XII

Et d'abord, qu'est-ce que la société politique?

La société politique, nullement délibérée, mais instinctive et FATALE

dans le sens divin du mot fatal (_fatum, destinée_), est un acte par

lequel l'homme, né forcément sociable, se constitue en société avec ses

semblables.

Cette société politique a-t-elle uniquement pour objet, ainsi que le

prétendent J.-J. Rousseau et ses émules les publicistes

semi-matérialistes, la satisfaction des besoins matériels de l'homme et

l'accroissement de ses jouissances physiques?

Nullement, selon moi; cette société politique, qui multiplie en effet

les forces de l'individu par la force collective de l'association de

tous, a certainement pour effet la perpétuation et l'amélioration

physique de la race humaine; mais elle a un objet de plus, une dignité

de plus, une moralité de plus, un spiritualisme de plus.

Ce but supérieur à la grossière satisfaction en commun des besoins

physiques, cette dignité de plus, cette moralité de plus, ce

spiritualisme social de plus, c'est l'âme de l'humanité cultivée par la

civilisation, résultant de cette société. C'est la connaissance de son

Créateur, c'est l'adoration de son Dieu, c'est la conformité de ses lois

avec la volonté de Dieu, qui est en même temps la loi suprême; c'est le

dévouement de chacun à tous, c'est le sacrifice;

En un mot, c'est la vertu.

Toute société fondée sur l'abject égoïsme, toute société dont le premier

lien n'est pas le devoir de tous envers tous, en vue de Dieu, n'est pas

un peuple: ce n'est qu'un troupeau. C'est la moralité seule qui en fait

une humanité.

La société politique n'est donc pas seulement une société en commandite:

c'est une vertu, c'est une religion!

Cette définition, que nous n'avons malheureusement rencontrée jusqu'ici

dans aucun publiciste moderne, et qui est pour nous à l'état d'évidence,

élève le législateur véritable à la dignité d'oracle, fait du

commandement un sacerdoce civil, de l'obéissance un devoir, de l'amour

de la patrie un culte, et du dévouement des citoyens au gouvernement une

sainteté.

Ce but de la société politique ainsi défini, marqué, dignifié,

sanctifié, et, pour ainsi dire, divinisé, je me demande: Qu'est-ce que

le premier législateur? Et je me réponds:

Le premier et l'infaillible législateur, c'est celui qui a fait

l'homme; c'est celui qui, en faisant l'homme, a mis en germe dans l'âme

de sa créature ces lois, non écrites, mais vivantes, consonnances

divines de la nature intellectuelle de l'homme avec la nature de Dieu,

consonnances qui font que, quand le _Verbe extérieur_, la loi parlée se

fait entendre, à mesure que l'homme a besoin de loi pour fonder et

perfectionner sa société civile, la conscience de tout homme, comme un

instrument monté au diapason divin, se dit involontairement: C'EST

JUSTE; c'est Dieu qui parle en nous par la consonnance de notre esprit

avec sa loi! Obéissons pour notre avantage, obéissons pour la gloire de

Dieu!

Donc, le suprême législateur est celui qui a créé d'avance en nous

l'écho préexistant de ses lois, la conscience, cet écho humain de la

justice divine!

Qu'est-ce que toutes les lois qui n'emportent pas avec elles le

sentiment de la justice, cette sanction de la loi?

Donc le législateur, ce n'est ni le rêveur qui appelle loi ses chimères,

ni le tyran qui appelle loi ses caprices: ces lois-là emportent avec

elles leurs perturbations et leurs révoltes. Le véritable législateur

est celui qui dit en nous: Cette loi est juste, et, parce qu'elle est

juste, elle est utile, elle est obligatoire.

Et, parce qu'elle est juste, utile, obligatoire, elle est le devoir

religieux de tous envers chacun et de chacun envers tous.

Et, parce qu'elle est devoir envers les hommes, créatures de Dieu, elle

est devoir envers Dieu lui-même, père et législateur.

Et, parce qu'elle est devoir envers Dieu, Dieu la vengera.

Voilà le législateur suprême et le véritable oracle humain; dans la

société spiritualiste, la législation est sacrée parce que son

législateur est divin.

Cela ressemble peu à la société charnelle de J.-J. Rousseau, et à la

société économique des Américains du Nord.

L'une a pour but de bien brouter la terre, en tirant chacun à soi la

plus large part de la nappe terrestre; l'autre a pour but de nourrir le

corps, sans doute, par la loi impérieuse du travail, mais elle a un but

supérieur: élever l'âme du peuple par la pensée de Dieu, par la piété

envers Dieu, par le dévouement envers ses semblables, jusqu'à la dignité

de créature intelligente et morale, jusqu'à la glorification du

Créateur par sa créature; en un mot, diviniser la société mortelle

autant que possible sur cette terre, pour la préparer au culte de son

éternelle divinisation dans un autre séjour.

J'avoue que je n'ai jamais pu comprendre autrement le législateur et la

législation sociale. Serait-ce une oeuvre bien digne d'un Dieu que la

création d'un instinct social qui n'aurait pour fin que de faire brouter

en commun une race de bipèdes sur un sillon fauché en commun, afin que

la mort, fauchant à son tour cette race ruminante à gerbes plus

épaisses, engraissât de générations plus fécondes ces mêmes sillons?

Si l'homme de l'humanité ne cultivait que le blé, et ne multipliait que

pour la mort, sur l'écorce de cette planète, le regard de la Providence

divine daignerait-il seulement y tomber?

Ôtez la vertu du plan divin du Législateur suprême, à quoi bon avoir

donné une âme à ce troupeau? Il suffirait de lui avoir donné une

mâchoire.

Voilà cependant la législation de J.-J. Rousseau!

Cours familier de Littérature - Volume 11 · 第 190 / 209 题