Voy. le _Dict des Préc._, t. 2, au mot _Brancas_.]

[Note 273: César d'Estrées, évêque-duc de Laon, pair de France en 1653.

Il étoit né le 5 février 1628. En 1657 il fut reçu à l'Académie

françoise, et il mourut, en 1714, doyen de cette compagnie.]

[Note 274: Le même nom du laquais se retrouve dans un vaudeville que

nous avons cité dans notre édition du _Dictionnaire des Précieuses_, t.

2, au mot _Brancas_.]

[Note 275: La seconde fille, avouée du moins, de madame de Brancas,

épousa, le 5 février 1680, son cousin Louis de Brancas, duc de Villars;

elle n'entra donc point en religion.]

[Note 276: La mère du comte de Brancas étoit Julienne Hippolyte

d'Estrées, fille d'Antoine, marquis de Cœuvres, et tante de César

d'Estrées, évêque de Laon.]

[Note 277: Nous avons déjà dit que le comte de Brancas sembloit être

l'original du portrait que La Bruyère a tracé du distrait, sous le nom

de Ménalque.]

[Note 278: Armand-Léon Le Bouthillier, comte de Chavigny, seigneur de

Pons, maître des requêtes, étoit fils de Léon Le Bouthillier de Chavigny

et d'Anne Phelippeaux. Il épousa, en 1658, Élisabeth Bossuet, et mourut

en 1684.]

[Note 279: Charles de Lorraine, troisième du nom, duc d'Elbeuf,

gouverneur de Picardie, né en 1620, mort en 1652.]

[Note 280: Nous écrivons _prié-Dieu_ et non _prie-Dieu_ pour conserver

la mesure du vers, et surtout parce que la deuxième forme n'étoit pas

encore admise. Richelet ne donne que la première; Furetière admet les

deux, et le Dictionnaire de Trévoux, qui les conserve, n'emploie pas la

seconde dans ses exemples.]

[Note 281: Je proposerois de lire: «amant de balle», c'est-à-dire «de

pacotille», comme dans le vers de Molière:

Allez, rimeur de balle, opprobre du métier.

]

[Note 282: Maître des requêtes, puis intendant des finances. Voy. t. 1,

p. 16, et _Dictionnaire des Précieuses_, t. 2, p. 318.]

[Note 283: Partisan fameux, comme Paget.]

[Note 284: Sur d'Olonne, voy. t. 1, p. 6, et sur sa femme, t. 1, p.

1-153.]

[Note 285: Peut-être est-ce ce marquis de Fleuri, grand personnage de

Savoie, qui vint en France vers cette époque, et avec qui _Mademoiselle_

se lia à Fontainebleau. Voy. ses _Mémoires_, édit. Maëstricht, t. 4.]

[Note 286: Pour _cacade_, dans un sens maintenant perdu, mais facile à

comprendre.]

[Note 287: Sur cette simple mention, il nous est impossible de donner

des renseignements précis. Nous connoissons sous ce nom un abbé

d'Espagny à qui Scarron a adressé une épître où, pour le remercier de

quelques sarcelles envoyées par ce prélat, il lui disoit:

Adieu, cher abbé de mon âme;

Cupidon vous doint belle dame,

Car maints prelats de ce temps-cy

Aiment belles dames aussy,

Et j'en connois d'assez peu sages

Pour enganymeder leurs pages.

]

[Note 288: _Le Ballet des Arts_, paroles de Benserade, musique de Lully,

fut dansé pour la première fois par Sa Majesté le 8 janvier 1663.]

[Note 289: François de Vendôme, duc de Beaufort, le roi des Halles.]

[Note 290: Cet hôtel étoit situé dans la rue Saint-Honoré, non loin du

couvent des Capucins. Le duc de Mercœur, qui l'avoit fait construire,

l'avoit enrichi, dit Sauval, d'un jardin et d'un bois d'une grandeur

considérable. (Sauval, t. 2, p. 68.)]

[Note 291: François-Annibal d'Estrées, marquis de Cœuvres, maréchal de

France, né en 1573, mort le 5 mai 1670. Voy. ci-dessus, p. 243.]

[Note 292: Fouquet, surintendant des finances, étoit fort peu délicat

cependant en matière d'amour.]

[Note 293: Peut-être faut-il lire: _dame Alecton_?--La 1re édit., comme

toutes les autres, donne: _dame à certon_. Mais ce texte de 1668 est si

mauvais qu'on a dû presque toujours le modifier.]

[Note 294: La maison que Fouquet avoit bâtie à Saint-Mandé étoit le lieu

ordinaire de ses rendez-vous d'amour. C'est là que l'on saisit la

fameuse cassette où tant de lettres compromettantes furent trouvées et

que le roi fit généreusement brûler.]

[Note 295: Nous n'avons pas à rappeler ici les détails de la chute de

Fouquet, la fête qu'il donna à Vaux, son arrestation à Nantes. Cette

chute, comme le dit l'auteur,

Entraîna plus d'une fortune.

Madame du Plessis-Bellière et l'abbé de Belesbat, principaux agents de

ses plaisirs, les femmes trop nombreuses qu'il combloit de ses riches

présents, les écrivains qu'il pensionnoit, eurent surtout à déplorer son

malheur.]

[Note 296: Madame de Beauvais, une des premières femmes qui

s'attachèrent à le séduire, étoit borgne.]

[Illustration]

LA

FRANCE GALANTE

OU

HISTOIRES AMOUREUSES

DE LA COUR.

(_Mme DE MONTESPAN, Mlle DE MONTPENSIER, etc._)

Jamais cour ne fut si galante que celle du grand Alcandre[297]. Comme il

étoit d'une complexion amoureuse, chacun, qui se fait un plaisir de

suivre l'exemple de son prince, fit ce qu'il put pour se mettre bien

auprès des dames. Mais celles-ci leur en épargnèrent la peine bientôt.

Soit qu'elles se plussent à faire des avances, ou qu'elles eussent peur

de n'être pas du nombre des élues, l'on remarqua que sans attendre ce

que la bienséance leur ordonne, elles se mirent dans peu de temps à

courir après les hommes. Cela fut cause qu'il y en eut beaucoup qui les

méprisèrent, d'où se seroit ensuivie la reconnoissance de leur faute, si

ce n'est que le tempérament l'emporta sur la réflexion.

[Note 297: Le nom de _grand Alcandre_, qui étoit celui du roi Henri IV

dans le pamphlet célèbre attribué à la princesse de Conti, a été depuis

appliqué à Louis XIV, _l'homme puissant_ (du grec Αλκη et ανηρ, ανδρος);

et quand parurent, en 1695, les _Intrigues amoureuses de la cour de

France_, l'éditeur de Cologne, rappelant le succès des _Conquêtes

amoureuses du grand Alcandre_, ajoute: «Ce livre... a été si bien reçu

en France que le nom de grand Alcandre est aujourd'hui en usage quand on

veut parler du Roi.» Nous ne nous permettrons donc pas de substituer le

nom du Roi à celui-ci, qu'on retrouve dans tous les pamphlets du temps.]

Madame de Montespan[298] fut de celles-là. Elle passoit pour une des

plus belles personnes du monde. Cependant elle avoit encore plus

d'agrément dans l'esprit que dans le visage[299]. Mais toutes ces belles

qualités étoient effacées par les défauts de l'âme, qui étoit accoutumée

aux plus insignes fourberies, tellement que le vice ne lui coûtoit plus

rien. Elle étoit d'une des plus anciennes maisons du royaume, et son

alliance autant que sa beauté avoit été causé que M. de Montespan

l'avoit recherchée en mariage, et l'avoit préférée à quantité d'autres

qui auroient beaucoup mieux accommodé ses affaires.

[Note 298: Madame de Montespan étoit Françoise-Athénaïs de Rochechouart,

fille de Gabriel, marquis de Mortemart, et de Diane de Grandseigne. Née

en 1641, elle épousa, en 1663, Henri-Louis de Gondrin de Pardaillan,

marquis de Montespan et d'Antin, et mourut le 28 mai 1707.

Celui-ci étoit le troisième fils de Roger-Hector de Pardaillan de

Gondrin et de Marie-Christine Zamet, fille unique et héritière de

Sébastien Zamet. La mort de ses deux frères aînés laissa le marquis

Henri-Louis maître d'une fortune considérable, qui lui étoit venue tant

de son père que de son grand-père maternel, lequel se disoit «seigneur

de dix-huit cent mille écus.»]

[Note 299: «J'ai beaucoup d'inclination pour elle, qui est fort aimable,

dit mademoiselle de Montpensier; c'est une race de beaucoup d'esprit, et

d'esprit fort agréable, que les Mortemart.» (_Mém. de Montpensier_, VII,

42.)]

Madame de Montespan, qui n'avoit souhaité d'être mariée que pour pouvoir

prendre l'essor, ne fut pas plus tôt à la cour qu'elle fit de grands

desseins sur le cœur du grand Alcandre. Mais comme il étoit pris en ce

temps-là, et que madame de La Vallière, personne d'une médiocre beauté,

mais qui avoit mille autres bonnes qualités en récompense, le possédoit

entièrement, elle fit bien des avances inutiles et fut obligée de

chercher parti ailleurs.

Comme elle méprisoit tout ce qui n'approchoit pas de la couronne[300],

elle jeta les yeux sur Monsieur, frère du grand Alcandre, qui lui

témoigna de la bonne volonté, plutôt pour faire croire qu'il pouvoit

être amoureux des dames que pour ressentir aucune chose pour elle qui

approchât de l'amour[301]. Monsieur surprit par là un grand nombre de

personnes, qui ne le croyoient pas sensible pour le beau sexe; mais le

chevalier de Lorraine, jaloux de ce nouvel attachement, fit revenir

bientôt le prince à ses premières inclinations; et comme il avoit son

étoile, madame de Montespan n'eut que des apparences, pendant qu'il eut

toute la part dans ses bonnes grâces.

[Note 300: Voy. ci-dessus, p. 151.]

[Note 301: Voy. t. 1, p. 111.]

Madame de Montespan, qui ne s'étoit retranchée au cœur de Monsieur que

pour n'avoir pu réussir sur celui du Roi, en fut encore plus dégoûtée

quand elle vit qu'il le falloit partager avec le chevalier de Lorraine,

qui n'avoit rien de recommandable que la naissance; elle résolut de

mépriser qui la méprisoit, et fit de grands reproches à Monsieur, qui

s'en consola avec le chevalier de Lorraine.

La beauté de madame de Montespan étoit cependant le sujet des désirs de

toute la cour, et particulièrement de M. de Lauzun[302], favori du grand

Alcandre, homme d'une taille peu avantageuse et d'une mine fort

médiocre, mais qui récompensoit ces deux défauts par deux grandes

qualités, c'est-à-dire par beaucoup d'esprit et par un je ne sais quoi

qui faisoit que quand une dame le connoissoit une fois elle ne le

quittoit pas volontiers pour un autre. D'ailleurs la faveur où il étoit

auprès du Roi le rendoit recommandable; si bien que madame de Montespan,

qui avoit ouï parler de ses belles qualités, et qui vouloit savoir par

expérience si on ne lui en donnoit point plus qu'il n'en avoit

effectivement, ne dédaigna pas les offres de service qu'il lui fit.

Cependant, comme il y avoit beaucoup de politique mêlée avec sa

curiosité, elle le fit languir pendant cinq ou six semaines sans lui

vouloir accorder la dernière faveur; et pendant qu'elle le faisoit

attendre, il arriva une affaire à ce favori qui le devoit perdre auprès

de son maître, s'il n'eût été plus heureux que sage.

[Note 302: Voy. ci-dessus, et t. 1, p. 132 et suiv.]

Le grand Alcandre, tout élevé qu'il étoit par dessus les autres hommes,

n'étoit pas d'une autre humeur ni d'un autre tempérament que les hommes

du commun. Quoiqu'il aimât passionnément madame de La Vallière, il se

sentoit épris quelquefois de la beauté de quelques dames et étoit bien

aise de satisfaire son envie. Il étoit dans ces sentimens pour la

princesse de Monaco[303], dont M. de Lauzun possédoit les bonnes grâces;

et comme M. de Lauzun se croyoit capable, à cause de ses grandes

qualités que j'ai remarquées ci-devant, de conserver l'amitié de la

princesse de Monaco et de se mettre bien dans le cœur de madame de

Montespan, il défendit à la princesse de Monaco, qui lui avoit découvert

la passion du grand Alcandre, d'y répondre aucunement[304], et la

menaça, s'il s'apercevoit du contraire, de la perdre de réputation dans

le monde.

[Note 303: Voy. t. 1, p. 134 et 138.]

[Note 304: Voy. t. 1, p. 134, le passage cité de l'abbé de Choisy, qui

montre Lauzun laissant toute une nuit Louis XIV se morfondre dans un

corridor, à la porte de madame de Monaco.]

Ces menaces, au lieu de plaire à la princesse de Monaco, lui firent

penser à sortir de la tyrannie qu'il vouloit exercer sur elle; et,

prenant en même temps des mesures avec le grand Alcandre, ce qu'elle

n'avoit point fait auparavant, elle le fit résoudre d'envoyer M. de

Lauzun à la guerre, où il avoit une grande charge[305]. Ainsi le grand

Alcandre ayant dit à M. de Lauzun qu'il se tînt prêt à partir dans deux

ou trois jours, M. de Lauzun demeura tout surpris à cette nouvelle; et

en devinant la cause aussitôt, il dit au grand Alcandre qu'il n'iroit

point à l'armée, à moins qu'il ne lui en donnât le commandement; qu'il

voyoit bien cependant pourquoi il vouloit l'y envoyer; que c'étoit pour

jouir paisiblement de sa maîtresse pendant son absence; mais qu'il ne

seroit pas dit qu'on le trompât si grossièrement, sans qu'il fît voir du

moins qu'il s'apercevoit qu'on le trompoit; que cette action étoit d'un

perfide plutôt que d'un grand prince, tel qu'il l'avoit toujours estimé;

mais qu'il étoit bien aise de le connoître, afin de ne s'y pas tromper

dorénavant.

[Note 305: Il étoit alors colonel-général des dragons.]

Quoique le grand Alcandre eût toujours accoutumé de parler en maître, et

que personne n'eût osé jusque-là lui faire aucun reproche, il ne laissa

pas d'écouter M. de Lauzun jusqu'au bout. Mais voyant que sa folie

continuoit toujours de plus en plus, il lui demanda froidement s'il

extravaguoit, et s'il se souvenoit bien qu'il parloit à son maître, et à

celui qui pouvoit l'abaisser en aussi peu de temps qu'il l'avoit élevé.

M. de Lauzun lui répondit qu'il savoit tout cela aussi bien que lui;

qu'il savoit bien encore que c'étoit à lui seul à qui il étoit redevable

de sa fortune, n'ayant jamais fait sa cour à aucun ministre, comme tous

les autres grands du royaume; mais que tout cela ne l'empêchoit pas de

lui dire ses vérités. Et, continuant sur le même ton, il alloit dire

encore quantité de choses ridicules et extravagantes, quand le grand

Alcandre le prévint, lui disant qu'il ne lui donnoit que vingt-quatre

heures pour se résoudre à partir, et que, s'il ne lui obéissoit, il

verroit ce qu'il auroit à faire.

L'ayant quitté après ce peu de paroles, M. de Lauzun entra en un

désespoir inconcevable, et comme il attribuoit tout ce qui venoit

d'arriver à l'intelligence que la princesse de Monaco commençoit d'avoir

avec lui, il s'en fut chez elle, et, ne l'ayant point trouvée, il cassa

un grand miroir, comme s'il eût été bien vengé par là. La princesse de

Monaco s'en plaignit au grand Alcandre, qui lui répondit que c'étoit un

fou dont elle alloit être assez vengée par son absence; qu'il en avoit

souffert lui-même des choses surprenantes, mais qu'il lui pardonnoit

tout cela, considérant bien qu'il devoit être au désespoir de perdre les

bonnes grâces d'une dame qui avoit autant de mérite qu'elle en avoit.

Au bout des vingt-quatre heures, il demanda à M. de Lauzun à quoi il

étoit résolu: à quoi ayant répondu que c'étoit à ne point partir s'il ne

lui donnoit le commandement de l'armée, le grand Alcandre se mit en

colère contre lui, et le menaça tout de nouveau de le réduire en tel

état qu'il auroit lieu de se repentir de l'avoir poussé à bout. Mais M.

de Lauzun, n'en devenant pas plus sage pour toutes ces menaces, lui

répondit que tout le mal qu'il lui pouvoit faire étoit de lui ôter la

charge de général des dragons qu'il lui avoit donnée, et que, comme il

l'avoit bien prévu, il en avoit la démission dans sa poche. Il la tira

en même temps et la lui jeta sur une table auprès de laquelle il étoit

assis; ce qui fâcha tellement le grand Alcandre, qu'il l'envoya à

l'heure même à la Bastille. On fut étonné de sa disgrâce, personne ne

sachant encore ce qui étoit arrivé, et devinant encore moins jusqu'où

avoit été la brutalité de ce favori.

Madame de Montespan, ayant appris son malheur, fut ravie du retardement

qu'elle avoit apporté à son intrigue, et ne se mit pas beaucoup en peine

de le consoler, croyant qu'après sa folie, dont on commençoit à parler

dans le monde, il n'y auroit plus de retour pour lui aux bonnes grâces

du grand Alcandre. Cependant sa disgrâce ne dura pas si longtemps qu'on

s'étoit imaginé, car le grand Alcandre, n'ayant pas trouvé dans la

possession de la princesse de Monaco assez de charmes pour le retenir,

n'eut pas plutôt passé sa fantaisie qu'il pardonna à M. de Lauzun, qui

revint à la cour avec plus de crédit que jamais; dont néanmoins chacun

demeura assez étonné, ne croyant pas que, de l'humeur dont étoit le

grand Alcandre, il dût jamais oublier le manque de respect qu'il avoit

eu pour lui.

Le retour de M. de Lauzun à la cour ayant fait concevoir à tout le monde

qu'il falloit qu'il eût un grand ascendant sur l'esprit du grand

Alcandre, chacun s'empressa de lui donner des marques de son

attachement. Madame de Montespan, entr'autres, ne lui put refuser ses

dernières faveurs. Cette nouvelle intrigue, qui devoit consoler M. de

Lauzun de l'infidélité de la princesse de Monaco, n'empêcha pas qu'il ne

songeât à s'en venger. Il en trouva l'occasion quelques jours après.

Cette dame étoit assise avec plusieurs autres sur un lit de gazon, et

ayant la main sur l'herbe: il mit son talon dessus, comme par mégarde;

puis ayant fait une pirouette pour appuyer davantage, il se tourna vers

elle, faisant semblant de lui demander pardon.

La douleur que la princesse de Monaco sentit lui fit faire un grand cri;

mais, y étant encore moins sensible qu'à un rire moqueur que M. de

Lauzun affectoit en s'excusant, elle lui dit mille injures, et fit

comprendre à tous ceux qui étoient là qu'on ne pouvoit tant s'emporter

contre un homme sans en avoir d'autres raisons. M. de Lauzun, qui avoit

intérêt de conserver sa réputation parmi les dames, laissa évaporer son

ressentiment en reproches, sans y vouloir répondre que par des

soumissions et des excuses; et les dames qui étoient là s'étant mêlées

de les accommoder, la princesse de Monaco fut obligée de s'apaiser, pour

ne leur pas donner à connoître clairement que son chagrin procédoit

d'ailleurs[306].

La princesse de Monaco ayant ainsi perdu son amant et n'ayant fait que

tâter, s'il faut ainsi dire, du grand Alcandre, elle chercha à s'en

consoler par la conquête de quelque autre. Mais, comme son tempérament

ne la rendoit pas cruelle, et que son appétit ne lui permettoit pas

d'ailleurs de se contenter d'un seul, elle tenta tant de hasards qu'elle

y succomba à la fin. Un page beau et bien fait, mais qui couroit tout

Paris, à la manière des pages, lui ayant plu, elle voulut voir si elle

s'en trouveroit mieux que de quantité de gens de qualité dont elle avoit

essayé jusque-là. Mais celui-ci s'étant trouvé malade, il lui communiqua

sa maladie, dont ne se faisant pas traiter assez promptement, peut-être

pour ne pas savoir d'abord ce que c'étoit, peut-être aussi par la peine

qu'elle avoit à se découvrir, elle mourut dans les remèdes[307], faisant

voir par sa mort quelle appréhension doivent avoir celles qui l'imitent

dans ses débauches.

[Note 306: Saint-Simon fait le même récit (t. 20, édit. Sautelet).]

[Note 307: Mme de Monaco mourut en juin 1678. Voy. t. 1, p. 138.]

Les parens de la princesse de Monaco cachèrent avec grand soin la nature

de sa maladie; mais Monsieur, frère du grand Alcandre, qui avoit eu

quelque commerce avec elle, quoique de peu de durée, et qui, pour

récompense de ses services et pour ceux qu'elle avoit rendus au

chevalier de Lorraine, lui avoit donné la charge de surintendante de la

maison de sa femme, eut peur d'être enveloppé dans son malheur. Ainsi il

n'eut point de repos jusqu'à ce qu'il eût assemblé quatre personnes des

plus habiles dans ce genre de maladie, pour savoir s'il n'y avoit rien à

craindre pour lui. Ils l'assurèrent que non, ce qui remit son esprit

entièrement et lui fit oublier cette personne, dont il avoit peur de se

souvenir malgré lui.

Le grand Alcandre soupçonna l'intrigue de madame de Montespan et de M.

de Lauzun, et, comme l'amour entre de plusieurs manières dans le cœur

des hommes, la réflexion qu'il fit sur le bonheur de son favori lui fit

considérer de plus près qu'il n'avoit fait jusque-là le mérite et la

beauté de cette dame. D'ailleurs la possession de madame de La Vallière

commençoit à lui donner du dégoût, malheur inséparable des longues

possessions. Comme madame de Montespan avoit une attention toute

particulière sur la personne du grand Alcandre, elle s'aperçut bientôt à

ses regards et à ses actions qu'il n'étoit pas insensible pour elle; et,

comme elle savoit que pour fomenter des sentimens amoureux, la présence

est la chose du monde la plus nécessaire, elle fit tout son possible

pour s'établir à la cour: ce qu'elle crut pouvoir faire si elle entroit

une fois dans la confidence de madame de La Vallière, qui cherchoit de

son côté à se décharger sur quelque bonne amie du déplaisir qu'elle

avoit de la tiédeur des feux du grand Alcandre. Les avances que madame

de Montespan faisoit à madame de La Vallière lui ayant plu, il se lia

une espèce d'amitié entre ces deux dames, ou du moins quelque apparence

d'amitié; car je sais bien que madame de Montespan, qui avoit son but,

n'avoit garde d'aimer madame de La Vallière, elle qui étoit l'unique

obstacle à ses desseins. Le grand Alcandre, qui se sentoit déjà quelque

chose de tendre pour elle, fut ravi de la voir tous les jours avec

madame de La Vallière, qui en étoit charmée pareillement, parce qu'elle

entroit adroitement dans tous ses intérêts et avoit une complaisance

toute particulière pour elle. De fait, elle blâmoit non-seulement le

grand Alcandre de son indifférence, mais lui fournissoit encore des

moyens pour le faire revenir, sachant bien que quand deux amans

commencent à se dégoûter l'un de l'autre, il est comme impossible de les

rapatrier.

Cependant le grand Alcandre, pour avoir le plaisir de voir madame de

Montespan, alloit plus souvent chez madame de La Vallière qu'il n'avoit

de coutume, et madame de La Vallière, se faisant l'application de ces

nouvelles assiduités, en aimoit encore davantage madame de Montespan,

croyant que c'étoit par ses soins qu'elle jouissoit plus souvent de sa

vue. Mais enfin, comme elle avoit eu part dans les véritables affections

de son cœur, elle s'aperçut bientôt qu'il y avoit du déguisemen dans

tout ce qu'il lui disoit, et la passion qu'elle avoit pour lui lui

tenant lieu d'esprit, dont elle n'étoit pas trop bien partagée de sa

nature[308], elle conçut que madame de Montespan la jouoit, et que le

grand Alcandre étoit mieux avec elle qu'elle n'avoit cru jusque-là.

[Note 308: Mademoiselle de Montpensier dit, avec sa malignité familière:

«Elle est une bonne religieuse et passe présentement pour avoir beaucoup

d'esprit; la grâce fait plus que la nature, et les effets de l'une lui

ont été plus avantageux que ceux de l'autre.» (VI, 355.)]

D'abord que ce soupçon se fut emparé de son esprit, elle les observa de

si près, qu'elle ne fit plus de doute qu'on la trompoit. Et sa passion

ne lui permettant pas de garder plus longtemps le secret, elle s'en

plaignit tendrement au grand Alcandre, qui lui dit qu'il étoit de trop

bonne foi pour l'abuser davantage; qu'il étoit vrai qu'il aimoit madame

de Montespan, mais que cela n'empêchoit pas qu'il ne l'aimât comme il

devoit; qu'elle se devoit contenter de tout ce qu'il faisoit pour elle,

sans désirer rien davantage, parce qu'il n'aimoit pas à être contraint.

Cette réponse, qui étoit d'un maître plutôt que d'un amant, n'eut garde

de satisfaire une maîtresse aussi délicate qu'étoit madame de La

Vallière: elle pleura, elle se plaignit; mais le grand Alcandre n'en

étant pas plus attendri pour tout cela, il lui dit pour une seconde fois

que, si elle vouloit qu'il continuât de l'aimer, elle ne devoit rien

exiger de lui au delà de sa volonté; qu'il désiroit qu'elle vécût avec

madame de Montespan comme par le passé, et que, si elle témoignoit la

moindre chose de désobligeant à cette dame, elle l'obligeroit à prendre

d'autres mesures.

La volonté du grand Alcandre servit de loi à madame de La Vallière. Elle

vécut avec madame de Montespan dans une concorde qu'on ne devoit point

vraisemblablement attendre d'une rivale[309], et elle surprit tout le

monde par sa conduite, parce que tout le monde commençoit à être

persuadé que le grand Alcandre se retiroit d'elle peu à peu et se

donnoit entièrement à madame de Montespan.

[Note 309: Madame de La Vallière vit madame de Montespan prendre sa

place sans lui en témoigner de jalousie. Madame de Sévigné, dans sa

lettre à sa fille du 22 février 1671, nous dit avec quel regret elle se

voit abandonnée du Roi, et prend le parti de quitter la cour: «Le Roi

pleura fort et envoya M. Colbert à Chaillot la prier instamment de venir

à Versailles, et qu'il pût lui parler encore. M. Colbert l'y a conduite;

le Roi a causé une heure avec elle et a fort pleuré. Madame de Montespan

fut au-devant d'elle, les bras ouverts et les larmes aux yeux.»

Madame de La Vallière resta encore quelque temps à la cour, sur les

instances du Roi. Enfin elle se décida à entrer en religion. La veille

du jour où elle quitta à jamais la cour, elle soupa chez madame de

Montespan (_Mém._ de madem. de Montp., VI, 355), et c'est là qu'elle

reçut les adieux de Mademoiselle. Quelques années après, en 1676, madame

de Montespan alloit encore visiter aux Carmélites sœur Louise de la

Miséricorde et ne craignoit pas de lui rappeler le souvenir du Roi.

(Sévigné, _Lettre_ du 29 avril 1676.) La même année nous voyons madame

de Montespan aux eaux de Bourbon. Le frère de madame de La Vallière,

gouverneur de la province, donna des ordres pour qu'on vînt la haranguer

de toutes les villes de son gouvernement; elle ne l'a point voulu,

ajoute madame de Sévigné (_Lettre_ du 17 mai 1676). Il n'est donc pas

étonnant que madame de La Vallière et son frère aient surpris tout le

monde par leur conduite vis-à-vis de la nouvelle favorite.]

Cependant, comme le grand Alcandre étoit un amant délicat et qu'il ne

pouvoit souffrir qu'un mari partageât avec lui les faveurs de sa

maîtresse, il résolut de l'éloigner sous prétexte de lui donner de

grands emplois; mais ce mari ayant l'esprit peu complaisant, il refusa

tout ce qu'on lui offrit, se doutant bien que le mérite de sa femme

contribuoit plus à son élévation que tout ce qu'il pouvoit y avoir de

recommandable en lui.

Madame de Montespan, qui avoit pris goût aux caresses du grand Alcandre,

ne pouvant plus souffrir celles de son mari, ne lui voulut plus rien

accorder, ce qui mit M. de Montespan dans un tel désespoir que,

quoiqu'il l'aimât tendrement, il ne laissa pas de lui donner un

soufflet. Madame de Montespan, qui se sentoit alors de l'appui, le

maltraita extrêmement de paroles; et s'étant plainte de son procédé au

grand Alcandre, il exila M. de Montespan, qui s'en alla avec ses

enfans[310] dans son pays, proche les Pyrénées. Il prit là le grand

deuil, comme si véritablement il eût perdu sa femme, et, comme il y

avoit beaucoup de dettes dans sa maison, le grand Alcandre lui envoya

deux cent mille francs pour le consoler de la perte qu'il avoit faite.

[Note 310: Madame de Montespan avoit eu deux enfants, une fille qui

mourut jeune, et un fils, Louis-Antoine de Gondrin de Pardaillan, qui

obtint du Roi les plus hautes dignités et fut connu sous le nom de duc

d'Antin. Il épousa la petite-fille de M. de Montausier, mademoiselle de

Crussol, fille du duc d'Usez.]

Cependant, quelque temps après que M. de Montespan fut parti, madame sa

femme devint grosse; et, quoiqu'elle s'imaginât bien que tout le monde

savoit ce qui se passoit entre le grand Alcandre et elle, cela n'empêcha

pas qu'elle n'eût de la confusion qu'on la vît en l'état où elle étoit.

Cela fut cause qu'elle inventa une nouvelle mode, qui étoit fort

avantageuse pour les femmes qui vouloient cacher leur grossesse, qui fut

de s'habiller comme les hommes, à la réserve d'une jupe, sur laquelle, à

l'endroit de la ceinture, on tiroit la chemise, que l'on faisoit bouffer

le plus qu'on pouvoit et qui cachoit ainsi le ventre.

Cela n'empêcha pourtant pas que toute la cour ne vît bien ce qui en

étoit; mais comme il s'en falloit peu que les courtisans n'adorassent ce

prince, leur encens passa jusqu'à sa maîtresse, chacun commençant à

rechercher ses bonnes grâces. Comme elle avoit infiniment de l'esprit,

elle se fit des amis autant qu'elle put, ce que n'avoit pas fait madame

de La Vallière, qui, pour montrer au grand Alcandre qu'elle n'aimoit que

lui, n'avoit jamais voulu rien demander pour personne. Ainsi on ne se

fut pas plus tôt aperçu du crédit de sa rivale, que chacun prit plaisir

à s'en éloigner. De quoi s'étant plainte au maréchal de Grammont[311],

il lui répondit que, pendant qu'elle avoit sujet de rire, elle devoit

avoir eu soin de faire rire les autres avec elle, si, pendant qu'elle

avoit sujet de pleurer, elle vouloit que les autres pleurassent aussi.

[Note 311: Voy. t. 1, p. 135 et suiv.]

Madame de La Vallière, se voyant ainsi abandonnée de tout le monde,

résolut de se jeter dans un couvent; et, ayant choisi celui des

Carmélites, elle s'y retira et y prit l'habit quelque temps après, où

elle vit, dit-on, en grande sainteté, ce que je n'ai pas de peine à

croire, parce qu'ayant éprouvé, comme elle a fait, l'inconstance des

choses du monde, elle voit bien qu'il n'y a qu'en Dieu seul qu'on doive

mettre son espérance.

Sa retraite satisfit également le grand Alcandre et madame de Montespan:

celle-ci, parce qu'elle appréhendoit toujours qu'elle ne rentrât dans

les bonnes grâces du grand Alcandre, dont elle avoit possédé les plus

tendres affections; celui-là, parce que sa présence lui reprochoit

toujours son inconstance. Cependant le temps des couches de cette dame

approchant, le grand Alcandre se retira à Paris, où il n'alloit que

rarement, espérant qu'elle y pourroit accoucher plus secrètement que

s'il demeuroit à Saint-Germain, où il avoit coutume de demeurer.

Le terme venu, une femme de chambre de madame de Montespan, en qui le

grand Alcandre et elle se confioient particulièrement, monta en carrosse

et fut dans la rue Saint-Antoine, chez le nommé Clément, fameux

accoucheur de femmes, à qui elle demanda s'il vouloit venir avec elle

pour en accoucher une qui étoit en travail. Elle lui dit en même temps

que, s'il vouloit venir, il falloit qu'on lui bandât les yeux, parce

qu'on ne désiroit cas qu'il sût où il alloit. Clément, à qui de

pareilles choses arrivoient souvent, voyant que celle qui le venoit

quérir avoit l'air honnête, et que cette aventure ne lui présageoit rien

que de bon, dit à cette femme qu'il étoit prêt de faire tout ce qu'elle

voudroit; et, s'étant laissé bander les yeux, il monta en carrosse avec

elle, d'où étant descendu après avoir fait plusieurs tours dans Paris,

on le conduisit dans un appartement superbe, où on lui ôta son bandeau.

On ne lui donna pas cependant le temps de considérer le lieu; et devant

que de lui laisser voir clair, une fille qui étoit dans la chambre

éteignit les bougies; après quoi le grand Alcandre, qui s'étoit caché

sous le rideau du lit, lui dit de se rassurer et de ne rien craindre.

Clément lui répondit qu'il ne craignoit rien; et, s'étant approché, il

tâta la malade, et voyant que l'enfant n'étoit pas encore prêt à venir,

il demanda au grand Alcandre, qui étoit auprès de lui, si le lieu où ils

étoient étoit la maison de Dieu, où il n'étoit permis ni de boire ni de

manger; que pour lui, il avoit grand faim et qu'on lui feroit plaisir de

lui donner quelque chose.

Le grand Alcandre, sans attendre qu'une des deux femmes qui étoient dans

la chambre s'entremît de le servir, s'en fut en même temps lui-même à

une armoire, où il prit un pot de confitures qu'il lui apporta; et, lui

étant allé chercher du pain d'un autre côté, il le lui donna de même,

lui disant de n'épargner ni l'un ni l'autre, et qu'il y en avoit encore

au logis. Après que Clément eut mangé, il demanda si on ne lui donneroit

point à boire. Le grand Alcandre fut quérir lui-même une bouteille de

vin dans l'armoire avec un verre, et lui en versa deux ou trois coups

l'un après l'autre. Comme Clément eut bu le premier coup, il demanda au

grand Alcandre s'il ne boiroit point bien aussi; et le grand Alcandre

lui ayant répondu que non, il lui dit que la malade n'en accoucheroit

pourtant pas si bien, et que, s'il avoit envie qu'elle fût délivrée

promptement, il falloit qu'il bût à sa santé.

Le grand Alcandre ne jugea pas à propos de répliquer à ce discours, et,

ayant pris dans ce temps-là une douleur à madame de Montespan, cela

rompit la conversation. Cependant elle tenoit les mains du grand

Alcandre, qui l'exhortoit à prendre courage, et il demandoit à chaque

moment à Clément si l'affaire ne seroit pas bientôt faite. Le travail

fut assez rude, quoiqu'il ne fût pas bien long, et, madame de Montespan

étant accouchée d'un garçon[312], le grand Alcandre en témoigna beaucoup

de joie; mais il ne voulut pas qu'on le dît sitôt à madame de Montespan,

de peur que cela ne fût nuisible à sa santé.

[Note 312: Louis-Auguste de Bourbon, duc du Maine, né le 31 mars 1670,

légitimé par lettres du 19 décembre 1673. «J'ai ouï conter à M. de

Lauzun que le jour qu'elle accoucha de M. du Maine, c'étoit à minuit

sonnant, le dernier jour de mars, ou le premier d'avril si l'on veut, on

n'eut pas le temps de l'emmailloter; on l'entortilla dans un lange, et

il le prit dans son manteau et le porta dans son carrosse, qui

l'attendoit au petit parc de Saint-Germain: il mouroit de peur qu'il ne

criât.» (_Mém._ de Montpensier, t. 6, p. 352.) On sait que mademoiselle

de Montpensier lui abandonna la principauté de Dombes et le comté d'Eu

pour obtenir la liberté de Lauzun et la permission de l'épouser. Madame

de Montespan, qui avoit négocié cette affaire dans l'intérêt de son

fils, ne promit rien en laissant tout espérer. Mademoiselle, le contrat

passé, eut grand'peine à obtenir la mise en liberté du marquis.]

Clément ayant fait tout ce qui étoit de son métier, le grand Alcandre

lui versa lui-même à boire; après quoi il se remit sous le rideau du

lit, parce qu'il falloit allumer de la bougie, afin que Clément vît si

tout alloit bien avant que de s'en aller. Clément ayant assuré que

l'accouchée n'avoit rien à craindre, celle qui l'étoit allé quérir lui

donna une bourse où il y avoit cent louis d'or. Elle lui rebanda les

yeux après cela; puis, l'ayant fait remonter en carrosse, on le remena

chez lui avec les mêmes cérémonies: je veux dire qu'on lui banda les

yeux, comme on avoit fait en l'amenant.

Cependant M. de Lauzun tâchoit de se consoler dans les bras d'une autre;

et, tout glorieux de ce que le grand Alcandre n'avoit que son reste, il

n'envioit aucunement son bonheur, soit qu'il n'eût jamais eu de

véritable passion pour madame de Montespan, soit qu'il eût reconnu en

elle des défauts cachés que son mari publioit être fort grands, mais sur

quoi on ne l'en croyoit pas, parce qu'on savoit qu'il avoit intérêt à en

dégoûter. Quoi qu'il en soit, Lauzun, n'étant plus son amant, vécut avec

elle en bon ami, du moins selon toutes les apparences; mais, pour elle,

elle ne le pouvoit souffrir, parce que, lui ayant donné de si grandes

prises, elle avoit peur qu'il ne la perdît auprès du grand Alcandre, où

il n'avoit pas moins de pouvoir qu'elle.

Cependant, comme on n'aime jamais guère ceux qu'on appréhende, elle eût

bien voulu en être défaite; mais elle n'osoit encore l'entreprendre, de

peur de n'être pas assez puissante pour en venir à bout. Comme elle

étoit dans ces sentimens, la charge de dame d'honneur de la femme du

grand Alcandre vint à vaquer par la mort de la duchesse de

Montausier[313], et, les duchesses de Richelieu et de Créqui y

prétendant toutes deux, chacune employa ses amis pour l'avoir. Madame de

Montespan se déclara pour la duchesse de Richelieu[314], et M. de Lauzun

pour la duchesse de Créqui[315], ce qui commença à jeter ouvertement de

la division entre eux: car M. de Lauzun vouloit à toute force que madame

de Montespan se désistât de parler en faveur de la duchesse de

Richelieu, et madame de Montespan, ne pouvant pas s'en désister

honnêtement après avoir fait les premiers pas, trouva étrange que M. de

Lauzun, après avoir su qu'elle avoit entrepris cette affaire, fût venu à

la traverse prendre les intérêts de la duchesse de Créqui. C'étoit au

grand Alcandre à décider ou en faveur de son favori, ou en faveur de sa

maîtresse; mais ce prince, ne voulant mécontenter ni l'un ni l'autre,

demeura longtemps sans donner cette charge, espérant qu'ils

s'accorderoient ensemble, et que leur réunion lui donneroit lieu de se

déterminer. Mais sa longueur, au contraire, leur faisant croire à l'un

et à l'autre que le grand Alcandre n'avoit point d'égard à leurs

prières, ils s'en voulurent encore plus de mal qu'auparavant, et même M.

de Lauzun commença à tenir des discours si désavantageux de madame de

Montespan, qu'elle ne les put apprendre sans désirer d'en tirer

vengeance.

[Note 313: Madame de Montausier mourut le 14 novembre 1671.]

[Note 314: Anne Poussart, fille du marquis de Fors du Vigean, veuve du

marquis de Pons, épousa en secondes noces Armand-Jean du Plessis,

petit-neveu du cardinal duc de Richelieu, qui le substitua à son nom et

à son titre de duc de Richelieu. La duchesse de Richelieu, mariée en

1649, mourut en 1684. Elle devint plus tard dame d'honneur de la

Dauphine, et fut remplacée dans sa charge de dame d'honneur de la Reine

par madame de Créqui.]

[Note 315: Voy. ci-dessus, p. 80.]

Madame de Montespan s'en plaignit au grand Alcandre, qui en fit une

sévère réprimande à M. de Lauzun. Mais celui-ci, d'autant plus animé

contre elle qu'il voyoit que son crédit l'emportoit par dessus le sien

(car le grand Alcandre venoit de donner la charge de la duchesse de

Montausier à la duchesse de Richelieu), ne laissa pas de se déchaîner

contre elle, et en fit des médisances en plusieurs rencontres. Le grand

Alcandre, l'ayant su par une autre que par madame de Montespan, en

reprit encore aigrement M. de Lauzun, qui, voyant que le grand Alcandre

n'entendoit point raillerie là-dessus, lui promit d'être sage à

l'avenir; et, pour lui faire voir que son dessein étoit de bien vivre

dorénavant avec madame de Montespan, il le pria de les remettre bien

ensemble, ce que le grand Alcandre lui promit.

En effet, ayant disposé l'esprit de madame de Montespan à lui pardonner,

il les fit embrasser le lendemain en sa présence, obligeant M. de Lauzun

de lui demander pardon et de lui promettre qu'il n'y retourneroit plus.

Cet accommodement fait, M. de Lauzun fut plus puissant que jamais sur

l'esprit du grand Alcandre; et, comme ce favori avoit une ambition

démesurée, que rien ne pouvoit remplir, il se laissa aller à la pensée

d'épouser mademoiselle de Montpensier, cousine germaine du grand

Alcandre, dans laquelle il y avoit déjà longtemps que sa sœur[316],

confidente de la princesse, l'entretenoit. Cette princesse étoit déjà

dans un âge assez avancé; mais, comme elle étoit extraordinairement

riche, et que M. de Lauzun estimoit plus cette qualité et le sang dont

elle sortoit que tous les agrémens du corps et de l'esprit, il pria sa

sœur de lui continuer ses soins; et, dans la vue de parvenir à un si

grand mariage, il fit mille avances à madame de Montespan, ne doutant

pas qu'il n'eût grand besoin de son crédit en cette rencontre.

[Note 316: Madame de Nogent. Voy. p. 222 et 248.]

Car, quoique celui qu'il avoit sur l'esprit de ce prince lui fît

présumer beaucoup de choses en sa faveur, comme ce qu'il entreprenoit

néanmoins étoit de grande conséquence, il avoit peur qu'il n'y donnât

pas les mains si facilement. Ainsi, il songea à le gagner par quelque

endroit où il eût intérêt lui-même, ce qu'il fit de cette manière: il

dépêcha un gentilhomme en qui il avoit beaucoup de confiance vers le duc

de Lorraine, qui étoit dépouillé de ses États, pour lui offrir cinq cent

mille livres de rente en fonds de terre pour lui et pour ses héritiers,

s'il vouloit lui céder ses droits[317]. Le duc de Lorraine, qui ne

voyoit pas grande apparence de pouvoir jamais rentrer dans son bien,

goûta cette proposition, d'autant plus que c'étoit un homme à tout faire

pour de l'argent, ce qui l'avoit mis en l'état où il étoit. Ainsi,

Lauzun, se voyant en état de réussir, en témoigna quelque chose au grand

Alcandre, à qui il insinua qu'il lui seroit beaucoup avantageux que le

duc de Lorraine cédât ses prétentions à quelqu'un qui lui rendît foi et

hommage de la duché de Lorraine.

[Note 317: Il n'est nullement question, dans les Mémoires de

Mademoiselle, de ce projet qu'auroit eu Lauzun d'acheter le titre et les

droits du duc de Lorraine.]

Le grand Alcandre ayant approuvé la chose, M. de Lauzun lui découvrit

que, dans la pensée qu'il avoit eue de lui rendre ce service, il avoit

écouté quelques propositions de mariage qui lui avoient été faites de la

part de mademoiselle de Montpensier, par l'entremise de sa sœur; qu'il

lui demandoit pardon s'il ne l'en avoit pas averti plus tôt, mais qu'il

avoit cru ne le pouvoir faire qu'il n'eût tâché auparavant de mettre les

choses en état de réussir; que c'étoit à lui à approuver ce mariage,

qui, tout extraordinaire qu'il paroissoit, n'étoit pas néanmoins sans

exemple; que ce ne seroit pas là la première fois que des mortels se

seroient alliés au sang des Dieux, et que l'histoire lui apprenoit que

beaucoup de personnes qui n'étoient pas de meilleure maison que lui

étoient arrivées à cet honneur.

Le grand Alcandre fut surpris de cette proposition, qui lui parut bien

hardie pour un homme de la volée de M. de Lauzun. Cependant, faisant

réflexion sur ce que ce n'étoit pas là la première fois qu'une princesse

du sang royal auroit épousé un simple gentilhomme, et sur les avantages

qu'il pouvoit retirer lui-même de cette alliance, il s'accoutuma bientôt

à en entendre parler. Madame de Montespan, que M. de Lauzun avoit

engagée dans ses intérêts, trouvant le grand Alcandre déjà bien ébranlé,

sut lui représenter si adroitement qu'il n'y avoit point de différence

en France entre les gentilshommes, quand ils étoient une fois ducs et

pairs (ce qui lui étoit aisé de faire en faveur de M. de Lauzun) et les

princes étrangers, à l'un desquels il avoit donné il n'y avoit pas

longtemps une sœur de mademoiselle de Montpensier[318], qu'elle acheva

de le résoudre.

[Note 318: Voy. ci-dessus, p. 271.]

Quand le grand Alcandre eut ainsi donné son consentement à madame de

Montespan, il prit des mesures avec elle et avec M. de Lauzun afin de se

disculper dans le monde du consentement qu'il donnoit à ce mariage.

Cependant il ne crut rien de plus propre à cela que de paroître y avoir

été forcé. Pour cet effet, il voulut deux choses: l'une, que

mademoiselle de Montpensier vînt elle-même le prier de lui donner M. de

Lauzun en mariage; l'autre, que les plus considérables d'entre les

parens de M. de Lauzun vinssent en corps lui demander la permission que

leur parent épousât cette princesse[319]. On vit donc arriver ces

ambassadeurs et cette ambassadrice tous en même temps; et, ceux-là ayant

eu audience les premiers, ils dirent au grand Alcandre que, quoique la

grâce qu'ils avoient à lui demander en faveur de leur parent semblât

être au-dessus de leur mérite et même au-dessus de leurs espérances, ils

le prioient néanmoins de considérer que ce seroit le moyen de porter la

noblesse aux plus grandes choses, chacun espérant dorénavant de pouvoir

parvenir à un si grand honneur pour récompense de ses services.

[Note 319: Ce n'étoient pas des parents de Lauzun, mais des

gentilshommes qui venoient, au nom de la noblesse, demander cette faveur

dont tout le corps étoit honoré. Voy., p. 271, le texte et la note 1.]

Ils représentèrent encore au grand Alcandre ce que j'ai touché

ci-devant, savoir, qu'il y avoit beaucoup d'autres gentilshommes à qui

l'on avoit accordé la même grâce, tellement que, le grand Alcandre

paroissant se laisser aller à leurs prières, il leur répondit qu'il

vouloit bien, à leur considération, comme étant de la première noblesse

de son royaume, que leur parent eût l'honneur d'épouser mademoiselle de

Montpensier, mais qu'il vouloit cependant savoir d'elle-même si elle se

portoit volontiers à cette alliance, ce qu'il ne savoit pas encore tout

à fait.

On fit donc entrer en même temps cette princesse, qui, sans considérer

que ce n'étoit guère la coutume que les femmes demandassent les hommes

en mariage, pria le grand Alcandre de lui permettre d'épouser M. de

Lauzun. À quoi le grand Alcandre s'étant opposé d'abord, mais d'une

manière à lui faire voir seulement qu'il vouloit sauver les apparences,

la princesse réitéra ses prières, et obtint enfin ce qu'elle demandoit.

La nouvelle de ce mariage fit grand bruit, non-seulement dans tout le

royaume, mais encore beaucoup plus loin, chacun ne se pouvant lasser

d'admirer les effets de la fortune qui favorisoit tellement un homme qui

en paroissoit si indigne, qu'ôté ses vertus cachées, il y en avoit cent

mille dans le royaume qui valoient beaucoup mieux que lui.

Cependant, quoiqu'il eût beaucoup d'esprit, il fit une grande faute en

cette rencontre; car, au lieu d'épouser mademoiselle de Montpensier au

même temps, il s'amusa à faire de grands préparatifs pour ses noces; et,

cela les retardant de quelques jours, le prince de Condé et son fils

furent se jeter aux pieds du grand Alcandre, pour le prier de ne pas

permettre qu'une chose si honteuse à toute la maison royale s'achevât.

Le grand Alcandre fut fort ébranlé à ces remontrances, et, comme il ne

savoit pour ainsi dire à quoi se résoudre, étant combattu d'un côté par

leurs raisons, et de l'autre par la parole qu'il avoit donnée aux parens

de M. de Lauzun, Monsieur joignit ses remontrances à celles de ces

princes, et l'obligea à se rétracter. Madame de Montespan, de son côté,

quoiqu'elle parût agir ouvertement pour M. de Lauzun, tâchoit en secret

de rompre son affaire, craignant que, s'il étoit une fois allié à la

maison royale, il ne prît encore bien plus d'ascendant sur l'esprit du

grand Alcandre, sur lequel elle vouloit régenter toute seule.

Le grand Alcandre avoit cependant tant de foiblesse pour M. de Lauzun,

qu'il ne savoit comment lui annoncer sa volonté. Mais comme c'étoit une

nécessité de le faire, il le fit entrer dans son cabinet, et lui dit là

qu'après avoir bien fait réflexion sur son mariage, il ne vouloit pas

qu'il s'achevât; qu'en toute autre chose il lui donneroit des marques de

son affection, mais qu'il ne lui devoit plus parler de celle-là, s'il

avoit dessein de se maintenir dans ses bonnes grâces.

M. de Lauzun, reconnoissant à ce langage que quelqu'un l'avoit desservi

auprès de lui, ne crut pas devoir s'efforcer de le fléchir, s'imaginant

bien que cela seroit inutile; mais, s'en allant en même temps chez

madame de Montespan, qu'il soupçonnoit, il lui dit tout ce que la rage

et la passion peuvent faire dire d'emporté et d'extravagant. Il lui dit

qu'il avoit eu tort de se confier en une femme de sa sorte, puisqu'il

devoit savoir que celles qui lui ressembloient, ayant fait banqueroute à

leur honneur, la pouvoient bien faire à leurs amans; qu'il alloit

employer tout le crédit qu'il avoit sur le grand Alcandre pour le faire

revenir d'un amour qui le perdoit de réputation dans le monde, et dont

il ne connoissoit pas l'indignité.

Il lui dit encore plusieurs choses de la même force; après quoi il s'en

fut chez mademoiselle de Montpensier, à qui il annonça la volonté du

grand Alcandre. Cette princesse, qui s'attendoit à des douceurs après

lesquelles il y avoit nombre d'années qu'elle soupiroit, n'eut pas

plutôt appris cette nouvelle qu'elle tomba évanouie, de sorte que toute

l'eau de la Seine n'auroit pas été capable de la faire revenir, si M. de

Lauzun n'eût approché son visage contre le sien pour lui dire à

l'oreille qu'il n'étoit pas temps de se désespérer ainsi, mais de

prendre des mesures qui les pussent mettre à couvert l'un et l'autre de

la haine de leurs ennemis; que cela ne consistoit cependant que dans une

extrême diligence, parce que la perte d'un seul moment entraînoit une

étrange suite; que, pour lui, il étoit d'avis que, sans s'arrêter aux

ordres du grand Alcandre, ils se mariassent secrètement; que, quand la

chose seroit faite, il y consentiroit bien, puisqu'il y avoit déjà

consenti, et qu'en tout cas cela n'empêcheroit pas toujours leur

intelligence et leur commerce.

La princesse revint de sa pamoison à un discours si éloquent et si

agréable; et, s'étant enfermés tous deux dans un cabinet, ils y

appelèrent la comtesse de Nogent en tiers, qui leur confirma qu'ils ne

pouvoient prendre une résolution plus avantageuse au bien de leurs

affaires et à leur contentement. On dit même qu'elle fut d'avis qu'ils

devoient consommer leur mariage d'avance, et, comme ils déféroient

beaucoup à ses avis, la chose fut exécutée sur-le-champ. Après cela on

convint, dans ce conseil d'amour, que la princesse iroit trouver le

grand Alcandre, pour essayer si elle ne pourroit point lui faire changer

de sentiment; et en effet, elle monta en carrosse en même temps pour y

aller.

Le grand Alcandre, étant averti qu'elle demandoit à lui parler en

particulier, se douta bien de ce que ce pouvoit être; et, quoiqu'il ne

fût pas résolu de lui accorder sa demande, comme il ne pouvoit

honnêtement se dispenser de lui donner audience, il la fit entrer dans

son cabinet, après en avoir fait sortir tous ceux qui y étoient avec

lui. La princesse se jeta là à ses pieds; et, se cachant le visage de

son mouchoir, moins cependant pour essuyer ses larmes que pour cacher sa

confusion, elle lui dit qu'elle faisoit là un personnage qui la devoit

combler de honte, si lui-même ne lui avoit donné de la hardiesse,

approuvant comme il avoit fait les desseins de M. de Lauzun; que c'étoit

sur cela qu'elle avoit pris des engagemens qu'il lui étoit difficile de

rompre; que, quoiqu'il ne fût pas trop bienséant à une personne de son

sexe de parler de la sorte, le mérite de M. de Lauzun, à qui il n'avoit

pu refuser lui-même ses affections, pouvoit bien lui servir d'excuse;

qu'enfin, quiconque considéreroit que ses feux étoient légitimes et

approuvés par son Roi n'y trouveroit peut-être pas tant à redire que

l'on pourroit bien s'imaginer.

Le grand Alcandre, qui lui avoit commandé plusieurs fois de se lever

sans qu'elle eût voulu lui obéir, lui dit, voyant qu'elle avoit cessé de

parler, que, si elle ne se mettoit dans une autre posture, il n'a voit

rien à lui répondre. La princesse se leva, l'entendant parler de la

sorte, et attendant avec une crainte inconcevable l'arrêt de sa mort ou

de sa vie. Mais le grand Alcandre ne la laissa pas longtemps dans

l'incertitude, lui disant que, s'il avoit eu la foiblesse de consentir à

son mariage, il en étoit assez puni par les remords qu'il en avoit; que

c'étoit une chose dont il se repentiroit toute sa vie, et qu'il ne

concevoit pas comment elle, qui avoit toujours fait paroître un courage

au-dessus de son sexe, se pouvoit résoudre à une action qui la devoit

combler d'infamie.

Mademoiselle de Montpensier, ayant eu cette réponse, s'en retourna chez

elle la rage dans le cœur contre le grand Alcandre; et, y ayant trouvé

M. de Lauzun, qui attendoit avec impatience des nouvelles de ce qu'elle

auroit fait, ils convinrent ensemble que, puisque rien n'étoit capable

de le fléchir, ils devoient, pour achever leur mariage, y faire mettre

les cérémonies. Un prêtre fut bientôt trouvé pour cela; et, ayant été

épousés dans le cabinet de la princesse, ils attendirent du temps et de

la fortune quelque occasion favorable pour divulguer leur mariage.

Cependant il ne put être fait si secrètement que le grand Alcandre n'en

fût averti par un domestique de la princesse, que M. de Louvois[320],

ennemi juré de M. de Lauzun, avoit gagné pour l'avertir de tout ce qui

se passeroit dans sa maison[321]. Le grand Alcandre en témoigna une

grande colère. M. de Louvois et madame de Montespan, qui étoient

d'intelligence ensemble pour l'abaissement de M. de Lauzun, tâchèrent

encore de l'animer davantage; car il faut savoir que M. de Lauzun avoit

maltraité M. de Louvois en plusieurs rencontres, et que ce ministre, qui

commençoit déjà à entrer en grande faveur, cherchoit à s'en venger par

toutes sortes de moyens.

[Note 320: «M. de Louvois et M. Le Tellier, son père, avoient toujours

été fort contraires à M. de Lauzun: celui-ci ne lui avoit jamais

pardonné l'amour qu'il avoit eu pour sa fille, madame de Villequier;

pour l'autre, qui vouloit être le maître de la guerre, et que toutes les

charges qui la regardoient et les commandements dépendissent de lui, il

ne pouvoit souffrir la grande ambition de M. de Lauzun, qui vouloit

pousser sa fortune par là et qui étoit incapable de se soumettre à lui.

La grande inclination que le Roi avoit pour lui, tout cela lui donnoit

beaucoup de jalousie contre M. de Lauzun. On disoit que c'étoit lui qui

avoit empêché qu'il ne fût grand maître de l'artillerie, lorsque le

comte de Lude le fut. Ils avoient eu mille démêlés ensemble, et M. de

Lauzun prenoit toujours les affaires d'une grande hauteur; ainsi on

l'accusoit fort d'avoir contribué à sa prison.» (_Mém._ de Montp., t. 6,

p. 346.)]

[Note 321: On a tout lieu de penser que la sœur même de Lauzun, madame

de Louvois, étoit gagnée par Louvois et trahissoit son frère. «S'ils

croyoient, disoit Lauzun, parlant d'elle et de son mari, que j'eusse de

l'argent dans les os, ils me les casseroient.» Mademoiselle dit

ailleurs: «Quoique M. de Louvois ne fût pas ami de M. de Lauzun, madame

de Nogent a toujours continué de commercer avec lui; et j'ai su qu'elle

lui avoit promis, peu de temps après sa prison, qu'elle ne feroit jamais

rien pour sa liberté sans son ordre, et que si je voulois agir pour cela

et qu'elle en eût connoissance, il en seroit averti.» (_Mém._, VI, 344

et 345.)]

Ils conseillèrent néanmoins au grand Alcandre de dissimuler son

ressentiment, soit qu'ils crussent ne pouvoir encore procurer la perte

de M. de Lauzun, ou qu'ils appréhendassent de choquer la princesse, qui

ne pardonnoit pas volontiers quand on lui avoit donné une fois sujet de

vouloir du mal. Le Roi continua donc d'en user en apparence avec lui

comme il faisoit auparavant; mais il donna ordre à M. de Louvois de le

faire observer de si près qu'il pût lui rendre compte de sa conduite.

M. de Lauzun, cependant, prenant des airs de grandeur avec sa nouvelle

épouse, auxquels il n'avoit déjà que trop de disposition naturellement,

s'en faisoit accroire tous les jours de plus en plus, si bien qu'il

avoit presque toute la cour pour ennemie. Il soutenoit cependant tout

cela avec une hauteur extraordinaire; mais il lui survint bientôt une

occasion qui fut cause de sa disgrâce, que l'on méditoit néanmoins il y

avoit déjà longtemps.

Le comte de Guiche[322], fils aîné du maréchal de Grammont, étoit

colonel du régiment des gardes du grand Alcandre, en survivance de son

père, et le grand Alcandre l'ayant exilé pour des desseins approchans de

ceux de M. de Lauzun, c'est-à-dire pour avoir osé aimer la femme de

Monsieur, enfin, à la considération du maréchal, pour qui le grand

Alcandre avoit beaucoup d'amitié, il permit à son fils de revenir, à

condition néanmoins qu'il se déferoit de sa charge. Or, la charge du

comte de Guiche étant sans contredit la plus belle et la plus

considérable de toute la cour[323], ceux qui avoient du crédit auprès du

grand Alcandre y prétendoient; M. de Lauzun entre autres, que le grand

Alcandre avoit fait il n'y avoit pas long-temps capitaine de ses gardes.

Cependant il n'osoit la lui demander, soit qu'il se fût aperçu qu'il

commençoit à n'être plus si bien dans son esprit qu'il avoit été

autrefois, ou qu'il ne voulût pas à toute heure et à tous momens

l'importuner de nouvelles grâces.

[Note 322: L'histoire de ses amours et de sa disgrâce est l'objet du

premier pamphlet de ce volume.]

[Note 323: «Le régiment des gardes françoises est le premier et le plus

considérable de l'infanterie. Il est composé de trente compagnies, et

chaque compagnie de deux cents hommes.» (_État de la France._)--D'après

Saint-Simon (t. 20, édit. Sautelet), ce n'est pas la charge de colonel

du régiment des gardes, mais celle de grand-maître de l'artillerie,

qu'auroit poursuivie Lauzun. Cf. ci-dessus, p. 390, _note_ 1.]

Il avoit fait la paix en apparence avec madame de Montespan, qui, pour

le faire donner plus adroitement dans le panneau, avoit fait semblant de

lui pardonner. M. de Lauzun, croyant donc qu'elle ne lui refuseroit pas

son entremise, la pria de vouloir le servir en cette rencontre, mais de

ne pas dire au grand Alcandre qu'il lui eût fait cette prière. Madame de

Montespan le lui promit; mais, allant en même temps trouver le grand

Alcandre, elle lui dit que M. de Lauzun n'étoit plus rien que mystère;

qu'il lui avoit fait promettre de lui demander la charge du comte de

Guiche, mais qu'il avoit exigé en même temps de ne lui pas dire qu'il

l'en avoit priée; qu'elle ne concevoit pas pourquoi tous ces détours

avec un prince qui l'avoit comblé de tant de grâces, et qui l'en

combloit encore tous les jours; que, quoiqu'il n'y eût pas lieu de

croire qu'il avoit pu avoir de méchants desseins en demandant cette

charge, néanmoins elle ne la lui accorderoit pas si elle étoit à sa

place, puisque toutes les bontés qu'il avoit pour lui méritoient bien du

moins que pour toute reconnoissance il fît paroître plus de franchise.

Quoique le procédé de M. de Lauzun ne fût rien dans le fond, comme

madame de Montespan néanmoins y donnoit les couleurs les plus noires

qu'il lui étoit possible, le grand Alcandre y fit réflexion, et,

témoignant à madame de Montespan qu'il ne pouvoit comprendre le dessein

que M. de Lauzun pouvoit avoir, elle lui conseilla de lui en parler

lui-même, pour voir s'il useroit toujours des mêmes détours. Le grand

Alcandre approuva ce conseil, et, s'étant enfermé avec M. de Lauzun dans

son cabinet, après lui avoir parlé de choses et d'autres, il l'entretint

de tous ceux qui aspiroient à la charge du comte de Guiche, lui disant

que son dessein n'étoit pas d'en gratifier aucun, parce qu'ils ne lui

sembloient pas avoir assez d'expérience pour remplir une si grande

charge.

M. de Lauzun, ravi de voir le grand Alcandre dans ces sentimens, tâcha

de l'y confirmer, ajoutant à ce qu'il avoit dit de ces personnes-là

quelque chose à leur désavantage. Mais, comme il ne venoit point à ce

que le grand Alcandre désiroit de lui, c'est-à-dire à lui demander si

elle ne l'accommoderoit pas, et s'il n'avoit pas envie de l'avoir

lui-même, M. de Lauzun lui répondit qu'après avoir reçu tant de grâces

de Sa Majesté, il n'avoit garde d'en prétendre de nouvelles; qu'ainsi il

osoit lui assurer qu'il n'en avoit pas eu seulement la pensée, se

rendant assez de justice pour savoir qu'il y en avoit mille autres qui

en étoient plus dignes que lui.--Cette modestie vous sied bien, répondit

un peu froidement le grand Alcandre; à quoi il ajouta que cependant

madame de Montespan lui avoit parlé pour lui, ce qu'il ne croyoit pas

qu'elle eût fait s'il ne l'en avoit priée; qu'il ne concevoit pas

pourquoi il faisoit mystère d'une chose à laquelle il pouvoit prétendre

préférablement à tant d'autres, et qu'il vouloit qu'il lui en dît la

vérité. M. de Lauzun, se voyant pressé de cette sorte par le grand

Alcandre, lui jura tout de nouveau qu'il n'y avoit jamais pensé; sur

quoi le grand Alcandre, prenant tout d'un coup un air à le faire

trembler, lui dit qu'il s'étonnoit extrêmement de la hardiesse qu'il

avoit de lui mentir avec tant d'impudence; qu'il n'avoit que faire de

déguiser davantage; que madame de Montespan lui avoit tout dit, et qu'il

pouvoit s'assurer qu'il n'auroit jamais aucune confiance en tout ce

qu'il lui pourroit dire. En même temps il se leva, et l'ayant congédié

sans vouloir entendre ses excuses, M. de Lauzun s'en alla plein de

désespoir et de rage.

Il rencontra, au sortir du cabinet du grand Alcandre, le duc de

Créqui[324], qui, le voyant tout changé, lui demanda ce qu'il avoit; à

quoi il lui répondit qu'il étoit un malheureux, qu'il avoit la corde au

cou, et que celui qui voudroit l'étrangler seroit le meilleur de ses

amis. Il s'en fut de là chez madame de Montespan, où il n'y eut sorte

d'injures qu'il ne lui dît, et même de si grossières, qu'on n'eût jamais

cru que c'étoit un homme de qualité qui les eût pu avoir à la bouche.

Madame de Montespan lui dit que, si ce n'étoit qu'elle espéroit que le

grand Alcandre lui en feroit justice, elle le dévisageroit à l'heure

même, mais qu'elle vouloit bien s'en remettre à lui.

[Note 324: Le duc de Créqui avoit été un des quatre gentilshommes qui

avoient parlé au roi en faveur du mariage de Lauzun et de Mademoiselle.]

Après qu'il lui eut encore dit tout ce que le désespoir et la rage

peuvent inspirer de plus sale et de plus vilain, il s'en fut chez

mademoiselle de Montpensier, qu'il ne put caresser comme il avoit

accoutumé, tant l'abattement de l'esprit avoit contribué à celui du

corps. Cependant, comme la princesse n'y trouvoit pas son compte, elle

voulut savoir d'où cela provenoit, lui jurant que la chose seroit bien

difficile si elle ne tâchoit d'y apporter remède. M. de Lauzun, se

croyant obligé de lui dire ce que c'étoit, lui fit part de la

conversation qu'il avoit eue avec le grand Alcandre, et de la visite

qu'il avoit rendue ensuite à madame de Montespan, ne lui cachant rien de

tout ce qu'il lui avoit dit de désobligeant.

La princesse, à qui l'âge avoit donné plus d'expérience qu'à lui, qui

naturellement avoit beaucoup d'esprit, mais fort peu de jugement, le

blâma de ce qu'il avoit fait, lui disant que toutes vérités n'étoient

pas toujours bonnes à dire. Elle appréhenda le ressentiment du grand

Alcandre, et, dans la crainte qu'elle avoit que cette conjoncture ne fût

nuisible à ses plaisirs, elle fit ce qu'elle put pour en prendre

toujours par provision, de peur qu'il ne lui fût pas permis d'en prendre

toutes fois et quantes qu'elle en auroit la volonté.

Eh effet, le grand Alcandre ayant su que M. de Lauzun, nonobstant ses

ordres réitérés tant de fois, s'étoit encore déchaîné contre madame de

Montespan, résolut de le faire arrêter[325]. Les remontrances de M. de

Louvois, qui ne cessoit de lui représenter qu'il ne pourroit ramener

autrement cet esprit à la raison, y servirent beaucoup. Enfin, après

avoir vaincu tous les retours qu'il avoit encore pour cet indigne

favori, l'ordre en fut donné au chevalier de Fourbin[326], major des

gardes du corps, qui se transporta à l'heure même chez M. de Lauzun, où,

ayant appris qu'il étoit allé à Paris, il laissa un garde en sentinelle

à la porte, avec ordre de le venir avertir dès le moment qu'il seroit

revenu. M. de Lauzun arriva une heure après, et le garde en étant venu

avertir le chevalier de Fourbin, il posa des gardes autour de la maison,

puis entra dedans et le trouva auprès du feu, qui ne songeoit guère à

son malheur, car d'aussi loin qu'il le vit venir, il s'enquit de lui ce

qui l'amenoit, et s'il ne venoit point de la part du grand Alcandre pour

lui dire de le venir trouver. Le chevalier de Fourbin répondit que non,

mais qu'il lui envoyoit demander son épée; qu'il étoit fâché d'être

chargé d'une telle commission, mais que, comme il étoit obligé de faire

ce que son maître lui commandoit, il n'avoit pu s'en dispenser.

[Note 325: Mademoiselle de Montpensier semble douter de la part que prit

madame de Montespan à la disgrâce du Lauzun: «On croyoit, dit-elle, que

madame de Montespan, qui avoit été fort de ses amies, avoit changé. On

n'en disoit pas la raison: on ne doit pas croire que mon affaire, qui ne

paroissoit point être désagréable au Roi, l'ait pu être à elle.... Je

crois que ce fut son malheur seul qui lui attira celui-là.» Cependant

Mademoiselle n'ignoroit pas les rapports de Lauzun avec madame de

Montespan: «Il avoit, à ce que l'on dit, souvent des démêlés avec madame

de Montespan. Cela n'est pas venu à ma connoissance, et je ne m'en suis

pas informée.» On voit que mademoiselle de Montpensier s'aveugloit

volontairement (_Mém._, VI, 346-348). Segrais, confident de mademoiselle

de Montpensier et disgracié par elle, parce qu'il lui parloit trop

franchement au sujet de Lauzun, s'explique ainsi sur l'arrestation de

celui-ci: «Lorsque M. de Lauzun sut que c'étoit madame de Montespan qui

avoit empêché que son mariage ne s'accomplît avec Mademoiselle, il

conçut une haine implacable contre elle et il commença à se déchaîner

contre sa conduite, non-seulement dans toutes les occasions et dans

toutes les compagnies où il se trouvoit, mais encore à deux pas d'elle,

de telle manière qu'elle avoit entendu dire des choses très cruelles de

sa personne. Madame de Maintenon, qui étoit auprès de madame de

Montespan, sachant que le Roi avoit résolu de faire la guerre aux

Hollandois, comme il la fit en 1672, lui demanda ce qu'elle prétendoit

devenir lorsque la guerre seroit déclarée, et si elle ne considéroit pas

que M. de Lauzun, qui étoit si bien dans l'esprit du Roi et qui auroit

lieu d'entretenir souvent le Roi par le rang que sa charge lui donnoit,

lui rendroit de mauvais offices pendant qu'elle resteroit à Versailles.

Madame de Montespan, effrayée par les sujets de crainte que madame de

Maintenon venoit de lui dire, lui demanda quel remède on pourroit y

apporter. Elle répondit que c'étoit de le faire arrêter, et qu'elle en

avoit un beau prétexte, en représentant au Roi toutes les indignités

dont elle savoit que M. de Lauzun la chargeoit tous les jours, et qu'il

n'en falloit pas davantage pour obliger le Roi de la délivrer d'un

ennemi si redoutable. Elle fit ses plaintes et M. de Lauzun fut arrêté.»

(_Mém. anecdotes_ de Segrais; œuvres, Paris, 1755, in-12, t. 2, p. 92.)]

[Note 326: L'_État de la France_ de 1669 et années suivantes mentionne

en effet le chevalier de Fourbin ou Forbin comme «major, reçu

lieutenant, et précédant tous les lieutenants reçus depuis lui.»

Melchior, chevalier de Forbin, étoit fils du marquis Gaspard de

Forbin-Janson et de Claire de Libertat, sa seconde femme; son frère

aîné, marquis de Janson, étoit gouverneur d'Antibes, et son frère le

plus jeune, cardinal évêque de Beauvais. Le chevalier de Forbin fut tué

au combat de Casano. (_Saint-Simon._)]

Il est aisé de juger de la surprise de M. de Lauzun à un compliment, si

peu attendu; car, quoiqu'il eût donné lieu au grand Alcandre d'en user

encore plus rigoureusement avec lui, comme on ne se rend jamais justice,

et que d'ailleurs on se flatte toujours, il croyoit que l'amitié qu'il

lui avoit toujours témoignée prévaudroit pardessus son ressentiment. Il

demanda au chevalier de Fourbin s'il n'y avoit pas moyen qu'il lui pût

parler; mais lui ayant dit que cela lui étoit défendu, il s'abandonna au

désespoir. On le garda à vue pendant toute la nuit, comme on eût pu

faire l'homme du monde le plus criminel; et le chevalier de Fourbin

l'ayant remis le lendemain entre les mains de M. d'Artagnan[327],

capitaine-lieutenant de la première compagnie des mousquetaires du grand

Alcandre, M. de Lauzun se crut perdu, parce que M. d'Artagnan n'avoit

jamais été de ses amis. Ainsi, il se mit dans l'esprit qu'on ne l'avoit

choisi que pour lui faire pièce; inférant en même temps que, pour le

traiter avec tant de cruauté, il falloit que ses ennemis eussent prévalu

entièrement sur l'esprit du grand Alcandre.

[Note 327: Il y avoit deux compagnies de mousquetaires à cheval, et

toutes deux avoient pour capitaine le roi; le capitaine lieutenant de la

première étoit Charles de Castelmar, seigneur d'Artagnan, dont Gatien

des Courtils a publié les mémoires apocryphes; le capitaine lieutenant

de la seconde étoit un Colbert.]

M. d'Artagnan, ayant pris les ordres de M. de Louvois, par le

commandement du grand Alcandre, conduisit M. de Lauzun à Pierre-Encise,

et de là à Pignerolles[328], où on l'enferma dans une chambre grillée,

ne lui laissant parler à qui que ce soit, et n'ayant que des livres pour

toute compagnie, avec son valet de chambre, à qui l'on annonça que, s'il

vouloit demeurer avec lui, il falloit se résoudre à ne point sortir. Le

chagrin qu'il eut de se voir tombé d'une si haute fortune dans un état

si déplorable, le réduisit bientôt à une telle extrémité qu'on désespéra

de sa vie. Il tomba même en léthargie; de sorte qu'on dépêcha un

courrier au grand Alcandre pour lui donner avis de sa mort. Mais, six

heures après, il en vint un autre qui apprit sa résurrection, dont on ne

témoigna ni joie ni chagrin, j'entends dans le général, chacun le

comptant déjà comme un homme mort au monde, ce qui faisoit qu'on n'y

prenoit plus d'intérêt.

[Note 328: La citadelle de Pignerolles avoit pour gouverneur M. de

Saint-Mars. Lauzun y trouva Fouquet, avec qui il avoit été brouillé pour

je ne sais quelle galanterie, et avec qui il se réconcilia. Ils

mangeoient presque tous les jours ensemble, dit Mademoiselle. Mais avant

d'obtenir cette faveur, Lauzun avoit pu déjà, à force de patience, de

ruse et d'industrie, entrer en correspondance avec Fouquet. C'est un

passage charmant dans Saint-Simon que celui où l'on voit Lauzun raconter

son élévation, et son mariage rompu avec Mademoiselle, à Fouquet, qui ne

l'en peut croire, et le plaint d'une captivité qui lui a fait perdre la

tête. On eut toutes les peines du monde à le désabuser. (_Saint-Simon_,

XX, 438.)]

Cependant, mademoiselle de Montpensier, étant au désespoir que les

plaisirs à quoi elle s'étoit attendue avec lui fussent disparus si tôt,

souffroit d'autant plus qu'elle osoit moins le faire paroître. Ses

bonnes amies faisoient cependant tout ce qu'elles pouvoient pour adoucir

sa douleur; mais comme elles n'étoient pas toujours avec elle, et

surtout la nuit, pendant laquelle la maladie qu'elle avoit est toujours

la plus pressante, elles contribuoient plutôt à la rendre plus

malheureuse, en la faisant ainsi ressouvenir de son malheur, qu'elles ne

lui apportoient du soulagement. Son plus grand mal étoit cependant de

n'oser se plaindre; car, comme son mariage étoit secret, elle jugeoit

bien qu'il falloit que ses peines fussent secrètes, si elle ne vouloit

se résoudre d'apprêter à rire, non seulement à ses ennemis, mais encore

à toute la France, qui avoit les yeux tournés sur elle pour voir de

quelle façon elle recevroit la disgrâce de son bon ami. Cela ne

l'empêcha pourtant pas de prendre l'homme d'affaires de M. de Lauzun,

dont elle fit son intendant, et de recevoir à son service son écuyer et

ses plus fidèles domestiques, qui furent ravis de pouvoir surgir à ce

port après le naufrage de leur maître.

Cependant le grand Alcandre, ni plus ni moins que si M. de Lauzun n'eût

jamais été son favori, écoutoit tout ce qu'on lui en disoit sans en être

touché, et même sans y répondre; ce qui étoit cause que ceux qui étoient

encore de ses amis, dont le nombre néanmoins étoit très petit, n'osoient

plus lui en parler. On n'osoit même presque plus lui demander la charge

du comte de Guiche, parce que, chacun sachant que ç'avoit été là la

pierre d'achoppement, on craignoit qu'elle ne fît le même effet pour les

autres qu'elle avoit fait pour lui. Comme on étoit cependant tous les

jours dans l'attente pour voir à qui le grand Alcandre la donneroit, on

fut tout surpris qu'un matin, à son lever, il dit au duc de La

Feuillade[329], que, s'il pouvoit trouver cinquante mille écus, il lui

donneroit le reste pour avoir la charge du comte de Guiche, à qui il

falloit compter six cent mille francs avant d'avoir sa démission. Le duc

de la Feuillade répondit en riant au grand Alcandre qu'il les trouveroit

bien s'il lui vouloit servir de caution; et après l'avoir remercié

sérieusement de la grâce qu'il lui faisoit, il prit congé de lui pour

aller chercher à Paris la somme qu'il lui demandoit.

[Note 329: Il avoit ce titre depuis janvier 1672, que sa femme,

Charlotte Gouffier, lui avoit apporté le duché de Roannez par la cession

volontaire que lui en avoit faite Artus Gouffier, duc de Roannez, son

frère. Le Roi approuva cette cession par lettres du mois d'août 1666.

Cf. I, p. 243.]

Comme la nouvelle de ce que le grand Alcandre faisoit pour lui s'étoit

répandue parmi les courtisans, il en trouva un grand nombre dans

l'antichambre et sur le degré, qui lui en vinrent faire leurs

complimens. Mais les ayant à peine écoutés, il s'en retourna avec son

air brusque dans la chambre du grand Alcandre, à qui il dit qu'on

n'avoit plus que faire d'avoir recours aux saints pour voir des

miracles; que Sa Majesté en faisoit de plus grands que tous les saints

du paradis; que quand il étoit arrivé le matin à son lever, il n'avoit

été regardé de personne, parce que personne ne croyoit que Sa Majesté

dût faire ce qu'elle avoit fait pour lui; mais que chacun n'avoit pas

plustôt entendu la grâce qu'elle lui avoit accordée, qu'on s'étoit

empressé à l'envi l'un de l'autre de lui faire des offres de service,

mais des offres de service à la mode de la cour, c'est-à-dire sans que

pas un lui eût offert sa bourse pour y pouvoir prendre les cinquante

mille écus dont il avoit tant de besoin.

Le grand Alcandre se mit à rire de la saillie du duc de la Feuillade,

et, voyant qu'il s'en retournoit avec autant de précipitation qu'il

étoit venu, il lui dit de ne s'en pas aller si vite, s'il n'avoit que

faire à Paris que pour aller chercher de l'argent; qu'il consentoit de

lui en prêter, mais à condition qu'il le lui rendroit quand il se

trouveroit en état. Ainsi le grand Alcandre, ayant abaissé en un jour

son favori, en éleva un autre presque en aussi peu de temps: car il est

constant que le matin que le grand Alcandre fit ce présent au duc de la

Feuillade, il étoit si mal dans ses affaires, que, lui étant mort un de

ses chevaux de carrosse, il n'avoit point trouvé d'argent chez lui pour

en ravoir un autre.

Quoique la disgrâce de M. de Lauzun eût privé les dames de la cour d'un

de leurs meilleurs combattans, comme, d'un moment à l'autre, il s'en

présente là de tout frais, la vigueur de ceux-ci les consola de la perte

de l'autre, et elles ne l'eurent pas plutôt perdu de vue qu'elles ne

songèrent plus à ses bravoures. Parmi les jeunes gens qui se

présentèrent pour remplir sa place, le duc de Longueville[330] étoit

sans doute le plus considérable pour le bien et pour la naissance: car

il descendoit de princes qui avoient possédé la couronne avant qu'elle

tombât dans la branche du grand Alcandre, et il avoit bien six cent

mille livres de rente en fonds de terre pour soutenir une origine si

illustre. Pour ce qui est de sa personne, sa jeunesse, accompagnée d'un

je ne sais quoi, la rendoit toute charmante. Ainsi, quoiqu'il ne fût ni

de si belle taille ni de si grand air que beaucoup d'autres, il ne

laissoit pas de plaire généralement à toutes les femmes: de sorte qu'il

ne parut pas plutôt à la cour qu'elles firent toutes des desseins sur sa

personne.

[Note 330: Charles-Paris d'Orléans, duc de Longueville, second fils

d'Henri II d'Orléans-Longueville et d'Anne-Geneviève de Bourbon, sœur du

grand Condé; son frère aîné s'étant fait prêtre, Charles-Paris avoit

hérité du nom et des biens immenses de son frère.]

La maréchale de La Ferté[331] fut de celles-là, et, trente-sept ou

trente-huit ans[332] qu'elle avoit sur la tête ne lui permettant pas

d'espérer qu'il la préférât à tant d'autres qui étoient plus jeunes et

plus belles qu'elle, elle crut qu'elle ne feroit point mal de lui faire

quelques avances, et que les avances pourroient lui tenir lieu de

mérite. Comme on jouoit chez elle, et que c'étoit le rendez-vous de tous

les honnêtes gens et de tous ceux qui n'avoient que faire, elle pria le

duc de Longueville[333] de la venir voir; et, lui ayant marqué une

heure, pour le lendemain, où il ne devoit encore y avoir personne, elle

eut le plaisir de l'entretenir tout à son aise. Cependant ce fut avec

peu de profit, car le jeune prince étoit encore si neuf dans les

mystères amoureux, qu'il n'entendit ni ce que cent œillades ni ce que

cent minauderies lui vouloient dire, et qui en eussent néanmoins assez

averti un autre qui en auroit été mieux instruit que lui.

[Note 331: Henri de Saint-Nectaire ou Senneterre, duc, pair et maréchal

de France, veuf en 1654 de Charlotte de Bauves, épousa en secondes noces

(25 avril 1655) Madelaine d'Angennes de La Loupe, née en 1629 et plus

jeune que lui de vingt-neuf ans, qui rendit son nom célèbre. Sœur de la

comtesse d'Olonne (voy. I, p. 5), elle se distingua par les mêmes

scandales. Elle aura son histoire.]

[Note 332: C'est quarante-trois ans qu'il faudroit dire.]

[Note 333: Le duc de Longueville, né le 29 juillet 1649, avoit alors

près de vingt-trois ans. «Il avoit, dit mademoiselle de Montpensier, le

visage assez beau, une belle tête, de beaux cheveux, une vilaine taille.

Les gens qui le connoissoient particulièrement disent qu'il avoit

beaucoup d'esprit; il parloit peu; il avoit l'air de mépriser, ce qui ne

le faisoit pas aimer.» (_Mém._ de Montp., VI, 359.)]

Cependant, comme la maréchale, toute vieille qu'elle étoit, ne lui avoit

pas déplu, il la fut revoir le lendemain à la même heure; et, la

trouvant à sa toilette, il lui dit qu'il lui vouloit faire présent d'une

poudre admirable. La maréchale lui demanda quelle poudre c'étoit, et, le

duc de Longueville lui ayant dit que c'étoit de la poudre de

Polleville[334], à peine eut-il lâché la parole qu'elle s'écria qu'elle

le dispensoit de lui en envoyer; que c'étoit une poudre abominable, et

qu'il faudroit faire brûler celui qui l'avoit inventée. Elle demanda

aussitôt au duc de Longueville s'il s'en servoit, et, le duc lui ayant

dit qu'oui, elle lui dit de ne la pas approcher, et que cette poudre

étoit pire que la peste. Le duc, qui ne savoit ce que cela vouloit dire,

la pria de lui expliquer cette énigme; et, la maréchale lui demandant

s'il n'avoit pas entendu parler de ce qui étoit arrivé au comte de

Saulx[335], comme il lui eut répondu que non, elle lui dit qu'il n'avoit

qu'à le lui demander à lui-même, et qu'après cela elle ne croyoit pas

qu'il mît encore de la poudre de Polleville.

[Note 334: Le fait dont il est ici parlé sommairement est rapporté tout

au long dans le pamphlet des _Vieilles amoureuses_, qu'on lira dans ce

recueil.]

[Note 335: Le comte de Saulx, plus tard duc de Lesdiguières, étoit fils

de François de Lesdiguières, fils lui-même du maréchal de Créqui et de

Madelaine de Bonne. Le comte de Saulx épousa Paule-Marguerite-Françoise

de Gondi de Retz, nièce de Paul de Gondy, second cardinal de Retz.]

Elle ne voulut jamais lui rien dire davantage jusques à ce qu'elle fût

coiffée; mais, celle qui la coiffoit s'en étant allée, elle lui dit,

après cela, que, le comte de Saulx ayant eu un rendez-vous avec madame

de Cœuvres[336], il n'en étoit pas sorti à son honneur à cause du

Polleville, et qu'elle croyoit bien qu'il lui en pourroit arriver autant

s'il se trouvoit en pareille rencontre. Ce reproche fit rire le duc de

Longueville, et, comme la force de sa jeunesse lui faisoit croire qu'il

ne haïssoit pas là maréchale, qu'il avoit trouvée jolie femme à son

miroir, il lui dit qu'il avoit mis ce jour-là du Polleville, mais qu'il

parieroit bien qu'il ne lui arriveroit pas le même accident qui étoit

arrivé au comte de Saulx. Là-dessus, il se mit en état de la caresser,

et la maréchale, feignant de lui savoir mauvais gré de sa hardiesse,

pour l'animer encore davantage, se défendit jusques à ce qu'elle fût

proche d'un lit, où elle se laissa tomber. Elle éprouva là que ce qui se

disoit du comte de Saulx étoit un effet de sa foiblesse, et non pas du

Polleville, comme il avoit été bien aise de le faire accroire.

[Note 336: Madame de Cœuvres étoit Magdeleine de Lyonne; elle avoit

épousé, le 10 février 1670, François-Annibal d'Estrées, troisième du

nom, petit-fils du maréchal.]

Le duc de Longueville, ravi de son aventure, en usa en jeune homme, ce

qui ne déplut pas à la maréchale, qui lui recommanda le secret, lui

faisant entendre qu'elle avoit affaire à un mari difficile et qui

n'entendroit point de raillerie s'il venoit à découvrir qu'ils eussent

commerce ensemble. Le duc de Longueville lui promit d'en user sagement,

et qu'elle auroit lieu d'en être contente; mais il lui recommanda, de

son côté, de ne lui point faire d'infidélité, ajoutant qu'il

l'abandonneroit dès le moment qu'il en reconnoîtroit la moindre chose.

Cette loi fut dure pour la maréchale, qui avoit cru jusque-là qu'un

homme étoit trop peu pour une femme; mais, comme elle aimoit le duc, et

que d'ailleurs elle venoit d'éprouver qu'il ne s'en falloit pas de

beaucoup qu'il n'en valût deux autres, elle résolut de faire effort sur

son naturel et de lui tenir parole tant qu'elle le pourroit. Ainsi, dès

ce jour-là, elle congédia le marquis d'Effiat[337], qui tâchoit de se

mettre bien auprès d'elle, et qui y auroit bientôt réussi sans la

défense du duc de Longueville.

[Note 337: Antoine Ruzé, marquis d'Effiat, né en 1638, mort en 1719,

étoit fils de Martin Ruzé, dont le frère aîné fut célèbre sous le nom de

Cinq-Mars. Sa mère étoit Isabelle d'Escoubleau de Sourdis.]

Le marquis d'Effiat étoit un petit homme têtu, brave, quoiqu'il n'aimât

pas la guerre, adonné à ses plaisirs et peu capable de raison quand il

s'étoit mis une fois une chose en tête. Il trouva de la dureté dans le

commandement de la maréchale, avec qui il s'étoit vu à la veille de la

conclusion; et, ne doutant point qu'il n'y eût quelque autre amant en

campagne, il soupçonna aussitôt le duc de Longueville. Ses soupçons

étant tombés sur lui, quoique cette dame en vît bien d'autres, il fut

fâché d'avoir affaire à un prince avec qui il n'osoit se mesurer sans

s'exposer à d'étranges suites. Cependant, sa passion étant plus forte

que sa raison, il vouloit, ayant que de le quereller, savoir au vrai

s'il ne se méprenoit pas; et, ayant mis pour cela des espions en

campagne, il fut averti d'un rendez-vous que ces amans avoient pris

ensemble, et il se trouva lui-même devant la porte en gros manteau, afin

d'être plus sûr si cela étoit vrai ou non. Comme il eut vu de ses

propres yeux qu'on ne lui avoit dit que la vérité, il résolut de

quereller le duc de Longueville à la première occasion; et, l'ayant

rencontré bientôt après, il lui dit à l'oreille qu'il le vouloit voir

l'épée à la main. Le duc de Longueville lui répondit, sans s'émouvoir,

qu'il devoit apprendre à se connoître; qu'il se pouvoit battre contre

ses égaux, mais que, pour lui, il avoit appris à ne se jamais commettre

avec des gens dont il n'y avoit pas longtemps qu'on connoissoit les

ancêtres.

Ce reproche fut sensible au marquis d'Effiat, de l'extraction duquel

l'on n'avoit pas grande opinion dans le monde[338]. Cependant, comme il

n'étoit pas tout seul dans l'endroit où il avoit parlé au duc de

Longueville, il s'éloigna sans faire semblant de rien et sans même

donner aucun soupçon de ce qu'il lui avoit dit. Le duc de Longueville

sortit peu de temps après; mais comme il avoit quantité de pages et de

laquais à sa suite, d'Effiat crut à propos d'attendre une occasion plus

favorable pour tirer raison et de l'injure qu'il venoit de recevoir et

du vol qu'il lui avoit fait de sa maîtresse.

[Note 338: L'origine de cette maison ne remonte qu'au milieu du XVIe

siècle; et le marquis d'Effiat, petit-fils du maréchal, n'étoit que le

sixième dans les listes généalogiques de la famille, qui, du reste,

alliée aux Sourdis, comme nous avons vu, l'étoit aussi aux Montluc.]

Cependant le duc de Longueville, voyant que d'Effiat n'étoit point venu

après lui, prit pour un effet de son peu de courage ce qui n'étoit qu'un

effet de son jugement, si bien qu'il commença à en faire des médisances,

lesquelles étant rapportées à d'Effiat le mirent dans un tel excès de

colère qu'il résolut de se perdre ou d'en tirer vengeance. Pour cet

effet il dépêcha deux ou trois espions pour savoir quand le duc de

Longueville sortiroit tout seul, ce qui lui arrivoit souvent, ayant,

outre l'intrigue de la maréchale, quelques amourettes en ville qui lui

donnoient de l'occupation. Deux ou trois jours après, un de ces espions

l'étant venu avertir que le duc étoit sorti tout seul en chaise, et

étoit allé à quelque découverte, il se fut poster sur son chemin,

tellement que, comme il s'en revenoit à deux heures après minuit, il se

présenta devant lui, tenant un bâton d'une main et l'épée de l'autre,

lui criant de sortir de sa chaise, sinon qu'il le maltraiteroit. Le duc

de Longueville, ayant fait en même temps arrêter ses porteurs, voulut

mettre l'épée à la main; mais d'Effiat le chargeant devant qu'il eût le

temps de la tirer du fourreau, il lui donna quelques coups de cannes; ce

que voyant les porteurs, ils tirèrent les bâtons de la chaise et

alloient assommer d'Effiat, s'il n'eût jugé à propos d'éviter leur furie

par une prompte fuite.

Il est aisé de comprendre le désespoir du duc après un affront si

sensible, et combien il désira de se venger. Il défendit aux porteurs de

chaise de parler jamais de cette aventure, et n'en parlant lui-même qu'à

un de ses bons amis, celui-ci lui conseilla de se donner de garde de

s'en plaindre: car, quoique le grand Alcandre n'eût pas manqué d'en

faire une punition exemplaire, comme il ne croyoit pas qu'un prince à

qui on avoit fait un tel affront pût se venger par le ministère

d'autrui, il lui dit qu'il n'y avoit rien à faire que de faire

assassiner son ennemi. En effet, c'étoit le seul parti qu'il y avoit à

prendre en cette occasion: car, quoiqu'il ne soit pas généreux de faire

des actions de cette nature, toutefois, comme c'eût été s'exposer à être

battu que de prendre d'Effiat en brave homme, il n'étoit pas juste, et

surtout à un prince, de recevoir deux affronts en un même temps.

Quoi qu'il en soit, le duc s'étant déterminé à suivre ce conseil, il ne

chercha plus que les occasions de le faire réussir. Mais c'étoit une

chose bien difficile, parce que d'Effiat, après avoir fait une pareille

folie, n'alloit plus que bien accompagné et se tenoit sur ses gardes.

Cependant il arriva que la maréchale de La Ferté devint grosse, ce[339]

qui alarma extrêmement cette dame: car il faut savoir qu'elle ne

couchoit point avec son mari, qui étoit un vieux goutteux, grand chemin

du cocuage, surtout quand on a une femme de bon appétit, comme étoit la

maréchale.

[Note 339: Tout le passage qui suit, entre crochets, manque à l'édition

de 1754; mais il se trouve dans les éditions antérieures, 1709, 1740,

etc.]

Ainsi elle s'imaginoit avec raison que, s'il venoit à le savoir, il

l'enfermeroit aussitôt pour toute sa vie, si bien qu'il lui fallut user

de grande précaution pour le lui cacher. Mais elle le découvrit au duc

de Longueville, qui, ravi de se voir renaître, quoiqu'il ne fût encore

qu'un enfant lui-même, en aima plus tendrement la maréchale. Comme elle

fut grosse de quatre ou cinq mois, elle ne voulut plus se commettre à

aller dans la chambre du maréchal, et, demeurant à jouer toute la nuit,

elle restoit le jour au lit, où elle se faisoit apporter à manger, et ne

se levoit point que les joueurs ne revinssent, devant qui elle ne

bougeoit point de son fauteuil, de peur qu'ils ne vinssent à découvrir

le sujet de ses inquiétudes.

Quoique le maréchal ne se défiât de rien, il ne laissa pas de trouver à

redire à cette manière de vivre, et, lui ayant fait dire qu'il seroit

bien aise de lui parler, elle se hasarda à venir dans sa chambre, où il

lui lava la tête comme il faut. Mais la maréchale, qui ne demandoit

qu'un prétexte pour n'y plus revenir, feignant d'être fort offensée de

ses corrections, les reçut tout en colère; si bien que la conversation

s'échauffant de paroles à autres, ils se dirent l'un et l'autre beaucoup

de pauvretés: ce qui donna lieu à la maréchale de lui dire qu'elle lui

permettoit de la quereller quand elle le reviendroit voir. Et, sortant

en même temps de la chambre, elle n'y remit le pied qu'après ses

couches.

Comme elle fut à six semaines ou deux mois près de son terme, elle

feignit une indisposition pour se délivrer de la compagnie qui

l'accabloit. Enfin, le terme étant venu, elle accoucha[340] dans sa

maison, tout de même que si elle eût été grosse de son mari.

[Note 340: Cet enfant, nommé Charles-Louis d'Orléans, chevalier de

Longueville, fut tué au siége de Philisbourg en novembre 1688.]

Ce fut Clément qui l'accoucha, et le duc de Longueville, qui étoit

présent à l'accouchement, lui fit promettre le secret, moyennant deux

cents pistoles qu'il lui donna.

Cependant il venoit souvent de pareilles aubaines à cet accoucheur; car

peu de temps après, madame de Montespan étant encore devenue grosse du

grand Alcandre[341], on eut recours à lui; de sorte qu'on le fut quérir

de la même manière et avec la même cérémonie qu'on avoit fait la

première fois. Il y eut cependant de la distinction dans la récompense,

car on lui donna cette fois-là deux cents louis d'or, au lieu qu'on ne

lui en avoit donné que cent la première fois. L'on observa toujours la

même chose tant que l'on eut besoin de lui, ayant eu jusqu'à quatre

cents louis d'or pour le quatrième enfant dont il accoucha madame de

Montespan. Mais, soit que cela parût violent à cette dame, qui

naturellement étoit fort ménagère, ou qu'elle en eût d'autres raisons,

le grand Alcandre l'ayant encore laissée grosse quelque temps après, et

étant obligé de s'en aller en campagne, elle envoya marchander avec

Clément pour lui envoyer un de ses garçons à Maintenon, où elle avoit

résolu d'aller accoucher. Elle passa là pour une des bonnes amies de la

marquise de Maintenon[342], si bien que le garçon qui l'accoucha ne sut

pas qu'il avoit accouché la maîtresse du grand Alcandre.

[Note 341: Le second enfant de madame de Montespan et de Louis XIV fut

Louis-César, comte de Vexin, abbé de Saint-Denis, né en 1672, mort le 10

janvier 1683. Elle eut ensuite: 3º Louise-Françoise, née en 1673; 4º

Louise-Marie-Anne, etc.]

[Note 342: Nous parlerons plus loin de madame de Maintenon, dans les

notes de l'historiette qui lui est consacrée.]

Cependant, pour revenir au duc de Longueville, comme il n'épioit, comme

j'ai déjà dit, que l'occasion de se venger de d'Effiat, il fut obligé de

se préparer à suivre le grand Alcandre, qui avoit déclaré la guerre aux

Hollandois. Cette campagne fut extrêmement glorieuse à ce grand prince,

mais fatale à ce duc: car, s'étant amusé à faire la débauche une heure

ou deux avant que le grand Alcandre fît passer le Rhin à ses troupes, le

vin lui fit tirer mal à propos un coup de pistolet contre les ennemis,

qui parloient déjà de se rendre; ce qui fut cause que ceux-ci firent

leur décharge sur lui et sur les principaux de l'armée du grand

Alcandre, dont il y en eut beaucoup de tués, et lui entre autres, qui

étoit cause de ce malheur[343].

La nouvelle en étant portée à Paris, la maréchale en pensa mourir de

douleur, aussi bien que plusieurs autres dames[344] qui prenoient

intérêt à sa personne. Il fut regretté d'ailleurs généralement de tout

le monde, excepté de d'Effiat, qui se voyoit délivré par là d'un

puissant ennemi. En faisant l'inventaire de ses papiers, on trouva son

testament, qu'il avoit fait avant que de partir, dans lequel on fut tout

surpris de voir qu'il reconnoissoit le fils qu'il avoit eu de la

maréchale pour être à lui, et lui laissoit cinq cent mille francs, en

cas qu'il vînt à mourir devant que d'être marié.

[Note 343: Il fut tué le 12 juin 1672, près du fort de Tolhuis, et par

sa faute, au moment où il alloit être nommé roi de Pologne. Madame de

Sévigné (_Lettre_ du 20 juin 1672) le dit expressément, d'accord avec

toutes les relations. Là aussi moururent le comte de Nogent, beau-frère

de Lauzun, le marquis de Guitry et un grand nombre d'autres

gentilshommes.]

[Note 344: Mademoiselle de Montpensier dit «qu'il étoit fort aimé des

dames. Madame de Thianges étoit fort de ses amies, la maréchale

d'Uxelles et beaucoup d'autres. Elles vouloient aller en Pologne avec

lui. Quand il mourut, elles en portèrent le deuil et témoignèrent une

grande douleur.» (_Mém._, VI, 359.)]

Comme cette nouvelle fut bientôt publiée par toute la ville, la

maréchale en fut avertie par madame de Bertillac[345], sa bonne amie,

qui, en même temps, lui dit de prendre garde qu'elle ne vînt aux

oreilles de son mari[346]. La maréchale pensa enrager, voyant que son

affaire devenoit ainsi publique; mais, comme le temps console de tout,

elle soutint cela le mieux du monde, et s'accoutuma à la fin à en

entendre parler sans en rougir. Le grand Alcandre, sachant que le duc de

Longueville avoit un fils de la maréchale, en eut beaucoup de joye; car,

comme il y avoit du rapport entre l'aventure du duc de Longueville et la

sienne, je veux dire, comme le fils que ce duc laissoit venoit d'une

femme mariée aussi bien que ceux qu'il avoit de madame de Montespan, il

voulut que cela lui servît de planche pour faire légitimer ses enfants

quand la volonté lui en prendroit. Il envoya donc ordre au Parlement de

Paris de légitimer le fils du duc de Longueville, sans qu'on fût obligé

de nommer la mère, ce qui étoit néanmoins contre l'usage et contre les

lois du royaume.

[Note 345: Femme de M. de Bertillac, qui servoit alors à l'armée de

Hollande. La _Gazette_ parle de lui deux ou trois fois dans des

circonstances insignifiantes.]

[Note 346: Le secret fut assez exactement gardé, à en croire

mademoiselle de Montpensier: «La mère du chevalier de Longueville étoit

une femme de qualité dont le mari étoit vivant. Il disoit à tout le

monde, en ce temps-là: Ne savez-vous point qui est la mère du chevalier

de Longueville? Personne ne lui répondoit, quoique tout le monde le

sût.» (_Mém._, t. 6, p. 361.)]

Quand les premiers bruits que cette nouvelle avoit apportés furent un

peu apaisés, la maréchale, qui voyoit sa réputation perdue parmi tous

les honnêtes gens, résolut de faire banqueroute à toute la pudeur qui

lui pouvoit rester. Elle tâta de tous ceux qui voulurent bien se

contenter des restes du duc de Longueville et du reste de plusieurs

autres, et, ayant lié une forte amitié avec madame de Bertillac, qui

étoit une des plus belles femmes de Paris, elles furent confidentes

l'une de l'autre et goûtèrent de bien des sortes de plaisirs. La

maréchale avoit un laquais qui fut roué, et qui avoit une des plus

belles têtes du monde; et la médisance vouloit qu'il eût part dans ses

bonnes grâces, parce qu'on voyoit qu'elle le distinguoit des autres

laquais.

Une si grande liaison de madame de Bertillac avec la maréchale ne plut

pas à M. de Bertillac, son beau-père[347], qui craignoit que pendant que

son fils étoit à l'armée, sa femme[348] ne vînt à se débaucher. Mais

c'étoit une chose faite, et elle n'avoit pu entendre parler à la

maréchale du plaisir qu'il y avoit à faire une infidélité à son mari,

sans vouloir éprouver ce qui en étoit. M. de Bertillac y tenoit la main

cependant autant qu'il lui étoit possible, avoit l'œil sur elle, et lui

recommandoit d'avoir l'honneur en recommandation; mais comme il étoit

beaucoup occupé à la garde des trésors du grand Alcandre, que ce prince

lui avoit confiés, autant il lui étoit difficile de pouvoir répondre de

la conduite de sa belle-fille, autant il étoit aisé à sa belle-fille de

lui en faire accroire.

[Note 347: M. de Bertillac le père exerçoit seul, depuis 1669, sous le

titre de garde du trésor royal, les charges de trésorier de l'épargne,

que possédoient avant lui Nicolas Jeannin de Castille, M. de Guénégaud,

frère du secrétaire d'État, et M. de La Bazinière. Lui-même avoit exercé

une de ces trois charges, avec M. de Tubeuf et M. de Lyonne, et on

trouve dans les œuvres de Scarron une épître collective qu'il leur

adresse pour se faire payer de sa pension. Nous aurons à reparler de

madame de Bertillac.]

[Note 348: Anne-Louise Habert de Montmort, fille de l'académicien de ce

nom, mariée en 1666 avec M. de Bertillac fils.]

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome II · 第 21 / 23 题