XIII

Et la souveraineté, dont ce philosophe parle tant, sans pouvoir la

définir, parlons-en à notre tour.

Qu'est-ce, selon lui et ses disciples, que la souveraineté, cette

régulatrice absolue et nécessaire de toute société politique?

C'est, selon la meilleure de ces innombrables définitions, la volonté

universelle des êtres associés.

Mais, répondrons-nous aux sophistes, indépendamment de ce que cette

volonté, supposée unanime, n'est jamais unanime, qu'il y a toujours

majorité et minorité, et que la supposition d'une volonté unanime, là où

il y a majorité et minorité, est toujours la tyrannie de la volonté la

plus nombreuse sur la volonté la moins nombreuse;

Indépendamment encore de ce que le moyen de constater cette majorité

n'existe pas, ou n'existe que fictivement;

Indépendamment enfin de ce que le droit de vouloir, en cette matière si

ardue et si métaphysique de législation, suppose la capacité réelle de

vouloir et même de comprendre, capacité qui n'existe pas au même degré

dans les citoyens;

Indépendamment de ce que ce droit de vouloir, juste en matière sociale,

suppose un désintéressement égal à la capacité dans le législateur, et

que ce désintéressement n'existe pas dans celui dont la volonté

intéressée va faire la loi;

Indépendamment de tout cela, disons-nous, si la souveraineté n'était que

la volonté générale, cette volonté générale, modifiée tous les jours et

à toute heure par les nouveaux venus à la vie et par les partants pour

la mort, nécessiterait donc tous les jours et à toute seconde de leur

existence une nouvelle constatation de la volonté générale, tellement

que cette souveraineté, à peine proclamée, cesserait aussitôt d'être;

que la souveraineté recommencerait et cesserait d'être en même temps, à

tous les clignements d'yeux des hommes associés, et qu'en étant toujours

en problème la souveraineté cesserait toujours d'être en réalité?

Qu'est-ce qu'un principe pratique qui ne peut exister qu'à condition

d'être abstrait, et qui s'évanouit dès qu'on l'applique?

Or la souveraineté ne peut être une fiction, puisqu'elle est chargée de

régir les plus formidables des réalités, les intérêts, les passions et

l'existence même des peuples.

Cours familier de Littérature - Volume 11 · 第 191 / 209 题