--Me permets-tu d'aller jouer avec les petites filles sur la grève?
demande Thérèse Bertrand à la grande soeur.
--Mais...
--Il n'y a pas de «mais», il y en a une, tiens la plus petite des trois,
qui m'a fait un sourire et puis une signe... Regarde comme elle a l'air
fin, il me semble que nous nous accorderions bien... Vous ne vous
occupez pas de moi, tous les deux...
Jean Fontaine, à la courbe des joues, aux lignes amples du front,
s'éclaira d'une rougeur incommodante. L'indiscrétion de l'enfant
narguait à l'improviste, un trouble avec brusquerie l'envahissait, le
frappait de mutisme, tandis que Lucile, d'un ton fébrile, déconseillait
Thérèse d'être opiniâtre:
--Tu ne les connais pas!
--Ça ne fait rien! Il n'y a pas besoin de cérémonies entre petites
filles. Ce n'est pas la première fois que je me présente... Je suis
toujours bien reçue...
--Et si tu ne l'étais pas, cette fois?
--J'y vais, Lucile!
La grande soeur crispa des doigts fermes sur le poignet frémissant de
Thérèse, celle-ci eut un accès de peine:
--Mais pourquoi? Tu ne comprends donc pas que j'aurais un gros plaisir?
gémit-elle, un sanglot crevant la gorge délicate.
--Sois raisonnable! Elles sont des étrangères. Il y en a une qui te
sourit, les deux autres te causeront peut-être du chagrin. Tiens! elle
essaye de les faire sourire aussi, elles ne veulent pas, elles ont un
regard dur!
--Comment peux-tu me tenir et voir cela en même temps?
--Vas-y, petite folle! s'écrie, Lucile, avec un rire harmonieux et
scandé.
Il déborde si naturel, avec des gazouillements si frais, un rythme
si limpide, le rire à la fois sonore et tendre. Jean regrette que la
musique ne s'en prolonge guère; lorsque de la sorte elle vient à lui,
n'a-t-il pas l'illusion d'être caressé, d'être remué par l'envol d'une
âme claire et grave? Quand celle-ci lui ouvre un peu ses ailes, ne se
sent-il pas au bord d'une mystère qui l'attire?
Une curiosité ardente le lui veut faire découvrir...
--C'est bon d'être si jeune, dit Lucile, revenue à l'émotion qu'elle
désire éloigner de son être.
--Que voulez-vous dire?
--Eh bien, oui, d'être si jeune, de...
--De trouver aisément du bonheur?
--Je ne sais pas... oui, c'est à peu près ce que je pensais. Vous
expliquez bien les choses que je ne suis pas capable de mettre en
paroles...
--C'est vous qui me les suggérez, les paroles, c'est votre âme.
--Elle est si ordinaire, mon âme! Il me semble que parfois, votre
manière de parler n'est plus ordinaire, mais si belle, si profonde...
Pourquoi me flatter ainsi? Vous m'avez défendu de ne pas vous croire, et
c'est impossible de vous croire.
--Prenez garde au mot _impossible_, mademoiselle.
--Prenez-y garde vous-même! répond-elle, songeuse.
Jean est cloué de stupéfaction. Elle ne le défie certes pas de vaincre
le charme dont elle enjôle. Implore-t-elle avec humilité de ne pas la
conduire à la souffrance? Elle n'a que jeté une des saillies imprévues
chez elle coutumières. Aussi, dit-il avec légèreté:
--Est-il impossible d'avouer ce que l'on pense?
--Je ne fais pas autre chose, je dis ce que je pense. Ce n'est pas cela
qui est impossible, c'est vous croire...
Il est conquis par la riposte, il sourit, il plaisante:
--Vous n'avez pas du tout confiance en moi, alors?
--Ce n'est pas généreux comme moyen d'exiger une réponse!
--Nous nous perdons, mademoiselle, et nous ne savons plus où nous
sommes.
--Ah! vous le savez bien!
--Où donc, je vous en prie?
--Mais c'est à vous de répondre, je vous ai posé une question...
--Dois-je vous répéter qu'auprès de vous, malgré moi, j'admire? s'écrie
Jean, avec une sincérité vibrante.
--Vous admirez? redit-elle, comme navrée, les cils un moment affolés, le
bouleversement du coeur lui brillant au fond des yeux...
Des vagues infimes se gonflent au rivage du Bout de l'Ile, et leurs
soupirs, lorsqu'elles se brisent le long des contours, ressemblent à
une complainte amoureuse. Des éclairs de joie s'allument au flanc des
rochers gris palpitants de lumière. Le fleuve est un ruissellement d'or
qui fascine. Les arbres chuchotent des mots d'une douceur infinie...
Sur une terrasse fruste au bout du parc, il y a des bancs qu'atteignent
les arômes de l'onde. Quand la chaleur n'est pas trop brûlante, il est
merveilleux d'y aller s'asseoir. Le soleil aujourd'hui répand avec
largesse une tiédeur saine au milieu de laquelle il est bienfaisant de
vivre. Les deux amis ne songent pas encore à déserter la lumière si
bonne...
Le jeune homme n'avait pas du tout prévu que Lucile demeurerait
silencieuse d'attendrissement. Comment, le plus tôt possible, ramener le
sourire paisible entre eux?
Il est vrai qu'il a dévoilé, malgré lui, l'admiration accrue pour elle:
mais ne pourrait-il pas se mieux contenir, dissimuler, ne pas l'émouvoir
d'une joie aussi périlleuse? C'est elle qui, sans cesse ingénieuse à
dénaturer les effusions de Jean, devint sereine la première.
--Pourquoi me dites-vous de pareilles choses? dit-elle, rieuse et
tranquille.
Une gaieté moqueuse tressaille dans la voix de Jean:
--C'est la dernière fois.
--Je m'en doutais.
--Expliquez-vous!
--C'est impossible!
--Ce mot-là vous est très cher!
--Il est commode, il est nécessaire... les jeunes filles en ont souvent
besoin!
--Surtout quand les jeunes gens ne veulent pas qu'elles s'en servent.
--Admettez que j'ai raison de l'appeler au secours, monsieur.
--Je n'aime pas trop de mystère...
--Du mystère? Mais puis-je vous forcer à me répéter ce que vous me
disiez? Je serais stupide: vous avez juré que c'était la dernière fois!
N'est-ce pas là du jugement fin, de la subtilité charmante? Jean se
laisse ravir: il n'a d'autre répartie qu'un sourire d'émerveillement.
--Je ne suis donc pas mystérieuse! conclut-elle, après le doux silence.
--Tout de même, je ne l'avais pas juré.
--Presque!
--Ai-je eu le ton si rude?
--Vous n'êtes jamais rude envers moi! fait-elle, impulsive et
reconnaissante.
Un afflux de tendresse noie le coeur de Jean...
--Je serais un lâche de vous faire de la peine, s'écrie-t-il, affectueux
et grave.
Pour voiler ce qu'elle éprouve, elle s'empresse d'être gentille:
--Vous parlez comme si vous étiez coupable...
--Je le suis au moins d'avoir été brusque.
--Non, vous dis-je!
--Je le sais!
--Vous m'avez surprise un peu, c'est tout! finit-elle par dire, vaincue,
rougissante d'avoir laissé poindre son chagrin.
Assez maîtresse d'elle-même pour ne pas discontinuer son badinage, une
déception quelque peu âpre lui avait du moins fait mal, lorsque Jean,
soudain frivole, avait presque raillé: «C'est le dernière fois!» Un
tumulte d'angoisses vagues l'assaillit: «Eh quoi! songea-t-elle, je
l'avais cru sérieux. Il m'a parlé d'une voix si sympathique, si franche.
Il ne peut m'avoir trompée. Il ne me promettait rien, c'est vrai. S'il
m'admire sincèrement, pourquoi devient-il si indifférent? Je ne sais
plus quoi penser, moi! S'il ne m'a donné aucune autre espérance, j'ai
le droit d'espérer qu'il ne ment pas, que son admiration est réelle!»
Toutes ces réflexions ne la détournèrent pas de sa présence d'esprit.
Elle désirait tant ne plus être mordue par le doute, mais il fallait
que Jean lui-même le calmât. Sans avoir jusqu'ici prêté l'oreille à la
présomption, sans avoir consenti au rêve d'être courtisée par le jeune
homme, sans même s'être flattée qu'à la revoir il finirait par la
chérir, elle n'avait pu, si fine et intuitive, ne pas pressentir combien
le jeune homme avait pour elle de l'estime et un respect ému. Est-il
étonnant qu'elle chasse l'anxiété, dès qu'elle s'insinue en elle? Il
ne peut, traîner contre elle un dessein ignominieux, petit à petit
l'induire à l'opprobre. Elle s'insurge contre le soupçon, croit du
meilleur de son âme à la noblesse, à la chevalerie de Jean Fontaine.
Aux aguets, confiante, elle attend son retour aux paroles graves, à
l'admiration dont, elle est si fière. C'est un orgueil radieux qu'aucune
vanité n'assombrit: avec quel ravissement ne l'a-t-elle pus vu
s'inquiéter de l'avoir offensée, avec insistance, avec le besoin d'être
positif, elle en est sûre! Oh, comme elle a le désir de lui témoigner
une reconnaissance vive de ne pas la mépriser, de lui faire l'honneur
de sa courtoisie, devant tous, et de lui tenir des propos d'ami
véritable!...
Et l'intelligence agile et riche de la jeune fille étonne Jean. D'où
lui viennent, ces délicatesses d'âme, une telle alacrité de jugement,
d'aussi jolies trouvailles de l'esprit? N'est-il pas admirable qu'elle
soit toujours convenable, réservée sans pruderie, exubérante sans
vulgarité, noble sans niaiserie! Peut-on être plus délicieuse, avec plus
de grâce et de goût? Jean n'a-t-il pas la sensibilité la plus vivante,
et n'est-elle pas déchirée par les vulgarités de caractère et les
mesquineries de pensée? Quelques maladresses, quelques trivialités,
quelques sentiments désagréables devraient échapper à Lucile au fil
de la causerie familière. L'énigme de cette retenue, de cette finesse
morale attire Jean qui veut la saisir. Il résout de la faire causer
d'elle-même, de son existence, de ses rêves, de son âme profonde...
Après la minute de silence où leurs âmes essayèrent tant de s'expliquer
l'une l'autre, il reprit avec une humilité qui rassura Lucile davantage:
--Votre surprise.. je crois plutôt... que c'était de la peine... oh!
légère... un désappointement qui brise un peu... Ne dites rien, nous
nous sommes compris! C'est ma faute: je fus superficiel après avoir
déclaré ma vraie pensée!
--Mais non, c'est ma faute, parce que j'ai douté.
--Nous ne recommencerons pas à nous quereller, dit-il. Nous sommes très
loin de ce que je désirais savoir tout à l'heure. Quand vous avez dit:
«C'est beau, c'est bon d'être si jeune», n'avez-vous pas laissé paraître
un regret quelconque? Votre père est guéri: vous êtes adorée par
toute votre famille... J'ai cru voir dans vos paroles une ombre; de
tristesse... Je ne veux pas être indiscret: ne me répondez que si vous
le jugez bon vous-même.
--Cela m'embarrasse beaucoup...
--Oubliez que je vous ai demandé cela!
--C'est comme... des nuages en moi... c'est, impossible d'avoir les
mots. Tenez, j'aurais besoin de vous pour me deviner, pour m'exprimer.
--Vous êtes heureuse et vous ne l'êtes pas?
--Non, ce n'est pas cela, il me semble que rien ne manque, que je suis
vraiment heureuse... et pourtant, c'est un peu cela...
--Il manque quelque chose? ajoute Jean, avec un sourire.
--C'est presque rien...
--Et c'est beaucoup!
--Je l'ignore....
--Ne le devinez-vous pas?
--Je me laisse faire par l'impression... je n'essaye pas de la
comprendre... je sens que je ne suis pas capable... c'est comme si
j'attendais et si j'avais déjà ce que j'attends, de la tristesse et de
la joie... N'est-ce pas ridicule, tout cela?
--Mais non! protesta son ami.
--Il me semble que ce n'est pas ridicule, mais... nécessaire. Tenez,
cela me rappelle ce qu'on nous enseigne à l'église: le bonheur entier
n'est pas de ce côté de la vie... A force d'en parler, cela devient plus
clair... Ce doit être le besoin du grand bonheur complet... Ici-bas, nos
joies ne sont que... le début du ciel. Et notre être fait pour tout le
ciel souffre de n'en avoir qu'un peu, de l'attendre encore...
--Je vous comprends, murmure-t-il.
--Comment me procurez-vous une telle confiance en moi? J'espérais que
vous m'expliqueriez vous-même, et j'ai tout dit sans hésiter, sans
doute... Je crois que c'est à peu près cela, oui, monsieur Fontaine,
à peu près cela, de la tristesse et de la joie, un peu de joie à la
surface et beaucoup de tristesse au fond...
--Et ceux qui rient toujours, n'est-ce pas le contraire?
--La tête rit, le coeur pèse toujours... ils finissent par le savoir.
--Un jour, ils savent qu'en réalité leur coeur était lourd! redit Jean,
comme un écho vibrant aux profondeurs de son être...
Il est plus ému que jamais il ne le fut auprès de Lucile. L'attrait
qui d'elle émane et le pénètre, s'illumine et devient comme une chose
vivante en lui. C'est de son propre coeur, étrange et bouleversé,
défaillant et doux, qu'il a malgré lui chanté le lourd bonheur. Toutes
les hésitations fondent, tous les leurres par lesquels il refusait
l'amour s'envolent. Il est empoigné, asservi, enivré... Parce que
Lucile, enfin, n'est plus une apparition voilée d'une buée sentimentale,
un être uniquement réel en la mémoire qui refait l'original et
l'idéalise, un rêve splendide créé avec un peu de beauté qu'on grandit
soi-même, parce que Lucile elle-même lui est chère! Par quel aveuglement
systématique et injuste se laissa-t-il obscurcir les yeux? Il était
facile de voir ce qu'elle était, la loyauté du coeur, la haute et
sereine envolée de l'âme, la clarté de l'intelligence, la noblesse
innée d'elle-même entière. Auprès d'elle, il avait cédé à l'orgueilleux
instinct de l'homme du monde qui, malgré sa bonhomie et sa déférence
envers quelqu'un des classes inélégantes, croit toujours décerner une
faveur. Tout ce qu'il pouvait fournir de condescendance et de respect,
la jeune fille de l'ouvrier le reçut; bien que sa beauté opérât vivement
sur l'imagination du protecteur, il n'en avait pas moins conscience
d'être plus élevé, plus raffiné, plus distingué qu'elle. Et c'est un peu
comme, du haut d'une falaise, on contemple une fleur jolie et fragile
perdue là-bas au milieu des rochers, qu'il la regardait. Il était
charmant de la voir si pure et fière, elle ne valait pas qu'on se donnât
le trouble de l'aller cueillir. Après avoir tergiversé quelques minutes,
il se flatta de n'avoir agi qu'activé par l'abnégation la plus belle,
il se rendit le témoignage que pour une autre famille ouvrière, en des
circonstances identiques, sans une adorable Lucile pour venir l'appeler
au dévouement, il se fût prodigué avec les mêmes efforts et la même
constance. N'éprouvait-il pas un intense plaisir à consoler, à secourir,
à sauver? A connaître l'âpre jouissance du sacrifice, ne s'exaltait-il
pas? Un soir que les frères de Lucile, au retour de l'ouvrage, se
joignirent pour lui manifester leur gratitude et leur affection; des
larmes ne débordèrent-elles pas jusqu'à ses yeux du coeur tout-à-coup
submergé par une félicité inconnue? Il s'est rappelé bien des fois
combien celles-ci furent bonnes en dépit de leur violence: pour se
mentir chaque fois, d'ailleurs, pour se convaincre davantage que la
seule joie de la pitié surabondante grandissait au fond de lui-même.
Il ne se lassait pas de voir Lucile exquise et sérieuse, discrète et
retenue, mais si l'émotion du coeur l'embrasait comme brûlée au vif
et devenait inexprimable, c'était la pitié encore, avivée par un long
sourire...
Jean ne s'habituait pas au sourire de la jeune fille. Plus il en
recevait la tendre lumière, moins il le connaissait...
N'est-ce pas de lui, pourtant, qu'il gardait le souvenir le plus
émouvant? Plus il y rêvait, plus celui-là le fuyait et l'attirait: il
avait, l'hallucination étrange de rôder au seuil du mystère... Il ne
s'ingéniait pas à comprendre le sourire énigmatique, il en admirait la
rêverie inconsciente et vague. Il n'est pas indispensable d'avoir une
initiation artistique excessive, pour ne pas s'en tenir à une impression
terne devant le beau: Jean avait le goût assez mûri pour que
tout l'épanouissement des traits de Lucile en un rire méditatif
l'émerveillât.
Lorsqu'elle sourit ainsi, de son âme ardente visible, elle captive, elle
impose comme de la vénération émue. Un reflet vermeil s'épand sur le
visage qu'il échauffe. Les lèvres se prolongent en courbes plus molles
et vibrantes. Les joues dilatées grouillent de tressaillements. Les
yeux, surtout, creusés, insondables, irradiés, se remplissent d'âme
douce jusqu'à leurs profondeurs, il semble...
Longtemps donc, le jeune homme ne perçut d'un tel sourire que
l'étincelle et la beauté physique, ne songeant guère à en pénétrer la
cause, les sources génératrices: il se complaisait si volontiers à ce
culte du charme visible qu'il négligeait de réfléchir, même un peu, sur
les qualités morales et la noblesse d'une vie si modeste. Tout l'être
intime, dérobé, supérieur, de la jeune fille ne l'intéressait que
médiocrement, échappait en définitive à la vision de son intelligence, à
l'éloge de son admiration.
Pourvu qu'il oubliât les parents, le milieu social, le travail de
Lucile, elle était ravissante et harmonieuse. Dès qu'il revoyait
l'entourage où elle avait grandi, elle ne cessait pas d'être belle, mais
autrement, inférieure et indigne. Elle avait beau n'être jamais vulgaire
ou sottement exubérante ou niaisement banale, il ne l'en estimait
presque pas. Les manières de la jeune fille sans mignardise étaient
gracieuses: il le constatait avec indifférence. Elle parlait une langue
qui, sans imprévu ou richesse, était bonne et souple: à peine l'en
louangeait-il. Elle causait de ses actes et des choses avec une
distinction constante: il n'y discernait rien d'extraordinaire. Autant
de finesse morale et de coeur ardent ne parvenaient pas à le séduire,
elle n'était que la jeune fille de François Bertrand, une enfant douce
et humble qu'il protégeait, à laquelle il faudrait bientôt faire un
adieu sans remords et le moindre souci...
Il errait, puisqu'au moment de la séparation attendue avec froideur, un
regret le tourmenta, réagit ensuite par une tristesse énervante. Il
ne faillit pas, si rusé à rejeter l'amour par d'infinis prétextes, à
détruire ces alarmes. Un attachement réel en lui s'était accru pour
la famille Bertrand, et la satisfaction personnelle de lui avoir été
sympathique et bienfaisant lui causait une jouissance. A l'heure où il
fallut s'éloigner de l'une et renoncer à l'autre, il eut un chagrin
subtil à se rappeler tant d'émotions profondes qu'il ne revivrait plus.
La brisure d'abandonner Lucile fut de la souffrance à peine différente,
aussi confuse, aussi nerveuse, aussi destinée à un prompt oubli...
Il y a quelques jours, impuissant à ne pas être entraîné vers elle, en
dépit d'un ultimatum à lui-même de ne plus la voir, il reconduisait
Lucile jusqu'à Lévis, jusqu'à la demeure paternelle. Cette entrevue lui
démontra que l'amour l'avait envahi, sournois. A l'heure même où cette
découverte l'éblouit, il ne s'efforça pas d'amoindrir en lui l'impérieux
sentiment, il ne pouvait y réussir, trop dominé par la forte et, douce
angoisse de le connaître en lui. Après avoir obtenu de Lucile un
consentement joyeux à le laisser revenir auprès d'elle, alors qu'il
dégringolait avec fièvre la Côte du Passage, il fut assiégé par un
pêle-mêle de réflexions tumultueuses. Il s'estima ridicule de n'avoir
pas même soupçonné qu'il aimait. Il s'empressa d'interroger cet amour et
de savoir quel il était, sincère ou illusoire, mystique ou passionné,
durable ou nécessaire. De l'analyse à tête calme eût seule conclu:
aussi, beaucoup d'affirmations se battirent dans son esprit qu'elles ne
gagnèrent ni l'une ni les autres: plus elles venaient à la rescousse,
chacune à son, tour, plus Jean ignorait à laquelle se livrer, triste et
indécis. Le plus sage à faire, jugea-t-il enfin, puisque la solution ne
lui viendrait que le lendemain, était de s'imaginer l'hypothèse la plus
alarmante comme vraie et de l'envisager avec franchise. Il admit, pour
le besoin d'être moins perplexe, qu'une tendresse ardente, complète,
invincible, à l'égard de Lucile le possédait, ne le lâcherait pas. Il
fut alors comme frappé d'une crainte indéfinie au premier choc: mais la
cause en devint lumineuse aussitôt. L'impétuosité, la violence de sa
nature l'épouvantaient: s'il aimait vraiment, de tout son être, avec
une conviction décisive, un abandon irrépressible du coeur, deux
conséquences imposaient une alternative poignante: il devrait étrangler
la passion au fond de lui-même ou se faire l'époux de Lucile. A
l'évocation de l'ouvrière montée jusqu'à lui, il subit d'abord un
frisson, une commotion de l'âme. Elle était si belle, si tranquille,
si finement chaste, intelligente avec une si agréable spontanéité! La
certitude l'en saisit avec force, il aimait Lucile Bertrand, il eut
presque absolue l'impression de l'aimer avec ardeur, sans reprise de
lui-même, assujetti, accablé par tant de joie...
Puis les doutes affluèrent, les difficultés placèrent entre la
jeune fille et lui une barrière hautaine qui lui parût démesurée,
infranchissable. Le préjugé de classe, ainsi que des épines faisant
reculer les mains désireuses d'atteindre une rose, enfonça un aiguillon
acéré en plein coeur de Jean. Il fut déchiré, il souffrit, il se
rebella... En même temps qu'une blessure entrait au plus intime de sa
vie, une ombre opaque lui pesait sur le cerveau comme un nuage pénètre
dans l'atmosphère. Écrasé sous l'amas des objections à un tel mariage,
il chancela: il hésita, il s'inquiéta, il se tourmenta, il ne sut
quelles pensées accueillir. Les résolutions les plus opposées
l'attirèrent l'une après l'autre, il s'irrita. Et quand il revit la
maison prétentieuse et royale de Gaspard Fontaine, il avait l'âme encore
flottante, égarée, bizarre et grincheuse...
Au souper, le père et la soeur flairèrent le trouble qu'il déguisait
mal, insistèrent et, las de ne pas réussir, le harcelèrent de
taquineries. Yvonne feignait auprès de lui l'insouciance la plus
espiègle, depuis le jour où il ouvrit ses yeux sur les conséquences
d'une union avec Lucien Desloges, pour dérober les craintes, les
indécisions qu'elle ressentait. Et depuis ce même jour Gaspard, échappé
à ce que les paroles de son fils eurent de puissant et d'irrésistible,
appréhendait la mise en demeure de communiquer son blâme et son
indifférence. Une simple allusion l'eût gêné, parce que de la part
de Jean, poli jusqu'à l'extrême, elle aurait équivalu à une demande
impérative de se prononcer. Il se réjouissait que le moment de le faire
tardât, se prédisant avec erreur que Jean lui-même finirait par abattre
son enthousiasme. Tout ce qui, néanmoins, le détournait d'un malaise
entre eux, était bienvenu de l'industriel, inspirait à sa verve une
gaieté inextinguible: grâce à une plaisanterie d'Yvonne, Jean morose,
après l'avoir quelque peu effarouché, l'amusa et lui assouplit la langue
qui devint loquace et railleuse avec bienveillance. Le nom de Marthe
Gendron fut décoché avec un cliquetis de rires et de malices gentilles.
Le jeune homme avec eux se mit à badiner, eut conscience d'avoir
été grotesque à force d'avoir été songeur et de ne pas avoir révélé
pourquoi. Gomme si un dédoublement intime l'eût partagé en deux êtres,
il put à la fois continuer la méditation profonde et sourire aux siens.
Elle ne pouvait que s'aiguiser, au milieu du luxe et de toutes les
élégances, à la vue des mets subtils, par l'emprise de toutes les
habitudes chères et distinguées, l'obsession du jeune homme, obsession
d'un amour à préciser d'une résolution, à choisir, d'une souffrance à
guérir. Bien que ressaisi par l'ambiance amollissante, Jean garda intact
le souvenir de Lucile, et le dernier regard demeura limpide en lui:
rien de sa clarté heureuse ne s'effaça... Le retour à la vie somptueuse
aurait pu atténuer l'impression vécue au moment de la séparation. Le
contraire, étrangement, survint. Comme si une muraille se fût
empilée roche à roche, l'obstacle à coup sûr grandit, les objections
s'accumulant, dignes ou mesquines. Mais aucune de celles-ci, croyait-il
du moins par une ruse de l'imagination, ne provenait de la jeune fille
pour laquelle tant de respect lui adoucissait le coeur. Il lui sembla
qu'elles étaient différentes d'elle, qu'elles étaient froides et mornes,
entre elle et lui opposaient une ombre qui lui donnait le frisson,
qu'il avait peur de traverser. Mais elle paraissait ignorer une
telle angoisse, puisque les grands yeux noirs ne se lassaient pas de
l'émouvoir, débordants de félicité pure...
Le soir, il voulut s'arracher à la tyrannie de ses inquiétudes. Il
espéra que la vie étincelante de la terrasse Dufferin engourdirait la
fièvre. Une molle draperie d'azur et d'étoiles enveloppait la ville et
les horizons de trouble et d'infini... Jean, à ses deux amis qu'une
pareille exubérance intriguait quelque peu, jetait à profusion du
sarcasme, des phrases et de l'esprit, il avait les joues vermeilles de
nervosité aiguë. Ce fut en vain qu'il jasa autant qu'un verbomane, que
des éclats de rire l'empoignèrent, qu'il tâcha de frémir au contact de
l'allégresse générale, énorme, de n'avoir plus conscience que d'elle
plus forte que l'obsession agaçante. La vision de Lucile au-dessus de
la foule lui revenait toujours en un mirage de sorcellerie. Quand il ne
luttait pas contre la griserie du souvenir, il trouvait cela ineffable
d'être ainsi persécuté. Mais l'irrésolution se hâtait de l'aigrir,
pensée lancinante qui devenait une torture. Des soucis de mondain,
presque laids, certes peu généreux, lui insinuèrent que le plus sage
était d'étrangler sans délai une passion qui le menaçait de douleurs
et d'embarras. Par ses relations, ses habitudes, l'inclinaison de sa
nature, la discipline des convenances, n'était-il pas lié à une société
dont l'arrêt prononcerait coupable l'ouvrière transmuée en madame Jean
Fontaine?
Le coude alangui sur une table du café, voluptueusement à l'aise au
milieu des toilettes raffinées et des groupes à la mode les plus
éclatants, chez lui parmi la fièvre des conversations légères et
l'éblouissement des lumières, des bijoux et des regards, énervé, mais
las, l'énergie somnolente, il fut débordé par la sensation que la jeune
fille était inférieure, indigne. Il crut même quelque temps s'être
décidé à la ligne de conduite auparavant claire et inévitable, à ne
plus retourner vers elle. Quelques lignes diplomatiques d'adieu, bien
adroites, bien mûries, bien effectives, pacifieraient les exigences,
les clameurs de la conscience. Et d'ailleurs, la conscience en
gémirait-elle? Irritable, à cause des réflexions persistantes, de
l'effort pour les évincer, de l'insuccès, il se sentit méchant
tout-à-coup, dominé par une sorte d'impatience féroce. Des soupçons
injustes, lâches, l'étreignirent. Il ne les secoua pas à l'instant même.
Lucile, avec une hypocrisie rouée de femme, s'était mise en lumière
avantageuse, avait masqué l'intention de plaire et de se capter un mari
magnifique. Jean scruta sa mémoire pour y chercher les indices, les
preuves de ce hideux intérêt. Il fut indispensable de questionner le
visage, le sourire, les yeux de la jeune fille. Il repoussa violemment
leur charme, leur émotion franche, il désira trouver en eux de
l'imposture et de la comédie. Mais trop nimbés de reconnaissance et de
bonté, trop ravissants, ils combattirent, insistèrent, furent victorieux
de l'insulte, de la colère. Le coeur de Jean leur céda, fut emporté vers
le repentir; et là, en ces lointains de la conscience, il eut de la
pitié, de la souffrance, il eut honte de lui-même, il pressentit qu'un
amour très grand triomphait, il connut l'extase de s'abandonner à lui...
Plus tard, au cours des heures tendues où le sommeil refusa de l'en
affranchir, l'obsession le reprit, le hanta d'ombres pénibles. Il dormit
enfin, mais il fut alarmé par des cauchemars et beaucoup de réveils
brutals intervinrent. Il reçut d'une pareille nuit le mal de tête le
plus âpre: le cerveau, d'un écrasement vigoureux, l'alourdissait tout
entier. Jean ne dirigeait sa pensée qu'avec paresse et torture: il lui
sembla qu'une paralysie partielle en affaiblissait l'élan. Peu à peu,
le problème en lui se redressa, plus intense que la veille. Il éprouva
encore une brisure de la dépression: elle reculait, elle s'évanouit. Un
courage fervent, domptait l'âme, la poussait à connaître, à ne pas fuir,
à vouloir. Jean, avec l'illusion d'être froid, parce qu'il est des
moments d'énergie brûlante où l'on se croit impassible à force
d'avoir l'esprit lucide, plus encore avec droiture et probité, Jean
s'interrogea, se pénétra longuement. Devant l'image de Lucile, dont
nulle préoccupation maussade aujourd'hui ne ternissait la douce et
blanche lumière, il voulut ne pas se mentir à lui-même, accepter en leur
plénitude les conclusions d'un jugement loyal. C'était l'heure pour lui
de ne plus se laisser ravir par un idéalisme flottant, de ne plus errer
au caprice d'une sensiblerie amusée, c'était l'heure de fixer le devoir
et d'y fermement courir. Après l'accalmie des instincts médiocres, le
soir précédent, il crut succomber à un amour tenace et merveilleux.
Si puissante en fut l'ivresse qu'il ne devait plus en contester la
profondeur, la nécessité, le lien durable avec sa vie même... Il n'est
pas étonnant que, le lendemain, sous l'empire d'une clairvoyance
réagissante, il ait ramassé toute sa raison contre cette passion pour
l'analyser et la juger. Jusqu'ici, entraîné par un penchant auquel il
se donnait avec bonheur, il n'a pas étudié le caractère, la pensée,
l'énigme supérieure de l'humble amie. Il ne méprisa pas, il fut aveugle.
N'ignorait-il pas le plus intime, le plus touchant, le plus sacré
d'elle-même? Ceci l'attira, le retint comme le réel devoir montant de la
conscience: aller vers Lucile, afin de lui être juste, de l'approfondir
et d'illuminer son amour aux rayons d'une expérience vigilante. De cette
décision, il ressentit un apaisement indicible...
C'est aujourd'hui la troisième entrevue depuis le jour où, faible
contre l'impulsion vers elle, il rejoignit la jeune fille auprès de la
Basilique et ne s'en éloigna qu'au seuil de l'obscure maison paternelle.
A la même heure, à ce même endroit, à la rue Buade vibrante, il
l'attendit, il la chercha, il la revit, il la pria de ne pas le refuser.
Troublé, conquis, timide, ce lui fut une chose peu facile de procéder à
l'examen calme dont il avait réglé l'objectif et les détails à
l'avance. Il eut besoin d'une énergie constante pour ne pas se laisser
exclusivement amollir par la tendresse, d'une énergie obstinée pour
vouloir se rendre compte avec certitude. Il garda assez bien la maîtrise
de lui-même pour déchiffrer beaucoup l'âme de Lucile et s'en expliquer
la prodigieuse finesse. Il apprivoisa sa confiance, elle donna libre
cours à son exubérance d'esprit et de coeur. Jean, sournois, voilait son
enquête; sous le masque de la sympathie, il exigeait de l'ouvrière une
épreuve, posait des pièges, élucidait et transquestionnait, sans cesse
poli et badin, aimable et gracieux. Un manège aussi bien dissimulé resta
inconnu d'elle, et son compagnon glanait des confidences, à certains
moments presque des effusions. Elle narra des incidents qui mirent
en relief sa façon de vivre, des impressions qui avaient gravé leur
empreinte et qui étaient significatives, elle permit à Jean d'entrevoir
quelle fut sa vie de jeunesse première et d'adolescence épanouie, quelle
était l'admirable et vraie substance de son être. L'accent ému dont
elle étala pour ainsi dire la richesse d'une âme affectueuse et droite,
convainquit le jeune homme que ne l'obsédait nul souci de se faire
valoir, d'afficher de la beauté morale, de s'offrir comme type d'épouse
sage et dévouée. Jean épia chez elle une arrière-pensée mesquine
d'intérêt, elle ne perça jamais. Pour être certain qu'elle ne déguisait
pas le triomphe de le séduire, il essaya des flatteries hypocrites et
rusées: elles furent accueillies avec un embarras si spontané, qu'il se
crut méprisable de s'en être servi. Simple et distinguée, d'une manière
exquise, elle déroula sa vie et son caractère, comme la plus ordinaire
et la plus irrésistible des confidences. Elle s'aperçut qu'on la faisait
souvent discourir d'elle-même, elle attribua cet entêtement de nouveau à
la bonté, à la courtoisie; ne s'ingéniait-il pas à mettre une sourdine à
l'instruction qu'elle estimait bien vaste? Il se préoccupait de ne
pas la rendre confuse, de ne pas la blesser. Il excellait à lui faire
oublier son infériorité, si bien qu'elle se leurrait parfois d'être
égale et même supérieure, à cause des paroles amicales et soumises.
Elle retrouvait auprès de lui l'aisance des causeries délicieuses
avec Thérèse, la petite soeur qui l'adorait. Comme il était modeste,
respectueux et délicat! Il était impossible de le craindre, de le
soupçonner, de l'outrager. Il ne raillait jamais, la franchise abondait
en son regard toujours...
C'est ainsi que Jean, par ce qu'elle révélait d'elle-même et par une
intuition pénétrante, eut bientôt de Lucile une opinion lumineuse et
décisive. La grande affection du père et de la mère l'un pour l'autre
l'avait depuis longtemps émerveillée, et à les voir si heureux, si
touchants, elle habitua son coeur à leur union mystérieuse... Sans la
comprendre, elle en devinait le charme, la noblesse, la solidité. Leur
joie perpétuelle avait animé d'indéfinissables rêves en elle, les
avait développés, affinés. Certains de leurs sourires ardents
l'attendrissaient elle-même, longuement pensive après eux. Quelques
paroles chaudes en informèrent Jean: «C'est bien simple, dit-elle, ils
ont tant de bonheur, papa et maman, que cela me rend heureuse, moi
aussi!... heureuse!... tellement!...»
Tout son visage avait fulguré de souvenirs. N'était-ce pas de leur
affection splendide que découlait l'admiration de la jeune fille pour
ses parents? Elle était fière d'eux, les chérissait outre mesure, ne les
distinguant qu'à travers une auréole de beauté morale...
Jean ne put douter qu'elle n'était glacée d'aucune naïveté, d'aucune
ignorance, d'aucune vulgarité chez eux. Au contact des personnes
élégantes foisonnant à la maison Seifert, elle eût pu être gâtée par
l'envie, écouter le regret d'appartenir à une classe méconnue d'elles.
Bien loin de regagner le logis de son père avec des rancoeurs et d'y
rentrer, le dépit noir au fond de l'âme, elle s'y précipitait radieuse
de plaisir et de sincérité.
Jean, dont l'intelligence est vive à déduire, assemblait les
confidences, les émotions, les orgueils de Lucile, en dégagea une
personnalité ferme, douce et originale. Le discernement calme,
l'imagination discrète, les sentiments dignes, le langage inattaquable
cessèrent de l'étonner. La clientèle du magasin l'avait pliée à la
surveillance des mots qu'elle choisissait, des phrases qui tombaient de
ses lèvres. On la devinait agréable et ravissante, on l'aiguillonnait à
causer. La bienveillance ouvrait, son coeur, et l'exubérance comme un
parfum s'en exhalait. Peu à peu, s'enhardissant, se familiarisant, mais
toujours naturelle et réservée, elle devint coutumière d'expressions
gracieuses, de ripostes alertes, d'idées, pittoresques et d'une tournure
générale d'esprit charmante. A l'école, dont elle avait raffolé depuis
l'âge de six ans jusqu'à s'a douzième année, époque où il fallut bien
gémir de la déserter, elle s'était prodigieusement appliquée, inlassable
à l'étude, prompte à saisir, d'une mémoire tenace, d'une curiosité
intellectuelle débordante. Elle n'avait, en somme, que peu assouvi
une faim intense de lecture, mais les impressions retenues des livres
s'étaient gravées en elle comme un fer rougi dans la chair, en
profondeurs indélébiles. Avant tout, elle croyait d'une ardeur saine et
optimiste à la vie, à ce qu'elle devait être selon, elle, un ensemble de
devoirs précis, indiscutables, même lorsqu'ils forçaient au sacrifice
ou à la souffrance. Pouvait-elle, d'ailleurs, se figurer une obligation
moins tyrannique? Sa vision de l'effort, de l'honneur et de la bonté ne
les dessinait-elle pas comme autant de choses normales, souvent mises en
pratiques? Tout cela jaillissait limpide aux yeux de Jean, et pourtant,
le fait que rien de choquant, si peu que ce fût, ne rendît ces qualités
morales désagréables, l'enchantait d'admiration. Qu'il n'y eût pas de
raideur en cette vertu, de mignardise en cette gentillesse, de manie
en ce dévouement, de bêtise en cette humilité, de naïveté en cette
franchise, d'étalage en cette finesse, n'était-ce pas... attirant?
Imprégnée du fluide religieux, aimant son Dieu d'un élan vrai,
pratiquante émue, elle s'était tenue hors de l'excès, de la toquade et
de la rigidité. Sa foi était plénière, docile, mais sans fièvres ou
hébétement. Comme tout ce qu'elle faisait, sa prière était de la vie
chaleureuse unie à de la sérénité...
Paix et ardeur, douceur et fermeté, bravoure et modestie, quel délicieux
équilibre d'âme, quel rayonnement d'intime beauté! Lucile n'était si
admirable que parce que l'amour l'avait façonnée, entourée, veillée,
défendue, inspirée, guidée, ennoblie. En l'esprit convaincu de son
ami, elle ne rappelait d'aucune façon l'héroïne de roman, elle valait
beaucoup mieux, elle était elle-même neuve et personnelle, connue et
précise, une oeuvre de la tendresse divine et humaine. Les âmes ouvertes
à Dieu se gonflent d'un attendrissement qui les élève et les affine.
Aussi méditative qu'impulsive, jamais servile, la piété de la jeune
fille déposait en elle une joie sublime et rêveuse dont quelque chose
lui demeurait toujours. Bien qu'il fût si différent, n'était-il pas un
peu la même chose, le culte pour ses parente, mélange d'allégresse et de
bonté pensive? N'était-elle pas un peu la même chose, l'affection pour
ses frères, grave et chaude? Elle les chérissait tous, leur avait
répandu son coeur en effusions et en services infimes ou grands.
Eux-mêmes, de leurs yeux miroitant de reconnaissance ou d'amour, ne
l'avaient-ils pas récompensée, remuée, enrichie? Et Thérèse à ses flancs
ne s'accrochait-elle pas éperdument? Quelle expansion de l'être bon de
_Cile_ vers la petite soeur croissante, quelles ivresses à l'instruire,
à la dorloter, à la faire vibrer de sagesse et d'affections! Au milieu
de la famille une et recherchant en cette union même le bonheur
indispensable d'être compris, d'être aimé, comblée ainsi de tendresse et
n'en ayant jamais assez pour diffuser elle-même en retour, heureuse par
le sacrifice et la gratitude, Lucile à la maison comme devant Dieu ne
s'affinait-elle pas d'une joie rêveuse et sublime?...
Non pas que Jean s'aveuglât aux limitations de culture, à l'ignorance
relative, au goût inachevé, à l'inexpérience mondaine de son amie, à
quelques préjugés inséparables du milieu où elle était racinée. Il ne
se la représentait pas comme une pierre précieuse romanesque dont rien
n'atténuait la pure couleur.
Malgré le remords d'en tenir compte, il observait en elle plusieurs
lacunes, la plupart mal définies, l'absence de ces riens considérables,
de ces futilités nécessaires, de ces nuances vagues qui sont des
qualités, de ces détails frivoles qui sont des charmes. Il manquait,
à Lucile du poli, une distinction apprise que les belles relations
donnent, une subtilité de l'esprit entraînante, un certain art d'être
féminine et d'enjôler avec un sourire irrésistible d'indifférence. Et
Jean, à qui ces attraits exquis ne semblaient pas moins exigibles que
les profonds, ne s'offusqua pas toutefois. Il rougit plutôt de lui-même,
de ces caprices de nature superficielle. Il se ressouvint des reproches
à Yvonne, des exhortations à la vie sérieuse, sincère, altière,
puissante. Pourquoi alors, ce souci unique de la vanité, du brio, de la
parure? Etait-ce là de la franchise en face de la pensée et de l'idéal?
N'avait-il pas adjuré la soeur volage de reléguer les ambitions stériles
à l'arrière-plan de sa volonté, de ne pas vivre pour elles, s'il fallait
ne pas vivre sans elles? Il s'est insurgé contre un amour appuyé sur
elles et tendu vers elles. Et pour édifier un obstacle entre l'ouvrière
et lui, n'est-ce pas de motifs illusoires et subalternes qu'il use? De
telles réflexions le fouettèrent au sang: il était confondu,
atterré, déçu inexprimablement de lui-même. Des moments de doute, de
désenchantement, de veulerie, d'égoisme le sillonnèrent, comme des
pointes de feu atroce. Mais trop homme d'énergie pour se laisser avilir
par l'inertie et le pessimisme, il eut avant longtemps un sursaut de
courage et d'orgueil, il remonta du puits morbide vers la lumière
immense... Il fut ensoleillé par un devoir éclatant. Lucile avait en
lui suscité une passion dont le plus noble et le plus haut de lui-même
palpitait, un grand besoin d'indulgence et de paix, de vérité et
d'abnégation. De quelle façon logique son amour ne faisait qu'un seul
et même idéal avec l'action patriotique aperçue et voulue, et qu'il
suppliait Yvonne et son père d'admettre, il l'entrevit. Sachant que tout
peu à peu s'éclaircirait, que bientôt le mariage avec une jeune fille du
peuple l'éblouirait comme un bonheur obligatoire et sacré, il se livra à
la douceur de n'être plus lâche, à l'extase du souvenir...
Aussi n'a-t-il guère, cet après-midi, qu'affermi et savouré la tendresse
pure et souveraine pour la compagne assise auprès de lui. Quand il alla
vers elle, gravit allègrement la Côte du Passage, il ramassait les
indices révélateurs du coeur de Lucile. Il pressentit qu'ignorante, par
modestie et sagesse, de ce qui la troublait, elle commençait à l'aimer.
Du moins pouvait-il ne pas se blâmer de suffisance: il ne s'était jamais
enorgueilli de l'émouvoir. Autre chose fut la résolution de ne pas la
fréquenter: n'eut-il pas alors conscience d'un péril ordinaire auquel,
sans insulte ou présomption, il désira la soustraire? L'entretien qui
maintenant confond leurs âmes, l'assure qu'elle aime, mais qu'elle ne le
sait pas encore... De ce qu'elle n'est pas vaniteuse et calculatrice, un
contentement si bon inonde Jean qu'il va le faire durer. A la minute
où elle percevra combien sérieuse est l'admiration qu'elle exalte,
résistera-t-elle à une vision de luxe et d'honneurs, n'en sera-t-elle
pas amoindrie? Sans doute, il sera normal qu'elle soit flattée.
Contradiction insoluble de la nature humaine! Il veut l'attirer jusqu'à
lui, qu'elle soit belle et resplendisse, et il redoute qu'elle voie la
destinée qui s'apprête et qu'elle s'en réjouisse, triomphe, s'enlaidisse
d'intérêt. Eh! bien, oui, il faut qu'elle demeure intégrale en sa
dignité, qu'elle ne soit pas ravie par l'éclat de la situation. Il n'est
pas assez tard pour qu'elle apprenne un tel amour: voilà pourquoi il
s'évertue à refroidir tous les mots embrasés qui débordent, à pacifier
l'émoi qu'ils stimulent, à détourner l'espérance qui chaque fois peut
en éclore. Ne vaut-il pas mieux prolonger l'heure indécise et suave
jusqu'au jour où, plus amoureuse, entièrement, profondément, il n'y aura
plus de place en elle que pour la félicité d'être aimée?...
Ne vient-il pas de parler encore avec trop de chaleur et de rêverie? De
nouveau, il détruira la violente impression en elle.
--Que nous sommes graves, mademoiselle! s'exclama-t-il, enjoué.
--Vous en êtes responsable. Monsieur Fontaine, réplique Lucile, vive
à feindre l'insouciance. Un bonheur aigu, vague, entrait jusqu'aux
profondeurs les plus sensibles d'elle-même: il n'a pas été détruit par
la gaieté du jeune homme, mais il est devenu étrange, presque de la
souffrance...
--Je suis donc bien coupable? dit Jean, moins léger, sourdement torturé
par la justice du reproche.
--Cela me vaut la joie de vous pardonner...
--Est-ce le pardon qui oublie?
--Il le faut bien...
Thérèse, la petite soeur délicieuse, accourut au plus vif de son
allure... Des sanglots rudoient sa gorge délicate, elle se masque les
yeux d'une main secouée d'énervement.
--Mais qu'as-tu donc? s'écrie Lucile d'une voix si tendre que le jeune
homme en tressaille jusqu'au meilleur de la vie...
Thérèse débite une phrase coupée d'un gros désespoir:
--Elles m'ont chassée... les autres... pas celle qui m'avait
appelée...Elle est fine, celle-là... les autres... c'est des... Je leur
ai dit que papa était un ouvrier... c'est pour ça!... Je ne suis pas
assez pour elles. Ah! que ça me fait de la peine!...
Et les sanglots se pressent davantage. Lucile, comme si la plainte de
l'enfant lui eût révélé son propre coeur, élève sur Jean Fontaine un
regard d'impulsive et longue détresse...
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