandaliser de la comparaison qu'il
sembloit avoir faite d'elle et de Louison d'Arquien: car, quelque
distinction qu'il y eût apportée, elle ne laissoit pas de la choquer, et
cela apparemment parce que, sachant elle-même la vie qu'elle menoit,
elle croyoit que c'étoit un avertissement secret que L'Avocat lui
donnoit de se corriger. Cependant, comme elle fit réflexion qu'il
n'étoit pas malicieux de son naturel, et que cette parole lui étoit
échappée plutôt par hasard qu'à aucun méchant dessein, elle calma sa
colère, en sorte que la conversation se termina sans aigreur.
Le lendemain il la revint voir, et trouva la duchesse fort mal, car elle
avoit pris ce jour-là un grand remède. Elle se plaignit fort d'une
grande douleur qu'elle souffroit, et, l'attribuant à une médecine
qu'elle avoit prise, dont il restoit encore environ la moitié dans un
verre, il fut prendre ce verre et avala ce qui étoit dedans. Il dit,
avant que de le faire, qu'il ne vouloit pas qu'il fût dit que la
personne du monde qu'il aimoit le plus souffrit pendant qu'il étoit en
santé.
La duchesse ne put s'empêcher de rire de cette extravagance, qu'il
faisoit cependant sonner bien haut comme une marque de la plus belle
amitié qui fut jamais. Mais, faisant réflexion ensuite que cette
médecine l'empêcheroit peut-être de sortir le lendemain, et qu'il ne
pourroit par conséquent voir la duchesse ce jour-là, il poussa des
regrets et des soupirs qui l'auroient fait crever de rire nonobstant la
douleur qu'elle ressentoit, si elle eût osé témoigner sa pensée. Ce fut
par là que se termina cette comédie; car des tranchées l'ayant pris en
même temps, à peine eut-il le temps de gagner son carrosse et de se
retirer chez lui.
Comme il y avoit du mercure dans la médecine, il fut tourmenté comme il
faut toute la nuit et tout le lendemain; et, ne pouvant aller chez la
duchesse, il lui écrivit un billet dont je ne puis pas rapporter les
paroles, n'étant jamais tombé entre mes mains, mais dont ayant assez ouï
parler dans le monde, comme d'une chose ridicule, j'en puis dire le
sens, que voici:
«Qu'il ne pouvoit avoir l'honneur de la voir de tout le
jour, parce qu'il étoit devenu comme ces filles de joie,
lesquelles ne peuvent plus répondre de ne point faire de
folies de leur corps, tant elles y sont accoutumées; que le
sien étoit tellement habitué à de certaines choses qu'il
n'osoit dire, qu'il falloit qu'il gardât la chambre jusqu'à
ce qu'il fût entièrement remis de son indisposition; qu'il
la prioit cependant d'être persuadée qu'il n'avoit pas pris
la médecine comme un remède contre l'amour, mais pour lui
montrer qu'il seroit amoureux d'elle toute la vie.»
La duchesse lut et relut ce billet, s'étonnant comment un homme qui
avoit cinquante ans passés, et qui avoit vu le monde, pouvoit être si
fou, et, étant bien aise de continuer à s'en divertir, elle eut de
l'impatience de le revoir et qu'il fût quitté de la sottise. L'Avocat,
après avoir souffert deux jours tout ce qu'on peut souffrir dans ces
sortes de remèdes, lui vint dire qu'enfin il étoit quitte, grâce à Dieu,
du mal qu'il avoit enduré; qu'il lui souhaitoit une santé pareille à
celle dont il jouissoit, et que s'il savoit qu'en faisant encore ce
qu'il avoit fait il dût avancer sa guérison, il étoit prêt de se dévouer
à toutes sortes de tourmens pour l'amour d'elle.
La duchesse le remercia de sa bonne volonté, et lui dit que, commençant
à se porter mieux, il y avoit espérance que son mal ne seroit plus guère
de chose; que cependant, à mesure que le corps se guérissoit, l'esprit
devenoit malade; qu'elle avoit besoin de deux cents pistoles pour une
affaire pressée, et, ne sachant où les trouver, elle n'avoit aucun repos
ni jour ni nuit.
Quoique L'Avocat fût fils, comme j'ai dit ci-devant, d'un homme riche,
trois choses contribuoient néanmoins à le rendre peu à son aise: la
première, que son père avoit laissé beaucoup d'enfans; la seconde, que
sa mère juive, qui avoit emporté la moitié du bien, vivoit toujours; la
troisième, qu'il avoit une charge qui lui avoit coûté beaucoup, et qui
ne lui rapportoit pas grand revenu. Tout cela faisant, dis-je, qu'il
étoit brouillé le plus souvent avec l'argent comptant, il ne put offrir
à l'heure même les deux cents pistoles dont elle avoit affaire; il lui
promit qu'il les lui apporteroit le lendemain, et en effet il ne manqua
pas à sa parole, ce qui étoit une chose bien extraordinaire pour lui.
Je ne puis pas dire quel besoin la duchesse avoit de cet argent, cela
étant au-dessus de ma connoissance; mais s'il m'est permis d'en juger
par les circonstances qui suivirent, je dirai qu'il falloit qu'il fût
grand, car, voyant L'Avocat arriver avec une bourse, elle l'embrassa,
non pas tendrement, mais avec des apparences du moins d'une grande
tendresse. L'Avocat en étant excité à des choses qui surpassoient, ce me
semble, ses forces naturelles, il chercha à ne pas laisser échapper une
occasion qui ne se présentoit pas tous les jours chez lui, et à laquelle
la duchesse ne faisoit aucune résistance.
Enfin, soit que la duchesse ne se souvînt plus du régime de vivre que le
chirurgien lui avoit ordonné, ou qu'elle s'imaginât d'avoir quelqu'un
entre ses bras de plus agréable que L'Avocat, elle ne voulut pas avoir
quelque chose pour rien, et lui donna des faveurs au lieu de son argent.
Comme L'Avocat n'étoit pas importun sur l'article, il se contenta de ce
témoignage d'amour de la duchesse, sans lui en demander d'autres. Après
cela il se retira chez lui le plus content du monde; et, ne
s'entretenant que des grandeurs où il étoit appelé, il en devint encore
plus fou et encore plus vain qu'à l'ordinaire.
Cependant, comme il avoit soin de sa santé et qu'il avoit ouï dire que
l'excès en toutes choses est nuisible, il fut trois ou quatre jours sans
retourner chez la duchesse, au bout desquels il commença à s'apercevoir
qu'on tomboit malade souvent lorsqu'on en avoit le moins d'envie. Il eut
peine à croire d'abord ce qu'il voyoit; mais enfin, sachant que les plus
incrédules avoient cru quand ils avoient vu, il commença à se laisser
persuader qu'il en pouvoit bien être quelque chose, surtout quand, après
une consultation où il avoit appelé Janot et deux autres chirurgiens de
même trempe, ils lui dirent qu'il avoit besoin de passer par leurs
mains. Ce fut un étrange retour pour un homme enflé de vanité comme lui.
Cependant, il ne put dire, dans un tel accident, à quoi il étoit le plus
sensible, ou au dépit ou à la joie: car si d'un côté il lui sembloit que
la duchesse en avoit mal usé en le ménageant si peu pour la première
fois, d'un autre côté il considéroit que c'étoit toujours un présent
d'une duchesse; et comme la vanité avoit beaucoup de pouvoir sur lui, il
se disoit en même temps que les faveurs de telles personnes, quelles
qu'elles fussent, étoient toujours considérables. Une autre réflexion se
joignit encore à celle-ci: savoir que, cet accident étant répandu dans
le monde, il alloit rétablir sa renommée chez toutes les femmes, qui,
l'ayant pris jusque-là pour un parent du marquis de Langey[373],
c'est-à-dire pour un homme qu'il auroit fallu démarier, s'il avoit eu
une femme, elles seroient obligées d'avouer qu'on se trompe souvent dans
le jugement que l'on fait de son prochain.
[Note 373: Tout le monde connoît, par les lettres de madame de Sévigné
et par Tallemant, l'histoire du congrès du marquis de Langey ou
Langeais. René de Cordouan tenoit par son père à une famille qui avoit
eu de glorieuses alliances, et, du côté maternel, il comptoit parmi ses
ancêtres les du Bellay, les Beaumanoir-Lavardin et François de la Noue
Bras-de-fer, maréchal de France. Né le 27 janvier 1628, le marquis de
Langey épousa, en 1653, Marie de Saint-Simon, marquise de Courtaumer,
née vers 1639; en 1657, le congrès eut lieu, au grand scandale de Paris
tout entier, et en 1659 le mariage fut dissous: chacun des deux époux
eut le droit de se remarier, et le marquis ayant épousé, en 1661,
mademoiselle de Navailles, fille du duc de ce nom, eut d'elle jusqu'à
sept enfants, malgré son impuissance judiciairement constatée. Aucun
ouvrage ne donne plus de détails sur ce procès singulier et sur le
marquis de Langeais que les Mémoires de Jean Rou, récemment publiés par
la Société de l'histoire du protestantisme françois, 2 vol. in-8, 1857.]
Aussi étoit-ce pour cette raison-là qu'il avoit entretenu Louison
d'Arquien si publiquement, comme lui avoit reproché la duchesse, ainsi
que j'ai rapporté ci-dessus. Mais on n'avoit pas eu meilleure opinion
pour cela de sa bravoure, et il fallut cette dernière circonstance pour
détromper tout le monde. Au lieu donc de se cacher, comme un autre
auroit fait, il se mit dans les remèdes publiquement, et, ses bons amis
se doutant de son incommodité, il les confirma dans leurs soupçons, et
en fit galanterie comme un jeune homme auroit pu faire.
Cependant cette circonstance, qu'il croyoit si avantageuse à sa
réputation, fut plus nuisible à sa fortune qu'il ne pensoit: car, outre
que pour avoir été mal pansé dans les commencemens, ou peut-être pour
être d'un tempérament difficile à guérir, il fut obligé d'entrer dans le
grand remède, le grand Alcandre, ayant su son désordre, perdit le peu
d'estime qu'il pouvoit avoir pour lui, et lui refusa la charge de prévôt
des marchands de la ville de Paris, qu'il étoit disposé de lui accorder,
à la recommandation de M. de Pomponne[374], son beau-frère, qui étoit
l'un de ses ministres.
[Note 374: Simon Arnauld, marquis de Pomponne, fils de Robert Arnauld
d'Andilli, épousa, en 1660, Catherine L'Advocat. En 1671 il revint de
Suède, où il avoit été envoyé comme ambassadeur, pour occuper la place
de ministre d'État pour les affaires étrangères.]
L'aventure de M. L'Avocat, que tout le monde ne manqua pas d'imputer à
la duchesse de La Ferté, donna un grand chagrin à la maréchale de la
Motte, sa mère, qui d'ailleurs n'étoit guère plus contente de la
duchesse de Ventadour, qui accusoit son mari de lui avoir fait présent
d'une galanterie, mais qui, sous prétexte qu'il étoit débauché, s'en
donnoit à cœur joie avec M. de Tilladet[375], cousin germain du marquis
de Louvois. Le duc de Ventadour étoit un petit homme tout contrefait,
mais qui ne manquoit pas de courage, tellement qu'ayant eu quelque vent
de l'intrigue de sa femme, il résolut de l'observer si bien qu'il pût la
prendre sur le fait. Pour cet effet, il lui permit de faire un voyage
avec la duchesse d'Aumont, sa sœur[376], se doutant bien qu'en cas qu'il
en fût quelque chose, le galant ne manqueroit pas de se rencontrer en
chemin. Cependant il monta à cheval pour voltiger sur les ailes, et il
arrivoit tous les soirs incognito à la même hôtellerie où sa femme
logeoit. Il n'eut pas fait ce manége cinq ou six jours, qu'il vit
arriver en poste M. de Tilladet, qui fut si pressé de voir madame de
Ventadour, qu'il ne se donna pas le temps de se faire débotter, ni même
de se donner un coup de peigne. Il fit semblant devant le duc
d'Aumont[377], qui étoit aussi du voyage, que le hasard l'avoit conduit
dans l'hôtellerie; mais le duc de Ventadour, qui savoit bien ce qu'il en
devoit penser, ne lui donnant pas le temps d'entrer en conversation, il
monta en haut en même temps, et, mettant l'épée à la main, il surprit
toute la compagnie, qui ne songeoit guère à lui, et qui le croyoit bien
éloigné de là.
[Note 375: M. de Tilladet étoit fils de Gabriel de Cassagnet, marquis de
Tilladet, capitaine au régiment des gardes, et de Magdelaine Le Tellier,
sœur du chancelier, tante du marquis de Louvois.]
[Note 376: Françoise-Angélique de La Mothe-Houdancourt, mariée le 26
novembre 1669 à Louis-Marie d'Aumont et de Roche-Baron, duc d'Aumont,
premier gentilhomme de la chambre du roi, dont elle fut la seconde
femme.]
[Note 377: Louis-Marie-Victor d'Aumont, fils d'Antoine, duc d'Aumont,
maréchal de France, et de Catherine Scarron de Vaures, né en 1632, mort
en 1704. Après la mort de son père, 14 février 1669, il prit son titre
de duc et pair, résigna sa charge de capitaine des gardes du corps, et
prêta, à la date du 11 mars 1669, serment de fidélité pour la charge de
premier gentilhomme de la chambre. Il avoit épousé, le 21 novembre 1660,
Madeleine Fare Le Tellier, fille du chancelier de France, sœur du
marquis de Louvois, qui mourut le 22 juin 1668.]
Le duc d'Aumont, qui avoit épousé en premières noces la sœur de M. de
Louvois, cousine germaine de M. de Tilladet, prit son parti contre le
duc de Ventadour son beau-frère, prenant pour prétexte que, comme il
avoit si peu de considération pour lui que de venir attaquer jusque dans
sa chambre un homme qui ne lui avoit jamais donné sujet d'être son
ennemi, il ne méritoit pas qu'il fît nulle réflexion sur leur proximité.
Ainsi, avec l'aide de ses gens, il empêcha qu'il n'arrivât du désordre,
et, ayant reconnu qu'il y avoit de la jalousie sur le jeu, il conseilla
à la duchesse de Ventadour de se donner bien de garde de s'en aller avec
son mari, qui la vouloit emmener à toute force; à quoi elle obéit
ponctuellement.
Ce refus de madame de Ventadour outra entièrement son mari, et, comme il
étoit beaucoup mutin, il défia le duc d'Aumont au combat, à qui il dit
des choses tout à fait outrageantes; mais à quoi il crut ne devoir pas
prendre garde, parce qu'elles partoient d'un homme qui n'étoit pas en
grande estime dans le monde.
Cependant, le duc de Ventadour ayant été obligé de partir sans sa femme,
il fut se plaindre au grand Alcandre du procédé du duc d'Aumont; et les
plus grands de la cour ayant pris parti dans cette querelle, le prince
de Condé[378], qui étoit proche parent du duc de Ventadour, dit des
choses fâcheuses à la maréchale de La Motte, qui, prétendant excuser sa
fille et le duc d'Aumont, tâchoit de déshonorer le duc de Ventadour. Le
grand Alcandre défendit les voies de fait de part et d'autre, et, ayant
pris connoissance de l'affaire, il donna le tort au duc, et permit à sa
femme de retourner avec lui ou de se retirer en religion, selon que bon
lui semblerait.
[Note 378: Anne de Levis, duc de Ventadour, grand-père du duc dont il
est ici parlé, avoit épousé, le 26 juin 1593, Marguerite de Montmorency,
sa cousine, qui mourut le 3 décembre 1660. Celle-ci étoit fille de Henri
de Montmorency, dont une autre fille, née d'un second lit, épousa Henri
de Bourbon, père du grand Condé.]
Ces deux partis n'accommodoient guère la duchesse, qui en eût bien mieux
aimé un troisième s'il eût été à son choix, qui étoit de demeurer avec
la duchesse d'Aumont, sa sœur, où elle eût pu voir tous les jours M. de
Tilladet; mais le grand Alcandre ayant prononcé, ce fut à elle à se
soumettre à son jugement, ce qu'elle fit en se retirant à un petit
couvent au faubourg Saint-Marceau[379]. M. de Tilladet la vit là deux ou
trois fois incognito, du consentement de la supérieure.
[Note 379: Il y avoit au faubourg Saint-Marceau, rue de Lourcine, un
couvent de religieuses cordelières de l'ordre de Sainte-Claire.
L'abbesse y étoit élective et triennale, et y jouissoit de dix mille
livres de rentes.]
Peu de temps après, les exilés dont j'ai parlé tantôt revinrent à la
cour, et ils furent obligés de se montrer plus sages. Le duc de La Ferté
trouva sa femme guérie, mais L'Avocat ne l'étoit pas; et quoi qu'il se
fût consolé d'abord, dans l'espérance, comme j'ai dit, d'être après cela
en meilleure réputation dans le monde, il lui en coûta si cher, qu'il
auroit renoncé de bon cœur à toutes les vanités du monde et être sorti
du bourbier où il étoit. Enfin son chirurgien l'ayant tiré d'affaire, il
ne se souvint plus du mal qu'il avoit eu; et comme il avoit ouï parler
de l'affaire du duc d'Aumont et du duc de Ventadour, et que son sort
étoit de s'entremettre pour les accommodemens, comme je dirai ci-après,
il dit à l'un et à l'autre qu'il étoit bien fâché de n'avoir pas été en
bonne santé dans ce temps-là, et qu'il auroit tâché de leur rendre
service.
Cependant, comme il avoit la couleur d'un véritable mort, chacun demanda
s'il revenoit de l'autre monde; à quoi il fut fort embarrassé de
répondre. Mais s'étant à la fin aguerri à toutes ces demandes, il fut le
premier à en rire avec les autres, ce qui fit cesser toutes les
railleries qu'on lui en faisoit. Cependant, la duchesse de La Ferté lui
en ayant un jour voulu faire la guerre, comme naturellement il est fort
brutal: «Morb..., Madame, lui répondit-il, cela est bien de mauvaise
grâce à vous, qui après m'avoir mis vous-même dans l'état où je suis,
devriez du moins avoir l'honnêteté de me ménager. Croyez-moi, ce sera
pour la première et pour la dernière fois de ma vie que j'aurai affaire
à vous; et quoique j'aie vu Louison d'Arquien un an tout entier, ce que
je veux bien vous avouer maintenant, je n'ai jamais eu le moindre sujet
de m'en repentir toute ma vie.»
La duchesse de La Ferté ne put souffrir ses reproches sans entrer dans
un emportement épouvantable. Elle prit les pincettes du feu, dont elle
lui déchargea un coup de toute sa force, et, faisant succéder les
injures aux coups, elle lui dit que c'étoit bien à faire à un petit
bourgeois comme lui, de vouloir familiariser avec une femme de sa
qualité; que quand ce qu'il disoit seroit vrai, elle lui avoit fait
encore trop d'honneur; qu'il prît la peine de sortir de sa maison, sinon
qu'elle l'en feroit sortir par les fenêtres; et, le poussant dehors avec
le bout des pincettes, L'Avocat, qui voyoit qu'il n'y avoit point de
raillerie avec elle, se jeta à ses pieds, la priant de lui vouloir
pardonner; qu'il connoissoit bien qu'il avoit tort, mais qu'il lui étoit
dur de voir qu'elle l'insultoit, s'imaginant que ce qu'elle en faisoit
n'étoit que par mépris; que c'étoit là le sujet de ses plaintes; qu'elle
entrât dans ses sentimens, qu'il n'y avoit rien à redire à sa
délicatesse; et que, si elle avoit été présente à ses tourmens, elle
auroit vu qu'il les avoit soufferts avec tant de résignation, qu'elle
avoueroit qu'il étoit un véritable martyr d'amour.
Toutes ces raisons n'adoucirent point l'esprit de la duchesse, qui étoit
hautaine et méprisante; et, l'ayant fait sortir de sa chambre, elle lui
défendit de la revenir voir jamais, s'il ne vouloit s'exposer à un
traitement beaucoup plus rude. L'Avocat s'en alla le cœur gros; poussant
des soupirs et ayant enfin toutes les envies du monde de pleurer; mais
comme il avoit à passer la cour de l'hôtel de La Ferté, qui est fort
grande, et qu'il craignoit là de rencontrer quelqu'un, il retînt ses
larmes jusqu'à ce qu'il fût dans son carrosse.
Comme il y montoit, il vint un des gens du maréchal de La Ferté lui dire
que son maître vouloit lui parler avant qu'il s'en allât; ce qui fut
cause qu'il tâcha encore de les retenir. Et après avoir raccommodé sa
perruque et son rabat, qui étoient un peu en désordre, il monta dans
l'appartement du maréchal, où il trouva une dame fort bien faite avec
quelques gentilshommes, qui étoient là les uns et les autres pour une
querelle qu'ils avoient ensemble. Le maréchal lui dit qu'il lui avoit
donné la peine de monter pour voir s'il n'y auroit point moyen de les
accommoder sans les obliger de venir à une assemblée générale des
maréchaux de France[380]; et que comme il y avoit eu quelques procédures
de faites de part et d'autre, et que cela le regardoit (car le grand
Alcandre lui avoit attribué la connoissance de ces sortes de choses), il
étoit bien aise qu'il lui en dît son sentiment.
[Note 380: Les maréchaux de France formoient un tribunal d'honneur qui
jugeoit toutes les contestations personnelles soulevées entre
gentilshommes. Ils avoient des lieutenants dans différentes villes du
royaume. Il existe des recueils d'édits concernant cette juridiction,
établie pour accommoder les différends et empêcher les duels le plus
possible.]
L'Avocat lui demanda de quoi il s'agissoit, et, le maréchal lui ayant
dit qu'il avoit dû voir les informations, le maître des requêtes lui
répondit que son secrétaire ne les lui avoit pas encore données; ce qui
lui servit d'excuse légitime, le maréchal sachant que c'étoit un usage
établi chez lui que de laisser tout faire à son secrétaire. Il lui dit
donc que la dame qu'il voyoit là devant lui se plaignoit qu'un
gentilhomme, qui étoit aussi là présent, l'avoit déshonorée par des
contes scandaleux, et dont elle demandoit réparation; que quoiqu'il n'y
eût point de témoins, la chose étoit néanmoins avérée par le propre aveu
du gentilhomme, qui soutenoit que, bien loin d'avoir eu tort de parler
mal de cette dame, il en avoit eu fort grande raison; que, pour
justifier cela, il rapportoit qu'il l'avoit aimée passionnément, avoit
recherché toutes les occasions de lui rendre service, lui en avoit rendu
même d'assez considérables, jusqu'à lui avoir prêté pour une seule fois
deux cents pistoles; mais que, pour toute récompense, elle ne lui avoit
donné qu'une maladie qui l'avoit tenu trois mois entiers sur la litière,
dont croyant avoir lieu de se plaindre, il avoit publié que cette dame
n'étoit pas cruelle, mais que cependant il ne vouloit plus de ses
faveurs à ce prix-là.
L'Avocat, entendant une histoire qui avoit tant de rapport avec la
sienne, crut que son intrigue étoit découverte, et qu'il falloit que
quelqu'un eût écouté au travers de la porte de la duchesse de La Ferté.
C'est pourquoi, perdant toute sorte de contenance, il rougit, il pâlit,
et, mettant son manteau sur son nez, il dit au maréchal qu'il se
mocquoit de lui, et prit le chemin de la porte sans lui rien dire
davantage. Le maréchal, qui étoit dans son lit, rongé de ses gouttes, ne
pouvant courir après lui, le rappela; mais, voyant qu'il ne vouloit
point revenir, il dit à son capitaine des gardes de ne le pas laisser
aller comme cela et qu'il avoit besoin de lui pour accommoder cette
affaire. L'Avocat fit difficulté de revenir, disant au capitaine des
gardes que monsieur le maréchal se railloit de lui; mais le capitaine
des gardes lui ayant dit qu'il n'y avoit point de raillerie à cela, et
que ce qu'il en faisoit n'étoit que parce qu'il eût été bien aise de
rendre service à ces personnes-là, il rentra dans la chambre, et le
maréchal lui demanda depuis quand il ne vouloit plus accommoder les
gentilshommes: reproche qu'il lui faisoit parce qu'il savoit que, sous
prétexte de cette occupation, il négligeoit les autres affaires qui
étoient du dû de sa charge de maître des requêtes.
Après que L'Avocat se fut excusé le mieux qu'il put, on parla de
l'affaire en question, et, sans attendre qu'on en déduisît tout au long
les particularités, il conclut que le gentilhomme seroit envoyé en
prison, d'où il ne sortiroit qu'après avoir demandé pardon à la dame,
qui, pour le remercier de ses conclusions favorables, lui fit une grande
révérence. Comme c'étoit là l'avis du maréchal, ce qu'il avoit dit fut
suivi de point en point, de sorte que le gentilhomme fut envoyé en
prison. Cependant, monsieur L'Avocat s'étant retiré chez lui, se fit
donner de l'encre et du papier, et écrivit à la duchesse de La Ferté un
billet dont voici la copie:
Billet de M. L'Avocat à la duchesse de La Ferté.
_Je ne vous pouvois faire une plus grande réparation de ma
faute que celle que je vous ai faite en sortant de votre
chambre: Un gentilhomme, qui avoit avec une dame une
pareille affaire que celle que j'ai avec vous, a été envoyé
en prison, et je l'ai condamné, outre cela, à se rétracter
de tout ce qu'il avoit dit, quoiqu'il n'eût peut-être dit
que la vérité, comme je puis avoir fait. Si une semblable
réparation vous peut satisfaire, ordonnez-moi seulement dans
quelle prison vous voulez que j'aille, et j'y obéirai
ponctuellement, ayant résolu d'être toute ma vie votre
fidèle prisonnier d'amour._
La duchesse de La Ferté reconnut le caractère de L'Avocat à ce billet,
qui étoit de dire des sottises lorsqu'il croyoit dire les plus belles
choses du monde. Elle fut tentée mille fois de lui faire une réponse
fort aigre; mais jugeant que cela tiendroit plus du ressentiment que du
mépris, elle demeura dans le silence. Cela affligea extrêmement
L'Avocat, qui, outre le plaisir qu'il se faisoit d'être bien avec une
duchesse, se voyoit privé par là d'aller dîner chez elle, ce qui lui
étoit fort commode et ce qui lui arrivoit souvent, ne faisant point
d'ordinaire[381] et la duchesse logeant fort près de chez lui. Comme il
vit enfin que sa disgrâce duroit toujours, il s'adonna entièrement chez
le duc de Ventadour, à qui il conseilla de se raccommoder avec sa femme.
Il fut l'entremetteur secret de ce raccommodement, et, trouvant là ce
qu'il avoit perdu, c'est-à-dire autant de qualités tout au moins que
chez la duchesse de La Ferté, une belle femme et une bonne table, il
piqua la table assidument, et tâcha de se mettre bien auprès de la
femme, qui, étant plus réservée que sa sœur dans ses plaisirs, le rebuta
tellement la première fois qu'il lui voulut parler, qu'il n'osa plus
s'exposer à un second refus.
[Note 381: «On dit qu'un homme ne fait point d'ordinaire quand il n'a
point de pot-au-feu, quand il envoie quérir un ordinaire à la gargotte,
ou quand il est écorniffleur, quand il va quêter ça et là des repas.»
(Furetière.)]
Cependant, le duc et la duchesse de La Ferté continuoient toujours de
vivre comme ils avoient commencé. La duchesse avoit l'abbé de Lignerac
pour tenant, et son argent lui tenoit lieu de mérite. Pour ce qui est du
duc, il ne s'arrêtoit nulle part, et comme il n'étoit pas homme à filer
le parfait amour, il trouvoit toutesfois et quantes qu'il en vouloit des
maîtresses dans les lieux publics. Sa passion étant là bien assouvie, il
les battoit le plus souvent après les avoir caressées et faisoit ainsi
succéder les caresses aux coups. Un jour qu'il faisoit la débauche dans
un de ces endroits-là avec le duc de Foix, Biran et quelques autres,
Biran lui dit qu'il s'étonnoit de ce que lui, qui aimoit à goûter les
plaisirs dans leur naturel, n'eût pas fait venir coucher sa femme une
fois chez Louison d'Arquien, ou chez Madelon du Pré; qu'il y auroit
trouvé mille fois plus de satisfaction que chez lui, et que, s'il en
vouloit essayer, il lui en diroit après son sentiment.
Quoique le duc de La Ferté ne fût pas trop délicat sur le chapitre de sa
femme, il trouva à redire que Biran lui parlât de la faire venir dans un
lieu de débauche, et le duc de Foix, qui étoit beau-frère de Biran, fut
le premier à le condamner, ajoutant que la duchesse de La Ferté n'étoit
pas femme à venir dans ces sortes de lieux-là. Biran lui répondit
qu'elle étoit personne à y venir tout comme une autre, et même sa
femme[382], qui faisoit plus la scrupuleuse que la duchesse de La Ferté;
que, s'ils vouloient parier seulement cent pistoles contre lui, que lui
qui parloit, les y feroit venir quand il voudroit. Et s'étant mis à
assurer la chose, il fit rire toute la compagnie, qui le connoissoit
pour un homme infiniment agréable et qui avoit beaucoup d'esprit. Il ne
se rétracta pas cependant de ce qu'il avoit avancé, mais, formant en
même temps la résolution de leur faire voir l'effet de ce qu'il leur
disoit, il changea de discours adroitement, si bien qu'on ne fit plus de
réflexion à ce qu'il avoit dit.
[Note 382: Marie-Louise de Laval, mariée l'an 1683 au marquis de Biran,
depuis duc et maréchal de Roquelaure. Voy. ci-dessus, p. 426.]
À cinq ou six jours de là, Biran fut voir sa sœur la duchesse de
Foix[383], et lui dit qu'il avoit fait une partie avec la duchesse de La
Ferté pour aller à la foire S.-Germain[384], et que si elle en vouloit
être, il les y mèneroit toutes deux un matin, mais qu'il n'en falloit
rien dire à son mari; que la duchesse de La Ferté n'en diroit rien
pareillement au sien, et qu'il y avoit des raisons pour cela, qu'il ne
lui apprendroit que quand ils seroient à la foire. La duchesse de Foix,
sans s'informer autrement de ces raisons-là, accepta la partie, et le
jour étant pris pour le lendemain, il la fut prendre dans son carrosse,
et fut quérir de là la duchesse de La Ferté, à qui il en dit autant.
[Note 383: Marie-Charlotte de Roquelaure, fille du duc Gaston et de
Charlotte-Marie de Daillon du Lude, avoit épousé, le 8 mars 1674,
Henri-François de Foix de Candale, duc de Foix. Née en 1655, elle mourut
le 22 janvier 1710.]
[Note 384: La foire Saint-Germain avoit le privilége d'attirer toute la
cour; aussi s'y passoit-il souvent des aventures singulières. Loret
(_Muze historique_) en rapporte quelques-unes. On a de Colletet un long
poème où il en décrit les merveilles.]
Comme ils furent en chemin, quelque chose manqua tout d'un coup au
carrosse, et ces deux dames, ayant peur de verser, crièrent au cocher
d'arrêter, qui leur obéit aussitôt, tout cela n'étant qu'une pièce faite
à la main par Biran, afin de montrer à leurs maris qu'il ne leur avoit
rien dit qu'il ne fût sûr d'exécuter. Cependant, ayant donné la main à
ces dames, il fît fort de l'empressé, demanda à son cocher ce que
c'étoit, et le querella beaucoup en apparence de ce qu'il n'avoit pas
fait accommoder son carrosse devant que de sortir. Il dit cependant à
ces dames qu'il n'y avoit point d'apparence de demeurer dans la rue;
qu'il connoissoit une bourgeoise tout auprès de là; qu'il falloit monter
chez elle et se reposer, en attendant que le carrosse fût raccommodé.
Ces dames n'ayant point d'autre parti à prendre que celui-là, elles s'y
accordèrent volontiers, et étant montées dans une maison, elles y furent
reçues par une femme qui leur fit beaucoup de civilités. Cette femme les
fit entrer dans une chambre fort propre, où elle les entretint assez
spirituellement, pendant que Biran fut écrire, dans une autre chambre,
deux billets aux ducs de Foix et de La Ferté, par lesquels il les prioit
de le venir trouver promptement chez la Madelon du Pré, qui étoit
justement le lieu où il avoit fait entrer leurs femmes.
Les Ducs de Foix et de la Ferté, ayant reçu ces billets, se hâtèrent de
se rendre au lieu désigné. Biran courut au devant d'eux, leur dire
qu'ils ne seroient pas fâchés de la peine qu'ils avoient prise; qu'il
leur vouloit faire voir deux des plus jolies femmes de toute la ville,
dont la du Pré avoit fait la découverte depuis peu. Il leur ouvrit en
même temps la chambre où étoient les duchesses de La Ferté et de Foix,
et, les leur présentant, il les pria d'en user si bien avec elles
qu'elles ne s'en allassent pas mécontentes. Il est aisé de juger de
l'étonnement de ces deux ducs, et encore plus de celui des deux
duchesses, qui, sachant où elles étoient, voulurent prendre leur
sérieux[385] avec Biran; mais lui, les raillant tous quatre, il les
obligea à en rire avec lui. Après il envoya quérir à dîner, et ils
dînèrent tous cinq ensemble dans cet honnête lieu, quoique les femmes
fissent mine de n'y vouloir pas demeurer davantage.
[Note 385: Locution alors nouvelle, empruntée à la langue des
précieuses.]
Comme elles virent néanmoins que c'étoit là la volonté de leurs maris,
elles s'y laissèrent résoudre; et pour ne pas s'ennuyer en attendant le
dîner, elles dirent à la du Pré de leur faire passer ses religieuses en
revue: ce que la du Pré fit, parce que, se doutant bien qu'elles étoient
toutes de même confrairie, elle ne vouloit pas désobéir à celles qui
méritoient bien d'être les abbesses du couvent.
Cependant la disgrâce de M. L'Avocat duroit toujours; mais étant arrivé
en ce temps-là un malheur au chevalier de Lignerac, (frère de l'abbé de
Lignerac), qui avoit été mis en prison à la requête d'un nombre infini
de personnes qu'il avoit attrapées, la duchesse de La Ferté l'envoya
quérir, et lui dit qu'elle lui pardonnoit pourvu qu'il le fît sortir de
prison. L'Avocat, qui savoit l'intrigue de l'abbé et d'elle, trouva bien
rude qu'il fallût s'employer pour le frère de son rival, et que sa grâce
ne fût qu'à ce prix-là; mais comme elle l'avoit puni l'autre fois pour
avoir dit la vérité, il n'osoit la dire cette fois-là, et il lui promit
que, si le chevalier ne sortoit pas de prison, ce ne seroit pas manque
d'y employer tout son crédit.
L'Avocat trouva de l'obstacle dans son entreprise; tous les créanciers
du chevalier de Lignerac furent crier aux oreilles des juges[386] et
leur ayant fait voir qu'il avoit déjà fait cession de biens, et que
depuis ce temps-là il avoit encore emprunté deux cent mille écus, sans
avoir jamais eu ni servante ni laquais, les juges firent comprendre à
L'Avocat qu'il leur étoit impossible de le mettre hors de prison, et il
en fut rendre compte à la duchesse.
[Note 386: Voy. p. 420.]
Il appréhendoit bien qu'elle ne le voulût rendre responsable de ce
refus; mais la duchesse, qui aimoit le nombre, et qui s'étoit
quelquefois ennuyée de ne le point voir, lui dit qu'elle lui étoit
obligée de la peine qu'il avoit prise, et qu'il pouvoit revenir chez
elle quand il voudroit. L'Avocat se jeta à ses pieds pour la remercier,
lui embrassa les genoux, et, lui protestant une fidélité éternelle, il
lui dit que sa sœur la duchesse de Vantadour n'avoit pas la moitié de
son mérite; que quand il vivroit mille ans, il ne pourroit pas l'aimer
un quart d'heure; qu'elle diroit assurément qu'il n'avoit guère
d'esprit, parce qu'il ne lui avoit jamais pu dire une seule parole, mais
qu'il ne se soucioit pas en quelle réputation il fût auprès d'elle,
pourvu qu'elle voulût bien considérer que tant d'indifférence pour une
si aimable personne ne pouvoit procéder que de l'amitié qu'il lui
portoit.
Comme il achevoit ces paroles, un laquais de la duchesse de Vantadour
entra, et ayant présenté un billet de sa part à la duchesse de La Ferté,
elle le prit et y lut ce qui suit:
Billet de la duchesse de Ventadour à la duchesse de La
Ferté.
_Un de mes bons amis a une affaire pardevant M. L'Avocat, et
il la croit si délicate qu'il cherche à la faire recommander
par tous ceux qui ont quelque crédit auprès de lui. Si
j'avois prévu cet accident, j'aurois écouté volontiers
quantité de sottises qu'il m'a voulu dire; mais n'ayant pas
le don de deviner, m'ennuyant d'ailleurs d'une si sotte
conversation que la sienne, je l'ai prié un peu rudement de
ne la pas continuer davantage; ce qui fait que, ne le
croyant pas bien intentionné pour moi, j'ai recours à vous
pour lui recommander l'affaire de mon ami, dont je vous prie
de faire la vôtre propre. Vous obligerez une sœur qui est
toute à vous._
La duchesse de La Ferté, à qui L'Avocat venoit de protester qu'il
n'avoit jamais pu dire une douceur à la duchesse de Ventadour, voyant le
contraire dans cette lettre, fut tentée plus d'une fois de la lui
montrer pour s'en divertir; mais, craignant que cela ne nuisît au
gentilhomme que sa sœur lui recommandoit, elle serra la lettre dans sa
poche et renvoya le laquais, à qui elle commanda de dire à sa sœur
qu'elle feroit ce qu'elle lui mandoit. Le laquais étant sorti, L'Avocat,
qui étoit l'homme du monde le plus curieux, voulut savoir ce que
contenoit la lettre, et, ne se contentant pas de ce que la duchesse lui
en disoit, il chercha à lui mettre la main dans la poche et l'attrapa.
Il lui dit alors qu'il verroit à ce coup-là leurs secrets; mais qu'il
n'y avoit pas beaucoup de danger pour lui, qui étoit de leurs amis.
La duchesse, qui, pour les raisons que j'ai dites, eût été bien aise
qu'il ne l'eût pas vue, la lui voulut arracher; mais, n'en ayant pu
venir à bout, elle lui dit qu'il la désobligeroit s'il ne la lui rendoit
à l'heure même. Mais L'Avocat, croyant que plus elle faisoit d'efforts
pour la ravoir, plus elle étoit de conséquence, se tira à l'écart pour
la lire, ce que la duchesse ne pouvant empêcher, il fut tout surpris d'y
trouver des choses à quoi il ne s'attendoit pas.
Il dit en même temps à la duchesse que madame de Ventadour ne disoit pas
vrai, qu'il ne lui avoit jamais parlé de rien, et que, pour lui faire
voir qu'il ne l'avoit jamais estimée et qu'il ne l'estimoit pas encore,
il feroit perdre son affaire à son ami. La duchesse de La Ferté lui dit
qu'il n'en feroit rien, pour peu qu'il eût de considération pour elle;
que ce n'étoit plus l'affaire de sa sœur, mais la sienne propre;
qu'ainsi ce n'étoit pas avec la duchesse de Ventadour qu'il se
brouilleroit, mais avec la duchesse de La Ferté. Madame de La Ferté eut
beaucoup de peine à gagner cela sur lui; mais lui ayant dit qu'elle ne
croyoit rien de tout ce que madame de Ventadour lui mandoit, qui avoit
un défaut commun avec toutes les belles femmes, qui étoit de prendre la
moindre œillade pour une déclaration d'amour, elle lui donna moyen par
là de se justifier auprès d'elle. Ainsi, L'Avocat, étant en si beau
chemin, lui allégua qu'il falloit donc que madame de Ventadour eût
interprété à son avantage quelques regards innocents; et la duchesse,
feignant de se confirmer toujours de plus en plus dans cette opinion,
elle remit insensiblement son esprit, de sorte qu'il lui promit de faire
tout ce qu'elle voudroit pour le gentilhomme en question.
[387] Pendant que tout ceci se passoit, l'on donna à la femme de
Monsieur une fille d'honneur dont la beauté causa bientôt des désirs à
tous les courtisans et de la jalousie à toutes ses compagnes. Elle étoit
d'une taille ravissante, si bien que la médisance, qui a coutume de
mordre sur toutes choses, se trouva en défaut à ce coup-là. De fait,
tout ce qu'il y avoit de gens de l'un et de l'autre sexe fut obligé
d'avouer qu'il n'avoit jamais rien vu de si accompli. Le grand Alcandre,
qui aimoit alors madame de Montespan, plutôt par habitude que par
délicatesse, ne l'eût pas plutôt vue qu'il en fut charmé. Mais comme il
ne vouloit plus faire l'amour en jeune homme, mais en grand roi, il lui
fit parler par un tiers; et afin que ses offres de service fussent mieux
reçues, il les accompagna d'un fil de perles et d'une paire de boucles
d'oreilles de diamans de grand prix.
[Note 387: Tout le passage qui suit, et que nous laissons ici, comme
toutes les premières éditions de ce pamphlet, a été ensuite reporté, à
tort, dans l'histoire de mademoiselle de Fontanges, qu'on lira plus
loin. Il finit page 464.]
Cependant, madame de Montespan étoit dans des alarmes mortelles que
cette jeune beauté ne lui enlevât le cœur de ce prince, avec qui elle
avoit eu du bruit il n'y avoit que peu de jours: car, prétendant qu'il
la dût toujours traiter comme il avoit fait dans le commencement, elle
lui avoit reproché qu'il n'avoit plus de complaisance pour elle. Comme
il étoit assez naturel, et qu'il n'aimoit pas à être gêné, il lui avoit
répondu franchement qu'il y avoit trop longtemps qu'ils se connoissoient
pour observer tant de cérémonies; ce qui avoit été cause qu'elle s'étoit
emportée, même jusqu'à lui dire des choses fort désobligeantes. Elle lui
avoit d'abord reproché tout ce qu'elle avoit fait pour lui: qu'elle
avoit quitté maison, enfans, mari et jusqu'à son honneur pour le suivre;
qu'il n'y avoit sorte de complaisance qu'elle ne lui témoignât tous les
jours pour l'engager; mais qu'il étoit devenu si froid, qu'il n'étoit
plus reconnoissable; que si c'étoit que les années lui eussent apporté
quelques défauts, il ne s'en devoit pas prendre à elle, mais au temps,
qui a coutume de détruire toutes choses; que cependant elle ne
s'apercevoit pas encore, grâce à Dieu, qu'il y eût un si grand
changement en sa personne; mais que pour lui, elle lui pouvoit dire,
sans avoir dessein néanmoins de le fâcher, que, quoiqu'il eût beaucoup
de lieu de se louer de la nature, il n'étoit pas exempt néanmoins de
certains défauts, qui étoient un grand remède à l'amour; qu'il en avoit
un grand entre autres, dont peut-être il ne s'apercevoit pas, mais dont
elle s'étoit bien aperçue, sans s'en être plainte néanmoins, parce
qu'elle croyoit qu'on n'y devoit pas prendre garde de si près avec une
personne qu'on aimoit.
Le grand Alcandre, à qui personne n'avoit jamais osé rien dire
d'approchant, fut extrêmement touché de se l'entendre dire par madame de
Montespan, pour qui il n'avoit guère moins fait qu'elle avoit fait pour
lui: car, si elle avoit quitté maison, enfans et mari pour le suivre, il
avoit quitté pour elle le soin de sa réputation, qui étoit extrêmement
flétrie pour avoir aimé une femme qu'il avoit de si grandes raisons de
ne pas regarder comme il avoit fait. Néanmoins, bien que les injures
qu'on reçoit des personnes que l'on aime soient beaucoup plus sensibles
que celles que l'on reçoit des autres, il ne laissa pas tomber ce
reproche à terre, et, demandant à madame de Montespan quels étoient donc
ces défauts, il lui reprocha lui-même les siens, dont madame de
Montespan fut si touchée, qu'elle lui répondit que si elle avoit les
imperfections dont il l'accusoit, du moins elle ne sentoit pas mauvais
comme lui.
Comme c'étoit dire par là au grand Alcandre tout ce qu'il y avoit de
plus désobligeant, il est impossible de dire combien ce reproche lui fut
sensible. Il lui répondit de son côté des choses qui la devoient toucher
et la faire rentrer en elle-même, si elle eût eu encore quelques
sentimens de vertu; mais, s'étant entièrement abandonnée à ses passions,
elle continua ses reproches, qui n'auroient pas fini si tôt, sans ce que
je vais rapporter. Il faut savoir que, comme ils se querelloient ainsi
fortement, le prince de Marsillac[388] arriva à la porte du cabinet où
ils étoient. Le grand Alcandre lui avoit permis d'entrer partout où il
seroit, sans en demander permission: ainsi, il avoit déjà le pied dans
la porte, quand il entendit au son de la voix de ce prince qu'il étoit
en colère. Il s'arrêta tout court, et étant bien aise de savoir s'il
trouveroit bon qu'il entrât, il commença à crier tout haut: «Huissier!
huissier!» Et comme il n'y en avoit point, il dit encore plus haut: «Qui
est-ce donc qui m'annoncera, et comment m'annoncer moi-même?» Le grand
Alcandre, qui prêtoit l'oreille à ce qu'il disoit, jugea bien, après la
permission qu'il lui avoit donnée, que ce qu'il en faisoit n'étoit que
par discrétion; et étant bien aise d'avoir lieu de quitter une
conversation si désagréable, il dit au prince de Marsillac qu'il pouvoit
entrer: ce qui fut cause que madame de Montespan tâcha de se
contraindre, de peur que le bruit de sa disgrâce, qu'elle vouloit
cacher, ne courût toute la cour.
[Note 388: Le prince de Marsillac étoit François de La Rochefoucauld,
fils de l'auteur des _Maximes_ et de Andrée de Vivonne. Le prince de
Marsillac, né le 15 juin 1634, mourut le 12 janvier 1714.]
Étant sortie un moment après, elle laissa le grand Alcandre dans la
liberté d'ouvrir son cœur au prince de Marsillac, qui avoit grande part
dans sa confiance, et à qui il avoit donné en moins d'un an pour plus de
douze cent mille francs de charges: car incontinent après la disgrâce de
M. de Lauzun, il l'avoit obligé de prendre le gouvernement de Berri, que
ce favori avoit, et qu'il ne vouloit pas accepter, parce que, n'ayant
jamais été de ses amis, il avoit peur qu'on ne dît dans le monde qu'il
auroit poussé le grand Alcandre à le faire arrêter afin de profiter de
ses dépouilles.
Le grand Alcandre trouva que sa délicatesse étoit d'autant plus belle
qu'elle étoit rare dans les courtisans; et comme elle ne pouvoit partir
que d'un grand cœur, il l'eut encore en plus grande estime. A quelque
temps de là, il lui donna encore la charge de grand maître de la
garde-robe, vacante par la mort du marquis de Guitry, qui avoit été tué
au passage du Rhin[389]. Mais il la lui donna d'une manière si
obligeante, que le présent étoit moins considérable par sa grandeur en
lui-même que par la bonté qu'il lui témoigna en le lui faisant: car il
lui dit qu'il ne lui donnoit cette charge que pour accommoder ses
affaires, et non pour l'incommoder; que s'il lui étoit plus utile de la
vendre que de la garder, il lui vouloit chercher lui-même un marchand,
et qu'il lui en feroit donner un million.
[Note 389: Voy. plus haut, p. 412. Gui de Chaumont, marquis de Guitri,
étoit grand maître de la garde-robe en même temps que le marquis de
Soyecourt.]
Le grand Alcandre continua toujours ainsi de lui donner des marques de
son amitié, et les autres courtisans le regardoient comme une espèce de
favori, mais bien plus digne d'occuper cette place que M. de Lauzun, qui
méprisoit tout le monde, comme s'il n'y eût personne digne de
l'approcher. Cependant cette faveur, qui ne laissoit pas de donner de la
jalousie à un chacun, augmenta encore de beaucoup par le refroidissement
où le grand Alcandre étoit tombé pour madame de Montespan et par la
nouvelle passion qu'il se sentoit pour mademoiselle de Fontanges[390],
qui étoit cette fille d'honneur de la femme de Monsieur dont j'ai parlé
ci-devant: car le grand Alcandre ayant communiqué l'un et l'autre au
prince de Marsillac, voulut que ce fût lui qui lui ménageât les bonnes
grâces de cette fille; à quoi le prince de Marsillac n'eut pas beaucoup
de peine, n'étant venue à la Cour que dans le dessein de plaire au grand
Alcandre.
[Note 390: Marie-Angélique de Scorraille, demoiselle de Fontanges, étoit
la sixième des sept enfants de Jean Rigaud de Scorraille, comte de
Roussille, et d'Aimée-Éléonore de Plas; la mère de mademoiselle de
Fontanges étoit petite-fille par sa mère du maréchal de La Châtre. Née
en 1661, on sait qu'elle mourut à l'âge de vingt ans, le 28 juin 1681.]
En effet, ses parents, la voyant si belle et si bien faite, et ayant
plus de passion pour leur fortune que de soin pour leur honneur,
boursillèrent entre eux pour pouvoir l'envoyer à la cour et pour lui
faire faire une dépense honnête et conforme au poste où elle
entroit[391]. Or, comme ils lui avoient donné des leçons là-dessus, elle
les mit en pratique dès le moment que le prince de Marsillac lui eut
parlé de la part du grand Alcandre. Elle lui dit donc qu'elle recevoit
avec joie la déclaration qu'il venoit de lui faire de sa part; que ce
prince avoit des qualités si touchantes qu'il faudroit qu'elle fût de
bien mauvaise humeur pour n'être pas charmée de sa passion; mais qu'avec
tout cela elle ne pouvoit pas prendre grande confiance en ce qu'il
venoit de lui dire, tant que madame de Montespan posséderoit ses bonnes
grâces; qu'elle étoit jalouse naturellement; qu'ainsi elle ne seroit
point fâchée que le grand Alcandre sût que, quoiqu'il y eût beaucoup de
gloire à posséder la moindre partie de son cœur, elle étoit assez
délicate, néanmoins, pour n'en vouloir à ce prix-là; qu'aussi bien ce
n'étoit peut-être pas une véritable passion que celle qu'il sentoit pour
elle, mais quelque feu passager qui seroit aussitôt éteint qu'allumé;
que s'il étoit vrai cependant que ce prince l'aimât véritablement, ce
qu'elle n'osoit croire encore, de peur de s'abandonner à une joie mal
fondée, il lui en donneroit des marques bientôt en n'aimant qu'elle
uniquement, comme elle étoit prête de son côté de n'aimer que lui.
[Note 391: Les filles d'honneur de la reine avoient deux cents livres de
gages: celles de Madame ne pouvoient être rétribuées beaucoup plus
largement, quoique chez Monsieur et chez Madame plusieurs charges
fussent plus avantageuses que chez le Roi.]
Le prince de Marsillac, qui vouloit réussir du premier coup dans son
ambassade amoureuse, répondit à cela que, si l'on pouvoit juger de
l'avenir par les choses passées, il n'y avoit pas beaucoup d'apparence
que le grand Alcandre, qui étoit mécontent de madame de Montespan, dût
jamais retourner vers elle; qu'il étoit constant quand il aimoit une
fois, et que s'il avoit quitté madame de La Vallière, c'est que cette
dame y avoit beaucoup contribué par une inégalité d'esprit qui ne
plaisoit pas à ce prince; qu'elle avoit pu entendre parler qu'avant
qu'elle entrât dans le couvent où elle étoit religieuse, elle étoit déjà
entrée dans un autre malgré lui; qu'il avoit été obligé même de la
renvoyer quérir, et cela à la vue de tout son royaume; que depuis ce
temps-là elle ne faisoit que lui parler des sindérèses de sa conscience,
ce qui l'avoit détaché d'elle peu à peu, ce prince ne voulant pas
s'opposer à son salut; qu'il avoit donc aimé madame de Montespan, et
qu'il l'aimeroit peut-être toujours, si elle n'avoit voulu prendre avec
lui des airs qui peuvent bien convenir aux maîtresses des particuliers,
mais non pas à celle d'un grand prince, avec qui il est bon d'avoir
l'esprit plus souple et plus complaisant; qu'il lui diroit comment elle
en devoit user quand elle en seroit là; mais que n'en étant pas encore
temps, il ne s'agissoit que de mettre son esprit en repos: c'est
pourquoi il vouloit bien lui dire, en bon ami, de ne pas laisser
échapper une si belle occasion; qu'autrement il étoit assuré qu'elle
s'en repentiroit toute sa vie.
Il lui conta là-dessus la querelle que le grand Alcandre avoit eue avec
madame de Montespan, l'insolence de cette dame, le ressentiment de ce
prince; et cette circonstance l'ayant convaincue plutôt que toutes ses
raisons, elle manda au grand Alcandre que si elle lui étoit obligée du
présent qu'il lui avoit fait, et dont j'ai parlé ci-devant, elle lui
savoit encore bien meilleur gré de ce qu'il lui avoit fait dire par le
prince de Marsillac, qui lui serviroit de caution qu'elle étoit toute
prête à se donner à lui, pourvu qu'il voulût bien se donner à elle.
Cependant, madame de Montespan, qui se défioit de cette intrigue,
employoit tous ses amis pour regagner la confiance du grand Alcandre. Le
marquis de Louvois, qui en étoit, et même des plus affectionnés, lui
conseilla de chercher l'occasion de lui parler en particulier. Mais
comme le grand Alcandre tenoit sa colère et qu'il la fuyoit avec grand
soin, elle dit au marquis de Louvois qu'il lui étoit impossible de le
retrouver tête à tête, et que, s'il ne s'y employoit comme il faut, elle
n'en viendroit jamais à bout. Ce marquis lui dit de se rendre de bonne
heure où le grand Alcandre avoit coutume de tenir conseil, et de prendre
si bien son temps qu'elle ne le laissât pas aller sans se raccommoder
avec lui.
Madame de Montespan, ayant approuvé ce conseil, se rendit au lieu
désigné. Le grand Alcandre y étant venu, il fut tout surpris de l'y
rencontrer au lieu des ministres. Cependant, M. de Louvois, qui vouloit
leur donner le temps de faire leurs affaires, entra dans la chambre tout
proche du lieu où ils étoient, et voyant qu'il y avoit sept ou huit
personnes de la cour qui avoient coutume de se faire voir quand le grand
Alcandre sortoit, il prît une bougie de dessus un guéridon, feignant de
chercher un diamant qu'il disoit avoir perdu. Il se doutoit bien que les
valets de chambre viendroient à lui pour lui aider à le chercher, et en
étant venu un, il lui dit tout bas, en lui donnant le flambeau, qu'il
fît sortir tous ceux qui étoient dans la chambre, et qu'il dît à
l'huissier de n'y laisser entrer personne, pas même ceux qui étoient
mandés pour le conseil.
Ainsi, sans qu'on s'aperçut que cela vînt de lui, il se défit de tous
ces importuns, et au lieu d'y avoir conseil ce jour-là, il y eût un
grand éclaircissement entre le grand Alcandre et madame de Montespan.
Cependant, comme l'on savoit que M. de Louvois étoit demeuré dans la
chambre, on le crut enfermé avec le prince; de sorte que les autres
ministres, qu'on avoit renvoyés sans les vouloir laisser entrer, en
eurent de la jalousie. Et de fait, ils ne surent à quoi attribuer cette
longue conversation qui étoit cause qu'il n'y avoit point eu de conseil
ce jour-là; ce qui n'étoit point encore arrivé, le grand Alcandre étant
ponctuel dans tout ce qu'il faisoit.
Cependant, quoique cet éclaircissement semblât avoir raccommodé toutes
choses, et que le grand Alcandre retournât à son ordinaire chez madame
de Montespan, il ne laissa pas que de poursuivre sa pointe avec
mademoiselle de Fontanges[392].
[Note 392: Ici finit le passage intercalé par certaines éditions dans
l'histoire de mademoiselle de Fontanges. Voy. p. 454.]
Il la vit en particulier, et il lui donna des marques de son affection
et en reçut de la sienne; ce qui ne put être si secret que toute la cour
n'en fût bientôt abreuvée.
Le grand Alcandre fut si content de cette nouvelle conquête, qu'il donna
au prince de Marsillac la charge de grand-veneur[393], pour récompense
de la lui avoir procurée.
[[394] Cependant, comme il étoit sujet à trouver des maîtresses
fécondes, il sut bientôt que mademoiselle de Fontanges étoit grosse; ce
qui l'obligea à lui donner le titre de duchesse[395], et à faire sa
maison. Comme cette demoiselle, bien loin de ressembler à madame de
Montespan, dont l'avarice alloit jusqu'à la vilenie, étoit généreuse
jusqu'à la prodigalité, il fut obligé aussi de lui donner un homme pour
retenir cette humeur libérale[396], et pour prendre garde qu'elle pût
subsister avec cent mille écus par mois qu'il lui donnoit. Ce
surintendant fut le duc de Noailles[397], dont on fut extrêmement
surpris: sa dévotion sembloit incompatible avec un emploi qui le faisoit
entrer dans beaucoup de petits détails dont il auroit pu se passer
honnêtement. Mais comme chacun s'étoit mis sur le pied de songer en
premier lieu à sa fortune, et ensuite à Dieu, ce duc, bien loin de
refuser cet emploi, remercia le grand Alcandre de le lui avoir donné
préférablement à beaucoup d'autres qui le briguoient aussi bien que lui.
Ainsi il partagea son temps entre ce prince et sa maîtresse, qui fut
alors appelée Madame; et quand il en avoit de reste, il le donnoit à
Dieu.]
[Note 393: La charge de grand veneur a toujours été exercée par les
gentilhommes des plus qualifiés de la cour; nous y voyons, avant le
prince de Marsillac, le duc de Rohan et le marquis de Soyecourt.]
[Note 394: Le passage qui suit, entre crochets, a été intercalé aussi
dans l'histoire de mademoiselle de Fontanges, à la fin. Mais nous
suivons les premières éditions.]
[Note 395: Madame de Sévigné, lettre du 6 avril 1680: «Madame de
Fontanges est duchesse, avec vingt mille escus de pension; elle en
recevoit aujourd'hui les compliments dans son lit. Le Roi y a été
publiquement; elle prend demain son tabouret et s'en va passer le temps
de Pâques à une abbaye que le Roi a donnée à une de ses sœurs. Voici une
manière de séparation qui fera bien de l'honneur à la sévérité du
confesseur. Il y a des gens qui disent que cet établissement sent le
congé. En vérité, je n'en crois rien; le temps nous l'apprendra. Voici
ce qui est présent: Madame de Montespan est enragée; elle pleura tout
hier. Vous pouvez juger du martyre que souffre son orgueil, qui est
encore plus outragé par la haute faveur de madame de Maintenon.»]
[Note 396: Madame de Sévigné parle de cette prodigalité de madame de
Fontanges: «Je vous ai parlé de toutes les beautés, de toutes les
étrennes; Fontanges en a donné pour vingt mille écus, sans que la pensée
lui soit venue de faire un présent à madame de Coulanges.» (12 janv.
1680.) Dans une autre lettre, où elle parle du voyage que fit
mademoiselle de Fontanges avec le Roi, qui alloit au-devant de madame la
Dauphine, on lit: «On mande qu'on s'est fort diverti à Villers-Cottrets;
je ne vois pas que les visites à ce carrosse gris (où étoit la favorite)
aient été publiques. La passion n'en est pas moins grande. On
(_c'est-à-dire_ elle) reçut en montant dans ce carrosse dix mille louis
et un service de campagne de vermeil doré. La libéralité est excessive,
et on répand comme on reçoit.» (1er mars 1680.)]
[Note 397: Anne-Jules de Noailles, fils d'Anne de Noailles et de Louise
Boyer, né le 5 février 1650. Après s'être fait remarquer dans plusieurs
campagnes, il suivit le Roi à la conquête, de la Franche-Comté en 1674.
En 1677, par la démission de son père, il fut fait duc de Noailles et
pair de France; en 1678, il obtint le gouvernement de Roussillon
qu'avoit eu son père. Sa faveur étoit donc antérieure à l'emploi qu'il
avoit accepté. Marié depuis le 13 août 1671 avec Marie-Françoise de
Bournonville, il eut de ce mariage vingt et un enfants.]
[[398] Cependant madame de Montespan tâchoit de se soutenir encore le
mieux qu'il lui étoit possible; elle avoit prié le grand Alcandre de
vouloir du moins venir chez elle comme il avoit accoutumé, et elle
tâchoit d'insinuer à tout le monde que son crédit étoit encore plus
grand qu'on ne pensoit; que l'amour du grand Alcandre pour madame de
Fontanges n'étoit qu'un amour passager et dont il seroit bientôt revenu;
et qu'enfin il reviendroit à elle plus amoureux qu'il n'avoit jamais
été. Ses partisans tâchoient d'ailleurs de donner quelque crédit à ces
faux bruits; mais comme on voyoit que ce prince s'adonnoit entièrement à
sa nouvelle passion, chacun rechercha les bonnes grâces de madame de
Fontanges, qui procura des établissements aux uns et aux autres, de même
qu'à la plupart de sa famille.]
[Note 398: Le passage qui suit, entre crochets, a été intercalé encore
dans les dernières éditions de l'histoire de mademoiselle de Fontanges,
mais au début.]
Madame de Montespan, voyant que le grand Alcandre se détachoit d'elle
tous les jours de plus en plus, en conçut tant de rage qu'elle commença
à médire publiquement de madame de Fontanges. Elle disoit à chacun qu'il
falloit que le grand Alcandre ne fût guère délicat, d'aimer une fille
qui avoit eu des amourettes dans sa province; qu'elle n'avoit ni esprit
ni éducation, et qu'enfin, à proprement parler, ce n'étoit qu'une belle
peinture. Elle en disoit encore mille autres choses aussi fâcheuses, ce
qui, bien loin de ramener le grand Alcandre comme elle pensoit, le
détourna encore davantage de revenir à elle. En effet, il lui voyoit
toujours le même esprit d'orgueil qu'il n'avoit jamais pu humilier, et
qui étoit encore tout prêt de lui faire mille algarades. Il s'en
plaignit au prince de Marsillac, qui l'entretint dans l'aversion qu'il
se sentoit pour elle, et qui en sut faire sa cour ensuite à madame de
Fontanges.
Cependant cette fille vint à accoucher peu de temps après, et on prit ce
temps-là, à ce qu'on croit, pour l'empoisonner[399], ce que l'on a
attribué à madame de Montespan, soit qu'on s'imagine qu'une personne
dans le chagrin où elle étoit dût se porter à un si grand crime, ou
qu'on croie que, dans le poste où étoit madame de Fontanges, et ayant
une rivale sur les bras, elle ne dût mourir que d'une mort violente.
Quoi qu'il en soit, elle tomba dans une langueur incontinent après ses
couches, dont il lui resta une perte de sang, ce qui empêcha le grand
Alcandre de coucher davantage avec elle. Cependant il la visitoit
souvent, lui témoignant le déplaisir où il étoit de l'état où il la
voyoit réduite. Mais madame de Fontanges, qui se voyoit mourir tous les
jours, le pria de permettre qu'elle se retirât de la cour, ajoutant en
pleurant que la malice de ses ennemis étoit cause qu'elle ne devoit plus
songer qu'à l'autre monde.
[Note 399: Madame de Sévigné parle en effet d'une perte de sang
continuelle qui avoit ruiné la santé de mademoiselle de Fontanges. Dans
sa lettre du 1er mai 1680 elle dit même: «Vous savez tout ce que la
fortune a soufflé sur la duchesse de Fontanges. Voici ce qu'elle lui
garde: une perte de sang si considérable qu'elle est encore à
Maubuisson, dans son lit, avec une fièvre qui s'y est mêlée. Elle
commence même à enfler; son beau visage est un peu bouffi.» Cependant
mademoiselle de Fontanges revint à la cour et retrouva une apparence de
faveur. Mais le Roi ne quittoit pas madame de Maintenon, et mademoiselle
de Fontanges, au dire de madame de Sévigné, ne cessoit de pleurer son
bonheur perdu. Enfin la lettre du 1er septembre 1680 constate les
soupçons d'empoisonnement: «On dit que _la belle beauté_ a pensé être
empoisonnée... Elle est toujours languissante.»]
[[400] Le grand Alcandre, qui étoit bien aise qu'elle donnât ordre aux
affaires de son salut, et qui d'ailleurs étoit sensiblement touché
d'être présent à ses souffrances, lui accorda ce qu'elle lui demandoit.
Elle se retira dans un couvent au faubourg Saint-Jacques[401], où il
envoyoit tous les jours savoir de ses nouvelles. Le duc de La Feuillade
y alloit aussi deux ou trois fois la semaine la visiter de sa part, mais
il n'en rapportoit jamais que de méchantes nouvelles; car cette pauvre
dame, qui avoit toutes les parties nobles gâtées, soit de poison ou
d'autre chose, se voyoit décliner tous les jours; de sorte que le duc de
La Feuillade dit au grand Alcandre que c'en étoit fait et qu'il n'y
avoit plus d'espérance. En effet, elle mourut peu de jours après,
laissant encore plus de soupçon après sa mort d'avoir été empoisonnée
qu'on n'en avoit eu pendant sa maladie: car l'ayant ouverte, on trouva
qu'il y avoit de petites marques noires attachées aux parties nobles,
lesquelles sont des témoignages indubitables, à ce que l'on prétend,
qu'elle a été empoisonnée].
[Note 400: Encore un passage intercalé dans l'histoire de mademoiselle
de Fontanges, dans les mauvaises éditions.]
[Note 401: À l'abbaye de Port-Royal de Paris, où elle mourut.]
Le grand Alcandre témoigna publiquement la douleur qu'il avoit de sa
perte, et, voulant faire voir que l'estime qu'il avoit eue pour elle
duroit encore après sa mort, il donna une abbaye à un de ses
frères[402]; il maria aussi une de ses sœurs[403] fort avantageusement,
et fit encore quantité d'autres choses en faveur de sa famille[404].
Madame de Montespan croyoit cependant que ce prince alloit revenir à
elle; mais[405] elle fut tout étonnée de voir que madame de
Maintenon[406] avoit toute sa confiance. Elle en fut au désespoir: car,
comme c'étoit elle qui l'avoit faite ce qu'elle étoit, elle ne pouvoit
souffrir que son propre ouvrage servît à la détruire elle-même.
[Note 402: Louis Léger de Scorrailles, abbé de Valloire, mort en 1692.]
[Note 403: Catherine Gasparde, mariée à Sébastien de Rosmadec,
lieutenant général de Bretagne, gouverneur de Nantes, brigadier et
mestre de camp de cavalerie.]
[Note 404: Par exemple, il donna l'abbaye de Chelles à Jeanne de
Scorrailles, qui étoit religieuse à Faremoustier, et qui fut bénite
abbesse le 25 août 1680. Madame de Sévigné parle du voyage que fit à
Chelles madame de Fontanges, pour assister à la cérémonie d'installation
de sa sœur: «Madame de Fontanges est partie pour Chelles; assurément je
l'irois voir si j'étois à Livry. Elle avoit quatre carrosses à six
chevaux, le sien à huit. Toutes ses sœurs étoient avec elle, mais tout
cela si triste qu'on en avoit pitié: la belle perdant tout son sang,
pâle, changée, accablée de tristesse, méprisant quarante mille écus de
rente et un tabouret qu'elle a, et voulant la santé et le cœur du Roi
qu'elle n'a pas.» (Lettre du 17 juillet 1680.)]
[Note 405: Le passage qui suit, entre crochets, a été encore introduit
textuellement dans l'histoire de mademoiselle de Fontanges. On y
retrouve aussi les lignes qui précédent, mais légèrement modifiées.]
[Note 406: Madame de Maintenon aura plus tard son historiette.]
Ce qui la chagrinoit encore davantage, c'est qu'elle ne croyoit pas
qu'il entrât aucune foiblesse dans leur intelligence, qui devoit être
par conséquent de plus longue durée, puisqu'elle ne dépendoit point d'un
amour passager, qui commence et finit souvent tout en un même jour. En
effet, elle a vu que la confiance que le grand Alcandre a prise en cette
dame subsiste encore aujourd'hui, et qu'au contraire l'amour qu'il a eu
pour elle a dégénéré en une espèce de mépris. Cependant il ne lui en
fait rien paroître, sachant qu'une certaine honnêteté de bienséance est
toujours le reste de l'amour d'un honnête homme, qui en use ainsi plutôt
pour sa propre réputation, que pour conserver encore quelque sentiment
de tendresse.
Il sembloit que, le grand Alcandre ayant renoncé à l'amour, chacun y dût
renoncer de même, et que les dames, à l'exemple de madame de Montespan,
qui fait maintenant la prude, dussent être prudes aussi; mais leur
tempérament et leur inclination l'emportant par dessus toutes sortes de
raisons, elles continuent toujours la même vie. La duchesse de La Ferté
surtout est plus emportée que jamais dans ses plaisirs. La duchesse de
Vantadour, sa sœur, n'en est pas moins friande, quoiqu'elle fasse ses
affaires avec plus de discrétion et de conduite. Pour ce qui est de la
maréchale de La Ferté, elle est à qui plus donne, et est revêtue d'une
si grande humilité, depuis certains malheurs qui lui sont arrivés,
semblables à ceux que j'ai rapportés de sa belle-fille, qu'elle a fait
vœu de ne refuser personne, pourvu qu'il ait de l'argent. Ses débauches,
qui vont jusqu'à l'excès, feroient un gros volume, si on se donnoit la
peine de les écrire. On en verra un échantillon dans un manuscrit qui
m'est tombé entre les mains[407] et où on lui rend justice, aussi bien
qu'à une autre dame[408] de son calibre[409]. On y verra quelques
aventures qui ont du rapport avec celle-ci; mais comme c'est une autre
main qui a fait son histoire, on la donnera au public telle qu'on l'a
reçue.
[Note 407: C'est le pamphlet connu sous le titre de: _les Vieilles
amoureuses_.]
[Note 408: Madame de Lionne.]
[Note 409: C'est par ces mots que finit, dans les éditions de pacotille,
l'histoire de mademoiselle de Fontanges.]
[[410] Pour ce qui est de mademoiselle de Montpensier, après avoir
pleuré pendant dix ans entiers la prison de M. de Lauzun, enfin elle a
trouvé moyen d'obtenir sa liberté: car, considérant que tous les biens
du monde ne sont rien en comparaison de son contentement, elle a apaisé
la colère du grand Alcandre moyennant la principauté de Dombes et la
comté d'Eu qu'elle a assurées au duc du Maine, son fils naturel. Par ce
moyen-là M. de Lauzun est revenu, non pas à la cour, mais à Paris, où il
est obligé de vivre en homme privé. En effet, le grand Alcandre n'a pas
voulu permettre que son mariage se déclarât; mais il est si souvent chez
la princesse, que c'est tout de même que s'il y logeoit. Cependant elle
en est si jalouse, qu'il voudroit bien n'avoir jamais songé à elle[411].
Elle a mis des espions auprès de lui, et il n'ose faire un pas qu'elle
n'en soit avertie. Ainsi, l'on peut dire de lui qu'en sortant d'une
prison il est rentré dans une autre, qui ne lui semble pas moins rude.
Elle lui a donné deux terres[412], du consentement du grand Alcandre;
mais c'est tout ce qu'elle a fait pour lui, car elle ne sauroit lui
donner un sou, ayant perdu tout son crédit par ce mariage, personne ne
lui voulant plus prêter d'argent, de peur qu'on ne dise un jour à venir
qu'étant en puissance de mari elle n'a pu emprunter valablement. C'est
ce qui fait qu'il y a bientôt quatre ou cinq ans qu'elle a commencé à
bâtir sa maison de Choisi[413], sans qu'elle soit achevée, car il faut
qu'elle prenne cette dépense sur son revenu. Mais elle se consoleroit
encore de tout cela, si M. de Lauzun étoit le même qu'il a été
autrefois, je veux dire s'il étoit toujours aussi brave homme avec les
dames qu'il l'étoit dans le temps de sa faveur. Mais on dit que c'est
maintenant si peu de chose, qu'on auroit peine à juger de ce qu'il a été
autrefois par ce qu'il est aujourd'hui. Cependant, c'est un défaut qui
lui est commun avec beaucoup d'autres: car on sait par expérience qu'il
faut que toutes choses prennent fin. C'est pour cela aussi que la
princesse dit aujourd'hui que celui-là a menti bien impudemment, qui a
dit le premier que tout bon cheval ne devient jamais rosse.]
[Note 410: Le passage qui suit, jusqu'à la fin, manque dans les éditions
qui ont pillé cette histoire au profit de celle de mademoiselle de
Fontanges.]
[Note 411: Mademoiselle de Montpensier se plaint souvent de Lauzun, qui,
à son retour de Pignerolles, affecte de faire l'empressé auprès des
dames et se montre d'une avidité insatiable. Voy. surtout t. 7, p. 53 et
suiv., édit. citée.]
[Note 412: «Le roi permit que je donnasse du bien à M. de Lauzun.
D'abord il fut dit de lui donner Châtellerault et quelques autres de mes
terres du voisinage. Il n'en voulut pas; il aima mieux le duché de
Saint-Fargeau, qui étoit alors affermé 22,000 livres, la ville et
baronnie de Thiers, en Auvergne, qui est une des plus belles terres de
la province, de la valeur de 8,000 livres, et 10,000 livres de rente par
an sur les gabelles du Languedoc. Au lieu d'être content, il se plaignit
que je lui avois donné si peu qu'il avoit eu peine à l'accepter.»]
[Note 413: Cette maison, que mademoiselle de Montpensier acheta du
président Gontier, quand ses créanciers le forcèrent de la vendre, fut
en effet longtemps en construction. Mais le luxe qu'y déploya
Mademoiselle ne pouvoit s'improviser, et, par la description qu'elle en
fait (t. 7, p. 31 et suiv.), on comprend qu'elle ait été plusieurs
années avant de la voir terminée.]