Depuis un quart d'heure, Lucien Desloges ineffablement minaude. Un
sourire de bien-être intime lui flamboie sur le visage: la volupté de
plaire à une femme savoureuse, d'être admiré, le parcourt, le hante et
l'affole. Il s'agit d'une Américaine dont l'âge flotte autour de la
trentaine et dont le minois est une effusion de grâce consciente: elle
cause d'une bouche dédaigneuse avec un mari chauve, boursouflé, vétusté.
Dans les yeux de l'éclatante jeune femme, une lueur de malice émue
clignote: ils reviennent souvent à Lucien Desloges rapide à les prendre
au vol, et parfois quelque chose de mélancolique les velouté. Alors,
délirant de fatuité repue, hypocrite, il baisse la tête et simule d'être
désolé...
Aussi, quelques distractions l'éloignent-ils d'Yvonne, que l'impatience
grille au vif. Accoudés à l'une des tables du café de la Terrasse, ils
poursuivent un entretien dolent et morne. Certains monosyllabes, tout
assaisonnés d'une oeillade subtile qu'ils fussent, ont beaucoup aiguisé
l'irritabilité de la jeune fille, trop pleins de l'oubli dont elle était
humiliée. Aux premiers instants où Lucien la délaissa pour échanger avec
l'Américaine un colloque de regards sournois et d'âmes touchées à
la surface, elle a fait taire un cri rageur de dépit au tréfonds
d'elle-même, comprimé une jalousie douloureuse. Orgueilleuse, elle a
redoublé de brillante humeur et de volubilité. Le tourment a creusé
davantage, des alternatives de chagrin et de violence l'ont amortie
ou enfiévrée. Lucien, de plus en plus lointain, fort amusé là-bas, si
laconique après la verve de tout-à-l'heure, laissant voir à l'inconnue
un regret si coquin de ne pas être près d'elle, pousse la témérité
jusqu'à l'insolence. Ce n'est plus de l'attention, du mutisme; c'est
de la contemplation, langoureuse, diluée en songe. Yvonne d'abord a le
coeur chargé d'une peine intolérable. D'un effort énergique, elle la
dompte, et un afflux de colère lui enflamme le cerveau.
--On dirait que vous êtes ennuyé! dit-elle, à peine ironique à cause
d'une lutte contre elle-même instinctive et dont elle ne s'explique pas
la vigueur.
--Ennuyé? Quelle insulte vous vous adressez! répond-il, suave.
--Alors, je me suis trompée!
--Est-il nécessaire de le dire? Peut-on s'ennuyer auprès de vous,
Yvonne?
--Vous étiez si gai, il y a quelques moments, si bavard, si...
intéressant!...
--Ah! ça, je ne suis plus intéressant? Prenez garde!
--Je vous ai insulté?
--Ce n'est pas ce que je veux dire... Je ne prétends pas... enfin...
sans l'être à chaque minute, il m'arrive d'être...
--Charmant!
--De quel ton vous l'avez dit! Comme si je ne l'étais guère...
--Vous aimez que je vous le redise, malgré ces grands airs d'homme
satisfait de ce qu'on lui donne! s'écria la jeune fille, blessée par une
oeillade soudaine et longue à l'Américaine splendide.
--Vous me croyez donc bien fat?
--Mais non, Lucien! fait-elle, désarmée.
--Mais si!
--Non, je vous le répète!
--Inutile de vous sauver, je vous tiens!
--Vous étiez guéri de votre susceptibilité, il me semble...
--On peut, sans être ombrageux et désagréable, s'insurger contre
l'accusation de fatuité, L'opinion publique, sous bien des rapports,
ne saurait m'inquiéter, mais j'abhorre qu'on me proclame un fat.
C'est inepte, déloyal, radicalement faux!... C'est de la calomnie, du
commérage, de l'envie! Qu'il est. difficile d'être respecté, jugé selon
la valeur personnelle, le naturel, la sincérité, la... On a beau...
--Ne vous indignez pas, Lucien! Pourquoi, n'est-ce pas?
Il se fâchait en définitive, la rougeur du teint passait au cramoisi
extrême. Les prunelles s'immobilisaient d'une fixité dure, les ailes du
nez battaient nerveuses, une rigidité soudaine lui concentrait le reste
du visage. La voix tendue, mordante, grinçait d'aigreur.
Puis, de la pâleur amollit tous ces traits raides: de l'amertume les
relâchait. Un désappointement venait d'apaiser l'acrimonie de Lucien. Il
a incliné son visage vers l'étrangère, soudain préoccupé de voir quel
effet sur elle avait produit le changement de physionomie, de la
langueur à l'énergie, de l'oisiveté à la pensée vivante. L'Américaine se
levait alors, désertait le café de la Terrasse, lui avait tourné le dos
sans quelle eût manifesté le plus superficiel chagrin et même l'indice
le plus imperceptible d'attention. Eh quoi! elle ne se souviendrait pas
de lui, elle partait sans adieu, sans tristesse? Ce ne pouvait être
l'indifférence, il l'avait certes remuée. Deux ou trois minutes, retenu
par la discussion belliqueuse avec sa compagne, il avait négligé la
délicieuse inconnue: le dépit motivait ce départ, cet abandon sommaire.
Rasséréné, il n'en reçut que plus béat les protestations d'Yvonne,
angoissée par le visage abattu de Lucien, repentante de sa jalousie, de
sa mesquinerie d'humeur...
--Ne soyez pas offensé, je vous en prie, disait-elle, caressante. Ce
n'est pas la première fois que je vous taquine... Nous avons eu déjà ces
querelles gentilles qui font plus de bien que de mal: elles rapprochent
davantage après avoir si peu éloigné. En un mot, je le regrette, je ne
recommencerai plus, ou plutôt, oui, je recommencerai, puisque c'est
indispensable et que ce n'est pas malin. Dites, Lucien, n'est-ce pas
amusant?
Le départ de l'Américaine lui fut une délivrance exquise. Yvonne
étincelle de gaieté, les yeux mouillés d'un pardon généreux. Son ami
n'a pas deviné la fureur jalouse: c'est préférable ainsi et rassurant!
N'abomine-t-il pas de tels reproches?
--Certains envieux m'accusent, je le sais! reprit-il, assombri.
--De quoi? interroge-t-elle, feignant d'ignorer.
--Je viens de le dire! s'exclama-t il, hébété.
--J'espérais que vous l'aviez oublié.
--A dire le vrai, les ennemis ne me chiffonnent guère... Mais, à
certains moments, ils sont encombrants, ils sont pesants sur l'âme...
--Des ennemis, Lucien? vous badinez! Mais pourquoi? Des ennemis, ça n'a
de raison d'être que pour détruire...
--Eh bien?
--On tente de vous écraser?
--Puisqu'on est lâche et injuste!...
--Mais dans quel combat êtes-vous assaillant ou assailli? On ne détruit
que les adversaires! Si vous étiez sur le gril en pleine fournaise
politique, ou si vous jouiez des coudes pour trouer votre chemin
jusqu'au premier rang d'une profession, ou si vous vous acheminiez à une
allure inquiétante vers les millions, ou si... enfin, si pour d'autres
hommes vous étiez l'obstacle à leur but, l'empêchement, à leur ambition,
je comprendrais... mais je ne vois pas... n'est-ce pas? j'ignore
comment...
--Vous hésitez: qu'est-ce que vous alliez dire?
--Comment vous pouvez avoir des ennemis!
--Ah! je n'en ai pas! On ne convoite pas ma situation, le nom que je
porte, les relations dont je m'honore, l'existence douce et raffinée qui
est la mienne! Il y a des gens qui me détestent, mademoiselle. Vous me
surprenez! Je vous croyais une jeune fille glorieuse d'elle-même: n'y en
a-t-il pas qui me tiennent rancune d'avoir mérité votre coeur?
Ces dernières paroles ont frémi d'une conviction impétueuse, indéniable.
En dépit de leur emphase, la jeune fille a tressailli de joie à cette
flatterie. A l'idée que Lucien, parce qu'il est chéri d'elle, a des
ennemis presque sûrs, elle est, comblée, elle exulte. Un contentement
si vif ne va pas sans un repentir plus aigu d'avoir été maussade,
querelleuse, détestable. Afin de cacher un peu tant de satisfaction,
elle élude le madrigal:
--Quand il s'agit de femmes, est-ce d'ennemis qu'il faut parler?
dit-elle, enjôleuse.
--Vous préférez qu'on les appelle des rivaux?
--C'est moins terrible, moins lugubre, moins solennel, moins
romanesque...
--Mais, au fond, c'est la même chose!
--Tiens, vous êtes romanesque! s'exclama-t-elle, riant éperdument, sans
qu'il y eût toutefois de la dissonance vulgaire en l'accès de plaisir.
--C'est bien vous, cela, Yvonne! Quand faites-vous la réponse à laquelle
il est normal de s'attendre? Il n'y a rien de plus déconcertant, de
plus fantaisiste que votre manière d'avoir l'esprit présent. Je ne m'y
habitue pas. C'est trompeur et stupéfiant, mais c'est charmant!
--Mais c'est vous qui vous trompez, car je ne vous trompe pas, je vous
l'assure!... Au contraire, je fais de mon mieux pour être claire et
franche.
--Si vous ne trompez pas, êtes-vous du moins charmante?
--Vous avez l'art d'expier les fautes contre la galanterie... Vous
oubliez quelque chose, cependant: cela m'alarme d'être stupéfiante. Je
ne saisis pas trop bien, et j'en ai de l'angoisse...
--De la véritable angoisse, pénétrante, cruelle?
--Celle qui est la plus insupportable, le doute...
--Vous devenez profonde!
--C'est la millième fois que j'entends dire que le doute est atroce!
--Et douter de soi-même est effroyable, n'est-ce pas? On vous torture
donc!
--Avec sauvagerie! dit-elle, joyeuse.
--Puisque vous êtes charmante, cela dit tout: il n'y a pas d'autre
soulagement à vous donner!
--Stupéfier quelqu'un, ce n'est pas le rendre stupide? Je croyais... Ce
ne serait guère un don populaire!...
--Sans doute, mais il y a un genre de stupéfaction qui est l'admiration
la plus absolue. Oui, mademoiselle, on vous admire jusqu'à en être
stupide!
--C'est bien l'unique circonstance où vous l'êtes!
--Où vous me croyez finaud de l'être, plutôt...
--Ah! l'adroite riposte!
--Ah! la gentille vaniteuse!
--Comment cela? dit-elle, agressive.
--Encore une volte-face d'humeur insolite, inexplicable, je suppose?
--Oui, vous n'êtes pas stupéfait?
--Stupide, irrémédiablement stupide, cette fois-ci, je l'avoue franc et
net... j'ai perdu la voie...
--Il est pourtant facile de la retrouver!
--Guidez-moi par cette main-là, si mignonne, si nerveuse, si exquise!
--Vous ne m'échapperez pas!... Votre compliment de tout à l'heure
n'avait pas le sens commun! Je l'ai accueilli à titre de badinage.
L'admiration, autant que vous le disiez, c'est de l'extase. On ne ravit
pas les gens à propos de tout et à propos de rien... Or, vous étiez
sérieux, si je puis encore me rendre compte de quelque chose...
--Quelle indignation! Et parce que j'ai déclaré ma pensée intime! Ce
n'était qu'une manière d'exprimer combien le charme de votre esprit est
divers, inépuisable, compliqué, c'est-à-dire adorable!
Cette tirade jaillit avec une aisance parfaite, alors que le visage du
beau Lucien se voilait de gravité et que le regard s'alanguissait d'un
long reproche, tempéra l'aigreur d'Yvonne. Elle retourna le ressentiment
contre elle-même, s'incrimina: Lucien ne la gratifiait-il pas de
flatteries semblables à chaque instant, ne l'en avait-il pas saturée?
N'avait-elle pas dû se plier aux phrases, à l'exagération, aux
superlatifs doucereux? Sous le langage orné, enguirlandé, pour ainsi
dire pommadé, elle discernait une louange véritable. Certes, il écoutait
les mots rares et harmonieux s'arrondir sur ses lèvres, il se délectait
de souplesse intellectuelle, d'originalité, d'un langage fécond. Tout
cela, elle le connaissait, elle l'avait compris, excusé, admis. Elle
s'y était même si bien résignée que loin d'en être offusquée, elle y
trouvait de la grâce et de la culture. Ne le blâmait-on si aigrement
d'une conversation habile et surveillée que parce qu'on avouait une
impuissance à l'imiter, à l'égaler? Si donc elle a cru équitable d'en
justifier, de presqu'en admirer Lucien, n'y a-t-il pas de l'injustice et
de la petitesse à l'en flétrir aujourd'hui? Elle rattache l'exaspération
des nerfs à l'agacement causé par l'incident avec l'Américaine, elle en
est confondue...
--Je suis sotte, n'est-ce pas? dit-elle, avec une tendresse peu adaptée
aux paroles banales.
--Cela s'accorde mal avec la déclaration que je viens de vous faire!
En somme, il a l'esprit vigilant, très adroit. Pourquoi se livre-t-elle
à une prévention hostile?
--Eh bien, oui, simplement, je vous demande pardon, Lucien.
--Nous ne nous comprenons plus... Votre colère n'était pas de la
simulation, un caprice! Vous jouiez à l'emportement, c'était de la
variété, c'était gentil!... Comment! Vous... vous étiez...
--Fâchée, d'une colère odieuse, stupide!
Le front du jeune homme se teinta d'une ombre soupçonneuse, quelques
plis se tendirent entre les sourcils.
--Oui, Lucien, je suis détestable, redit-elle, servile et roulante.
Depuis quelque temps je m'égare en moi-même... Mon caractère se gonfle
d'amertume, devient revêche et laid... Ne suis-je pas horrible, dites?
--Ceci n'explique rien...
--C'est vrai.
--Alors!
--Je ne sais...
--Pardonnez-moi ce mot sévère, mais c'est ridicule!... N'en Êtes-vous
pas vous-même convaincue?
--Ridicule, mais vrai! dit-elle, frémissante.
--Est-il besoin de vous rappeler que je le sais, moi?
--Comme le dit mon frère, l'hypothèse n'est pas la science... Vous avez
un soupçon, pas autre chose!
--Combien de fois, Yvonne, depuis quelques semaines, avez-vous
obstinément refusé de répondre à mes questions violentes peut-être,
mais légitimes? Vous m'aviez promis, ce soir où Jean mit fin à un
interrogatoire qui en est resté là, d'expliquer avec une franchise
totale une transformation d'humeur aussi extraordinaire qu'elle fut
singulière... Vous fûtes si caressante, si gentille aux premiers
entretiens qui nous réunirent ensuite, que je n'osai vous reparler de
la... enfin... de ce qui avait eu lieu. Vous n'avez pas oublié ce
jour où de nouveau ce petit air grognon et ces réponses... maussades
revinrent. L'endroit n'était pas favorable à un aveu complet, je
n'insistai pas. Il y a environ une semaine, ici même, au café, vous
eûtes encore l'esprit acéré... désagréable. Nous étions cernés de
gens qui auraient pu s'amuser de notre querelle, je m'abstins encore.
Aujourd'hui, nous sommes seuls, nous avons beaucoup de temps à nous, je
vous prie de me fournir une explication entière. J'ai votre confiance
ou je ne l'ai pas: si je ne l'ai pas, il vaut mieux... vous comprenez,
n'est-ce pas? Avant d'exiger, cette fois, j'ai voulu être sûr que je ne
m'emballais pas, j'ai feint d'être sourd, j'ai attendu!...
--C'est impossible...
--Je ne vous reconnais plus... Je me demande si je ne vous connais
vraiment que depuis le jour où vous fûtes soudain taquine et acerbe.
--Oh! Lucien! protesta-t-elle.
--N'est-ce pas mon droit?
--Vous n'avez pas le droit de me faire souffrir!
--Le soupçon n'est-il pas de la torture?
--De quoi me soupçonnez-vous, je vous en prie? s'écria la jeune fille, à
la fois combative et angoissée.
--De... d'être... je ne sais comment...
--N'avez-vous pas la preuve qu'il est des choses pénibles à dire?
--C'est possible, toutefois...
--Pourquoi, au lieu de parler, balbutiez-vous?
--J'attends, pour le dire ou ne pas le dire, que vous vous soyiez
expliquée.
--Le doute existe, c'est lui qui blesse!
--Vous m'y forcez, Yvonne!
--C'est vrai, Lucien, il faut que je vous parle. C'est très sérieux,
j'ai eu de l'inquiétude, de longues heures songeuses, énervantes. Je
croyais m'être préparée à vous ouvrir mon âme, il me semble que je ne le
suis plus du tout. Soyez indulgent, j'ignore par quoi il faut débuter,
comment tout paraîtra naturel et intéressant. Un impression étrange
m'émeut: comme tout cela est ridicule et grave!... Je suis confuse et
enthousiaste!...
Une rougeur dense, en effet, lui recouvre les traits. Bien que les
prunelles se dilatent d'une appréhension farouche, Lucien y voit tout au
fond clignoter une flamme ardente...
Beaucoup plus qu'elle ne voulut se le confesser à elle-même, l'appel de
son frère la sollicitant à de la réflexion, à de l'ambition large et
souveraine, à du dévouement, à de la bonté sans mesure, l'avait frappée
au coeur. Sans doute, elle rétorqua par des railleries et les dédains
agressifs, aiguisa souvent des sarcasmes pour que leur blessure pénétrât
mieux. Trop orgueilleuse pour en faire sourdre la plus discrète
manifestation, du trouble qui la faisait chanceler, elle fut hautaine.
Elle eut l'intuition de tout le chagrin qu'elle avivait en son frère et
dont il osait à peine gémir. Des révoltes généreuses contre elle-même la
stimulèrent à s'humilier devant lui, à reconnaître une légèreté cruelle
à force d'être mordante: au lieu de concéder, elle se défendit, elle
s'entêta en l'affirmation que sa manière d'agir était convenable,
guidée par la sagesse et conforme au siècle pratique. Jean n'était que
l'idéaliste morne et importun, le rêveur de fuyantes chimères, lançait
un cri d'espérances répercuté dans le vide...
Et pourtant, le doute lui serra l'âme comme avec des tenailles. Elle
s'en moqua d'abord, se crut obsédée quelques heures, un jour, par
les préjugés anciens d'idéal, de rêve incolore, inabordable. Elle se
leurrait: ce ne fut pas le doute superficiel qu'on porte en soi comme
une buée que le premier souffle d'oubli efface. Il n'amollit son
étreinte que pour la refermer plus vive. Elle ressentait comme le poids
d'une tyrannie sourde au plus profond d'elle-même, elle traînait un
malaise, une idée fixe oppressante. Alors même que la gaieté la secouait
et l'étourdissait, qu'elle était sûre d'avoir enfin calmé cette bizarre
inquiétude, une crainte vague persistait en elle. Comme si elle eût été
maîtrisée par une volonté plus ferme que la sienne, elle admit enfin
qu'en son être quelque chose d'irrésistible et de décisif avait eu lieu.
Elle ne pouvait plus être la même qu'avant la méditation suscitée
par Jean. Vainement cherchait-elle à se replonger dans l'insouciance
absolue, dans le tourbillon des joies multiples et faciles, elle sentait
qu'une force intime la suivait partout, l'empêchait de s'adonner totale
au plaisir comme autrefois. Contre l'obsession impérieuse, elle se
rebella souvent, fut sans cesse vaincue. La perspective d'une vie
orientée vers le faste et les triomphes exclusivement mondains
continuait à lui sourire, mais avec un prestige moins éclatant. Ainsi
que d'un horizon longtemps déformé par un aveuglant mirage on voit tout
à coup s'éployer les contours vrais et limpides, elle eut la vision
précise de l'avenir esquissé par son frère. Avant même le jour où d'une
ardeur si énergique son frère les incita, elle et Gaspard, à une tâche
généreuse, elle pressentit combien la femme canadienne-française pouvait
accomplir d'admirables choses pour le relèvement de la race... Peu à
peu, quoi qu'il s'y mêle un snobisme alarmant parce qu'il est éphémère
d'essence, l'élite féminine de _chez nous_ se laisse attirer par la
séduction du rôle social. Le bruit des quelques tentatives, des quelques
résultats splendides avait parfois atteint Yvonne. Oh! combien distraite
en face d'événements lointains, à peine intelligibles, à coup sûr
n'important guère! Si plus tard elle devait, pour ne pas déchoir de
son renom de femme élégante, s'enrôler au service d'une campagne de
bienfaisance ou s'abandonner à un courant d'intellectualisme, elle se
résignait d'avance à le faire, avec énergie, avec passion, docile au
rêve de Lucien Desloges, selon le modèle qu'il ciselait de l'épouse
éblouissante, intuitive, qui excellerait à retirer de chaque mode
nouvelle une gloriole particulière, une supériorité d'initiative et
d'éclat...
Cela ne signifie pas que l'intelligence d'Yvonne Fontaine s'affaissait.
Elle conservait de l'élan, de la souplesse, une vivacité personnelle. En
d'autres ternies, elle ne s'enfuyait pas, elle ne s'abêtissait pas;
le plus vigoureux d'elle, tout simplement, somnolait. Dans toutes les
occasions de penser, d'être originale, que lui offrait son existence de
jeune fille adulée, elle éclipsait toutes ses rivales par une aisance
à lancer des ripostes inattendues, par une ingéniosité savoureuse
et brillante, par un esprit dont nul ne pouvait récuser l'activité
incessante et le riche imprévu. Dès qu'Yvonne s'intéressait un peu à
une idée quelconque, fût-elle sévère ou futile plus ou moins, elle n'en
parlait qu'en lui insufflant un charme et une vie spéciales. Sympathique
à la vocation de luxe et de vanité glorieuse à laquelle si adroitement
Lucien la provoquait, elle répondit à son attente avec l'ardeur, les
ressources, la vibrante intuition de son intelligence. En elle aussi
revivaient l'impétuosité de Gaspard, son vorace appétit de réussir. De
pareils instincts, vivant à la sourdine, attendaient, l'heure d'éclater:
les projets de munificence auxquels son ami l'initiait, dont il avait
l'intention de la rendre solidaire, eurent cet effet, les firent
tressaillir en elle. Avant longtemps, ils furent développés, forts,
obsédants. Au couvent, lorsqu'elle s'épuisait à maintenir son nom à
la première place des concours, n'avait-elle pas déjà frémi sous
l'aiguillon d'être sans égale? Il est vrai qu'alors, et autant que
son frère l'en jugeait délicieuse et noble, elle se complaisait aux
enthousiasmes généreux, aux songes de tendresse altière, au désir
d'une vie profonde. Elle ne s'évertuait pas moins à copier toutes les
fantaisies distinguées, les raffinements, les menues frivolités de ses
compagnes issues des familles resplendissant au premier rang de la mêlée
mondaine. Jean, la chérissant d'une affection extrême, ensorcelé,
ne devina pas cette recherche croissante de la parure et de la joie
artificielle. Toujours est-il qu'à la date où on réclama sa jeunesse
et sa beauté, les études closes, elle avait l'âme encline à céder aux
molles tyrannies de la mode, à l'emprise de la vogue. Oh! l'enivrement
de la popularité bruissante autour d'elle! Quel ravissement de dépasser
les autres jeunes filles, de se sentir la favorite, la plus jolie, la
plus lumineuse, la plus enviée de la saison! D'être ainsi admirée par
les jeunes gens, acharnés à lui payer leur redevance de flatteries et
de politesses, ne se grisa-t-elle pas d'une jouissance analogue à celle
dont Gaspard Fontaine, maîtrisant la richesse, avec fièvre se délectait?
D'un orgueil pareil à celui de son père, avec une certitude et une
présomption égales, avec la même exubérance, elle tendait vers le
succès, elle conquérait la société. Lucien Desloges ne fit qu'accélérer
les penchants d'Yvonne, que fortifier son rêve en lui dessinant des
contours plus nets, en le faisant plus accessible. L'imagination,
la pensée, l'énergie, le vouloir furent emportés vers un mirage
d'éblouissantes et précises visions. Et cet idéal avait eu le temps de
s'affermir assez pour que Jean, lorsqu'il s'y heurta, eut la sensation
d'une résistance dure, impitoyable...
Si Jean incrimina trop exclusivement l'amoureux, s'il ne tint, pas du
tout compte des tendances vives auxquelles sa soeur avait donné libre
cours, il ne s'exagéra pas l'émotion puissante dont il réussit à la
pénétrer. Pendant quelques jours, dès que ses réflexions étaient
victorieuses de l'obstination à les ignorer, qu'avec droiture elle
creusait l'avenir, elle assimila l'adhésion aux conseils de Jean au
rejet de Lucien comme l'époux certain. Les ambitions de celui-ci,
violentes, tenaces, elle en devinait le lien avec le caractère du jeune
homme. Une pensée la tourmenta beaucoup: ne les aimait-il pas plus
qu'elle-même? La femme adorée serait-elle autre chose qu'elles? A le
craindre, elle traversa quelques heures d'une sombre désolation. Cela
devint si déprimant qu'elle ne voulut pas le tolérer, qu'un effort
instinctif releva son courage, anéantit cette peur. Elle se moqua
d'anxiétés qui lui parurent absurdes. Un tel soupçon ruinait l'amour
dont Lucien multipliait les effusions: de son amour n'avait-elle pas
une conviction suprême? N'était-ce pas, en son esprit, la première
contestation, le premier doute, la première injustice? Un accès
d'amertume l'irrita contre son frère: il était responsable de la
torture, de l'outrage. Ce lui fut un soulagement de le croire, une
excuse bientôt. Jean l'avait sommée d'être méfiante: elle se sentit
réhabilitée, digne...
Il est évident qu'après cette crise elle eut une confiance plus
impétueuse, plus inébranlable en la sincérité du beau Lucien. Il
prévoyait à leur tendresse un cadre merveilleux, une atmosphère de
splendeur. Mais sa tendresse était vraie, fidèle et complète, elle
vivait par elle-même, elle promettait, elle affirmait, elle jurait, elle
ne décevrait pas! La griserie de l'avoir si bien assujetti revint à
la jeune fille. Elle s'admira beaucoup de le tenir, de l'émouvoir. Un
bonheur dont la douceur l'étreignit, un bonheur nouveau, parce qu'elle
ne savait rien de si doux encore, fit surabonder en elle ce qui lui
sembla la plénitude de vivre. Pour ainsi dire, l'angoisse apaisée
s'écoulait en source d'amour. Ces heures d'inquiétudes, en effet, lui
manifestèrent combien lui était nécessaire l'affection dont elle se
louangeait. La vanité seule ne l'inclinerait plus vers Lucien désormais,
il y avait bien mieux qu'un attachement factice et volontaire, puisque
son coeur n'avait pu endurer la souffrance et s'élargissait d'une pitié
si tendre et si profonde. Elle commençait à l'aimer, elle le sentit,
elle en fut épouvantée. Jusqu'alors, elle était fausse envers elle-même
et envers lui. La douleur d'y réfléchir, d'en être positive, agrandit
son amour. Une gravité mystérieuse la transforma: elle avait parfois
l'hallucination d'être étrangère à elle-même. Elle passait d'une
exaltation délicieuse à un chagrin suave. En sa manière de se réjouir,
il y avait autrefois une insouciance dont elle ne serait plus jamais
capable. Sa gaieté la plus bruyante laissait l'âme lourde...
Phénomène qui la remplit de saisissement, elle reconnut peu à peu ces
rêves dont Jean lui avait imposé la souvenance et qu'elle s'était hâté
de renier. Ils n'étaient plus les mêmes, et cependant, elle retrouvait
d'anciennes ivresses à revivre. Elle avait ri des rêves morts, ils se
ranimaient: quelque chose d'indéfinissable rendait pareils ceux de la
jeune fille et ceux qui, depuis l'amour, en son être répandaient la
félicité. Il lui sembla que les dissemblances, dont elle était sûre,
n'étaient qu'apparentes, qu'au fond d'elle-même les uns et les autres se
confondaient, identiques, inexprimables. Ceux-ci, moins nuageux,
moins perdus en du vague que ceux-là, prenaient la vie plus entière,
bouleversaient d'un émoi plus aigu, creusaient des traces plus durables.
Mais il découlait des uns comme auparavant des autres, une sensation
d'existence radieuse et meilleure qu'elle désira, qu'elle avait désirée
éternelle...
Enfin, ces rêves lui ouvrirent leurs profondeurs cachées. Elle cessa de
les honnir. A cause des émotions bienfaisantes qu'ils prolongeaient
en elle infiniment, elle les respecta, elle les comprit. Un besoin
impétueux de se dévouer l'inonda, elle sut que d'une générosité
semblable jaillirait le vrai bonheur. Son coeur se dilata d'une vaste
indulgence qui voulait couler à flots inépuisables. Elle ignorait
comment définir le lien de ces tendresses nouvelles avec les rêves: elle
avait conscience d'être par eux si bonne qu'en vivre, c'était frémir de
la bonté la plus pure et la plus émouvante. Un désir la conquit totale.
Il fallait que ces ardeurs vers le bien, vers de la haute lumière, vers
le beau immense, vers la sérénité apaisante du devoir, ne fussent pas
étouffées. C'est elles que Lucien détruirait, ce fut la prophétie
désolée de Jean. Pourquoi frissonnait-elle? Derechef le doute, incisif,
la déchira. Les paroles de son frère, de leur calme pénétrant, la
hantèrent, la désespèrent. L'intuition qu'elles avaient touché juste lui
fit mal. Ce nouveau malaise était plus difficile à refouler que l'autre
antérieur dont elle avait néanmoins quelque peu gardé l'empreinte amère,
il empoignait ferme. Tout le jour où il s'attacha en elle, une douleur
lancinante fouilla son coeur. Le soir même, se tint la causerie
mouvementée, si austère et prenante à la fin, entre Gaspard Fontaine et,
ses deux enfants. Yvonne, au moment où elle s'encadra au milieu de la
porte et rompit le colloque du père et du fils, étincelait de malice
et d'espièglerie. C'est que, tout-à-coup saisie par l'un de ces revers
d'humeur propres aux femmes très sensibles qu'exaspère trop de joie
ou de souffrance, elle avait réagi malgré elle, selon une poussée
inévitable de l'âme profonde. L'instinct de s'amuser, de s'étourdir
beaucoup, lui dicta des railleries, la violenta d'éclats de rires. Un
relent d'aigreur contre son frère enivra son cerveau. Mais Jean, si
résolu, si clément, si irrésistible, versa de la douceur aux nerfs
douloureux. Elle s'attendrit. Elle ne fut plus arrogante et bourrue,
elle écouta d'un esprit dompté, avec une émotion ramassée et soumise. Du
langage de son frère, il émanait une lucidité parfaite, attirante comme
la pureté des sources: Yvonne s'abreuva d'idéal et de certitude. Les
impulsions en elle se tendirent vers un but moins trouble, plus révélé.
La passion comprimée de Jean l'infiltra elle-même peu à peu, de
l'enthousiasme électrisa son sang, lui empourpra le visage. Elle
palpitait de convictions adoptées, claires et voulues. Quand vint
le plaidoyer touchant pour la race, Yvonne était prête, elle fut
bouleversée. Une flambée d'enthousiasme la réchauffa toute entière. Le
profond souhait, d'être bonne et fervente la poussa vers les dévouements
suggérés, vers le rôle de puissance et d'amour...
Une telle conviction s'épanouit davantage, s'éclaira en elle d'une
précision saisissante. Mais comment Lucien l'envisagerait-il? Elle ne
pouvait se placer devant le problème sans un tressaillement d'effroi.
Pour se rassurer, elle assemblait toutes les qualités du jeune homme,
elle joignait tous les souvenirs, et elle ne réussissait pas. Ce n'était
plus de la certitude, mais de l'oppression indomptable: Lucien Desloges
s'effarerait d'idées aussi austères, s'opposerait, ne tenterait même
pas de comprendre. D'une boutade narquoise ou d'une moquerie acérée,
il s'esquiverait, il tournerait le dos à la confidence ennuyeuse. Et
l'assurance qu'il serait hostile et mesquin n'atteignit pas son
amour: aucune répugnance ne survint. Comme elle l'aimait! Elle en fut
bienheureuse et atterrée. Il lui sembla que le destin la rivait à lui,
qu'elle devait lui rester loyale et indulgente, miséricordieuse et
tendre sans mesure. L'immense bonté venue en elle se pencha vers lui...
Yvonne l'excusa, ne le méprisa pas. Elle ne le chérit qu'avec plus de
force et d'apaisement. Ce qu'elle discernait de sa légèreté, de son
égoisme, loin de lui être détestable, la charmait en quelque sorte,
parce qu'à ne pas le haïr, elle était plus sûre, plus enorgueillie de sa
tendresse. Depuis que son amitié s'exaltait, s'élevait ainsi, peu à peu
se délivrait de ce qu'un jour elle avait contenu de trop frivole ou
de trop instinctif, depuis quelques semaines donc, elle fut souvent
déchirée par l'hésitation. Son coeur, en effet, se serrait, de peine
lorsque, délibérant avec elle-même, elle discutait si elle devait
communiquer à Lucien l'ambition prodigieuse ou le tenir dans
l'ignorance. Jusqu'au jour où elle aurait un ascendant plus énergique
sur la volonté du jeune homme? Pourquoi ne se modifierait-il pas selon
le bouleversement dont elle-même avait été secouée, changée? Pourquoi ne
franchirait-il pas l'étape de l'amour subalterne à la passion magnifique
et généreuse? Pour elle, pour qu'il devînt plus digne, de plus en plus
homme de coeur et de beauté, pourquoi ne fournirait-il pas à sa race un
peu d'âme et de talent? Elle désire dès lors, il faudra qu'un superbe
dévouement l'agite, le rehausse, le transforme! Il s'agit bien d'une
évolution qu'elle suscitera, qu'elle soutiendra, qu'elle vivifiera. Leur
affection n'en sera-t-elle pas ennoblie et inébranlable?...
Il y a peu de jours, comme s'il se fût ingénié à s'étaler, Lucien lui
parut si infatué de lui-même et volage que l'épouvante la reprit.
Elle fut, pour ainsi dire, écrasée par la masse d'une vanité solide,
incorrigible. Puisqu'elle savait, pourquoi ne se lassait-elle pas d'un
tel amour, pourquoi le besoin de s'en affranchir ne lui venait-il pas?
Elle eut beau s'aigrir contre elle-même, elle affermit son amour...
Une bonté âpre la gonflait d'en être malgré tout orgueilleuse...
Aujourd'hui, l'impertinence des oeillades à l'Américaine a fait renaître
les doutes, puis l'angoisse... Yvonne a derechef, maladroite, recouru à
l'agression, rallumé les susceptibilités du jeune homme. Il attend les
explications, il presse, il la fascine des yeux impatients. D'abord,
elle a vacillé, un recul d'âme l'a interdite. Il n'est qu'une excuse à
tant d'acrimonie, de violente malice: dévoiler la crise morale à travers
laquelle tout elle-même a passé, qui l'a torturée pour mieux l'assouplir
à un idéal clair, vrai et magnanime. Bien que celui-ci l'ait conquise,
la domine et la sollicite à l'effort, bieu qu'à l'instant même elle
ressente pour lui un battement de coeur chaleureux, elle ne se résout à
l'avouer à Lucien qu'avec un tressaillement de confusion:
--Vous allez être bien généreux, bien sympathique, bien... sérieux?
dit-elle, implorant des jeux tout ce qu'elle disait.
--Mais je suis toujours...
--Sérieux?
--Il ne faut pas toujours être sévère comme une... comme une muraille de
forteresse...
--Il y a une manière d'être sérieux toujours, celle de guider
sa meilleure énergie vers un but, vers une tâche magnifique,
inspiratrice... Aux heures de détente, cela n'empêche pas la joie facile
et grisante...
--Qu'est-ce que c'est que tout cela, je vous en prie? Je n'y vois pas la
fameuse excuse!
--Vous avez promis de me rendre heureuse, n'est-ce pas?
--Au superlatif!
--Si ce que je dévoile est nécessaire à mon bonheur, vous le
comprendrez, vous le voudrez?
--J'écoute avec mon âme d'esclave!...
--Eh! bien, Lucien, vous avez l'intelligence riche, alerte,
pénétrante... Vous vous glorifiez d'une volonté devant laquelle on
s'écarte... J'ai de l'espérance en votre coeur: il est bon, il est
droit, il est ferme!... Vous pouvez, vous devez être utile, puissant!...
Vous ne m'avez jusqu'ici offert que de la splendeur mondaine: dites,
elle ne suffira pas, elle ne sera qu'une partie de notre avenir
délicieuse et amusante; il faut aussi quelque chose de plus certain, de
plus haut, de plus... éternel...
--Mais que faites-vous de notre amour, ma chère Yvonne? fit-il, à la
fois enivré des flatteries et curieux des choses graves qu'il pressent.
--Il s'agit bien de notre amour, Lucien, je veux qu'il dure! A ne vivre
que de lui-même, il faiblirait peut-être, il deviendrait banal, il se
fanerait comme une fleur privée de soleil. Un amour, tel que le nôtre,
doit se renouveler, se fortifier par l'union des âmes vers ce quelque
chose d'élevé, de sincère, d'éternel... Il vivra alors de cette
obsession de la tâche commune, de cet accord incessant vers la bonté...
Nous aurons tant de loisir; j'ai peur du plaisir sans cesse, il anémie
le coeur... Voulez-vous que nous donnions un peu de notre richesse et
de nous-mêmes à notre race, à des oeuvres nationales?... C'est vague?
J'expliquerai! Nous chercherons, nous verrons clair! Comme elle a besoin
d'amour, elle aussi!...
--Qui vous a mis ce patriotisme romanesque en tête? Ma surprise n'a pas
de limites... Si peu de temps avant notre mariage, avons-nous le loisir
de tels soucis? Vous êtes impressionnable, on a remué votre coeur avec
adresse. Ce n'est pas sérieux, dites? Ce que vous dites est admirable
de charme et de profondeur, mais c'est vague, cela échappe. C'est de
l'idéalisme sonore, une chanson joliment rythmée sur vos lèvres, mais
qu'en demeure-t-il? Pas autre chose: l'impression fugitive d'un chant...
Bientôt, vous n'y songerez plus...
--Lucien, vous me faites plus de chagrin que vous ne sauriez vous
l'imaginer! dit-elle, avec une réelle angoisse.
--C'est vous qui n'êtes pas sérieuse, Yvonne!
--Ma voix ne vous émeut-elle donc pas? Détruirez-vous l'espérance
nécessaire en vous?
--Mais enfin, c'est un caprice, l'entêtement d'un jour, d'une semaine!
dit-il, agacé.
--Je vous ennuie? Je suis ridicule, n'est-ce pas?
La désillusion l'oppresse...
L'embarras pétrifie Lucien d'abord: il n'a pas l'effronterie d'avouer ce
qu'il pense, il flatte, il ment:
--Une jeune fille charmante n'est jamais ridicule!
--Vous ne répondez pas!
--Avons-nous contre la femme un autre argument que le compliment?
--Vous vous moquez de moi! s'écria-t-elle, une blessure profonde au
coeur.
--Nous avons tout l'avenir pour nous en soucier, de votre féminisme, de
votre secret de prolonger, d'éterniser l'amour... c'est, bien cela?
Il minaude, il persifle... Une douleur violente exaspère le courage
d'Yvonne:
--Eh! bien, libre à vous de railler, de ne pas vouloir m'entendre! Vous
m'enlevez toute force d'être claire, d'être éloquente. Votre badinage me
paralyse. Un jour, vous admettrez, vous voudrez! Votre visage s'illumine
d'un sourire que je connais bien: vous ne croyez pas à mon enthousiasme?
Vous dites: c'est de l'imagination, de la naïveté, du romanesque! Je
vous préviens que vous serez conquis, entraîné! J'espère en vous,
Lucien, de tout l'élan de mon âme. Des heures méchantes m'ont déchirée:
elles me bouleversaient, elles sont responsables de tout, des
taquineries, des humiliations... Oh! pardon, c'est fini, je crois en
vous! Je vous convaincrai, je ferai de vous l'être de bonté, de valeur,
d'excellence que j'attends, que je veux! Ah! que je vous remercie de ce
visage transformé, sérieux, qui ne me torture plus, qui me promet d'être
généreux et d'obéir, n'est-ce pas?
Lucien Desloges a la certitude qu'il faisait erreur, qu'elle n'est
pas émue par une fantaisie puérile. Tant de conviction passionnée
l'abasourdit, le tranquillise, refoule sa raillerie. L'accent de la
jeune fille, agressif, vigoureusement positif, l'a troublé, rendu
méditatif. Comme si du respect lui faisait vénérables les angoisses
dont elle à souffert, il ne peut la décevoir encore, la tourmenter de
sarcasmes. Avant de croire en lui de la sorte, elle a cédé aux doutes
contre lui: il ne songe même pas à lui faire une querelle d'orgueil. Un
attendrissement bizarre le pousse à la miséricorde, à s'humilier...
--Je vous remercie de croire eu moi, dit-il, à voix basse et douce...
--Ah! que vous êtes bon, Lucien! Que je me sens joyeuse et fière!
s'écrie-t-elle, avec une gratitude frémissante.