Ainsi, dans le domaine spiritualiste, l'égalité est la justice; donc
l'homme et l'homme sont égaux en droit spirituel et moral, et la société
doit leur conférer cette égalité, ce droit à l'équité appartenant par
égale divinité de titre à la nature, que dis-je? à l'humanité tout
entière.
Voilà la révolution française, voilà la sublime démocratie divine
entendue comme elle peut être seulement entendue par les esprits
politiques à qui la démagogie, l'esprit de radicalisme, la manie des
sophisme ou la rage suicide du nivellement impossible, qui ne serait que
l'extrême injustice, n'ont pas faussé le bon sens.
Mais la société politique doit-elle l'égalité des conditions et des
biens à tous les hommes venant dans ce monde, rois ou sujets, nobles ou
peuple, riches ou pauvres, avec l'avantage ou le désavantage de ce qu'on
appelle le _fait accompli_? Doit-elle planer comme une Némésis de
l'égalité, la faux de Tarquin à la main, pour faucher sans cesse ce qui
dépasse le niveau uniforme du champ social? Doit-elle à chaque individu
qui naît à chaque seconde du temps, sur la terre, pour y demander de
droit divin une place égale à celle de tout autre homme, lui doit-elle,
à ce nouveau venu, de lui faire violemment cette place en déplaçant ceux
qui s'en sont fait une avant lui et supérieure à la sienne? Serait-ce
une justice? Serait-ce une société que cette répartition incessante et
violente des rangs, des biens, des fortunes, enlevant toute sécurité au
présent, tout avenir à la possession, tout mobile au travail, toute
solidité à l'établissement des familles, des nations, même des
individus? Ne serait-ce pas plutôt la souveraine injustice constituée
que cette égalité forcée qui récompenserait le travail acquis par
l'éternelle spoliation de l'égalité des biens?
Et, de plus, les partisans irréfléchis de cette utopie de l'égalité des
biens n'ont-ils pas assez d'intelligence pour comprendre que leur
égalité serait la destruction du plan divin sur la terre; que Dieu a
voulu l'activité humaine dans son plan; que le désir d'acquérir est le
seul moteur moral de cette activité; que l'inégalité des biens est le
but, le prix, le salaire de cette activité, et que la suppression de
cette inégalité supprimant en même temps tout travail, l'égalité des
socialistes produirait immédiatement la cessation de tout mouvement dans
les hommes et dans les choses?
Où serait le mobile de l'activité, si la loi sociale était assez
insensée pour dire à l'homme laborieux et économe, et à l'homme oisif et
parasite de la terre: Travaillez ou reposez-vous, produisez ou
consommez, votre sort sera le même, et vous serez égaux devant la
misère, et je vous condamne à être également misérables pour vous
empêcher d'être réciproquement envieux!
Le monde s'arrêterait le jour où une loi si immobile serait proclamée
par les utopistes de J.-J. Rousseau. Cette politique ne pouvait naître
que sous la plume d'un prolétaire affamé, trouvant plus commode de
blasphémer le travail, la propriété, l'inégalité des biens, que de se
fatiguer pour arriver à son tour à la propriété, à l'aisance, à la
fondation d'une famille.
De tels hommes sont les Attilas de la Providence, car la propriété et
l'inégalité des biens sont les deux providences de la société: l'une
procréant la famille, source de l'humanité; l'autre produisant le
travail, récompense de l'activité humaine!--Il n'y aurait plus
d'injustice sans doute dans ces systèmes; oui, parce qu'il n'y aurait
plus de justice. Il n'y aurait plus de misère; oui, parce qu'il n'y
aurait plus de pain; la famine serait la loi commune.
Voilà la législation de ces philosophes de la faim: l'univers pétrifié,
l'homme affamé, le principe de tout mouvement arrêté, le grand ressort
de la machine humaine brisé. L'homme content de mourir de faim, pourvu
qu'aucun de ses semblables n'ait de superflu; constitution de la
jalousie, vice détestable, au lieu de la constitution de la fraternité,
heureuse de la félicité d'autrui, vertu des vertus!...
Je m'arrête; nous reprendrons l'Entretien sur la législation de J.-J.
Rousseau dans quelques jours. La métaphysique amaigrit l'esprit et lasse
le lecteur; il faut se reposer souvent dans cette route.