Et d'abord, qu'est-ce que la société politique?
La société politique, nullement délibérée, mais instinctive et FATALE
dans le sens divin du mot fatal (_fatum, destinée_), est un acte par
lequel l'homme, né forcément sociable, se constitue en société avec ses
semblables.
Cette société politique a-t-elle uniquement pour objet, ainsi que le
prétendent J.-J. Rousseau et ses émules les publicistes
semi-matérialistes, la satisfaction des besoins matériels de l'homme et
l'accroissement de ses jouissances physiques?
Nullement, selon moi; cette société politique, qui multiplie en effet
les forces de l'individu par la force collective de l'association de
tous, a certainement pour effet la perpétuation et l'amélioration
physique de la race humaine; mais elle a un objet de plus, une dignité
de plus, une moralité de plus, un spiritualisme de plus.
Ce but supérieur à la grossière satisfaction en commun des besoins
physiques, cette dignité de plus, cette moralité de plus, ce
spiritualisme social de plus, c'est l'âme de l'humanité cultivée par la
civilisation, résultant de cette société. C'est la connaissance de son
Créateur, c'est l'adoration de son Dieu, c'est la conformité de ses lois
avec la volonté de Dieu, qui est en même temps la loi suprême; c'est le
dévouement de chacun à tous, c'est le sacrifice;
En un mot, c'est la vertu.
Toute société fondée sur l'abject égoïsme, toute société dont le premier
lien n'est pas le devoir de tous envers tous, en vue de Dieu, n'est pas
un peuple: ce n'est qu'un troupeau. C'est la moralité seule qui en fait
une humanité.
La société politique n'est donc pas seulement une société en commandite:
c'est une vertu, c'est une religion!
Cette définition, que nous n'avons malheureusement rencontrée jusqu'ici
dans aucun publiciste moderne, et qui est pour nous à l'état d'évidence,
élève le législateur véritable à la dignité d'oracle, fait du
commandement un sacerdoce civil, de l'obéissance un devoir, de l'amour
de la patrie un culte, et du dévouement des citoyens au gouvernement une
sainteté.
Ce but de la société politique ainsi défini, marqué, dignifié,
sanctifié, et, pour ainsi dire, divinisé, je me demande: Qu'est-ce que
le premier législateur? Et je me réponds:
Le premier et l'infaillible législateur, c'est celui qui a fait
l'homme; c'est celui qui, en faisant l'homme, a mis en germe dans l'âme
de sa créature ces lois, non écrites, mais vivantes, consonnances
divines de la nature intellectuelle de l'homme avec la nature de Dieu,
consonnances qui font que, quand le _Verbe extérieur_, la loi parlée se
fait entendre, à mesure que l'homme a besoin de loi pour fonder et
perfectionner sa société civile, la conscience de tout homme, comme un
instrument monté au diapason divin, se dit involontairement: C'EST
JUSTE; c'est Dieu qui parle en nous par la consonnance de notre esprit
avec sa loi! Obéissons pour notre avantage, obéissons pour la gloire de
Dieu!
Donc, le suprême législateur est celui qui a créé d'avance en nous
l'écho préexistant de ses lois, la conscience, cet écho humain de la
justice divine!
Qu'est-ce que toutes les lois qui n'emportent pas avec elles le
sentiment de la justice, cette sanction de la loi?
Donc le législateur, ce n'est ni le rêveur qui appelle loi ses chimères,
ni le tyran qui appelle loi ses caprices: ces lois-là emportent avec
elles leurs perturbations et leurs révoltes. Le véritable législateur
est celui qui dit en nous: Cette loi est juste, et, parce qu'elle est
juste, elle est utile, elle est obligatoire.
Et, parce qu'elle est juste, utile, obligatoire, elle est le devoir
religieux de tous envers chacun et de chacun envers tous.
Et, parce qu'elle est devoir envers les hommes, créatures de Dieu, elle
est devoir envers Dieu lui-même, père et législateur.
Et, parce qu'elle est devoir envers Dieu, Dieu la vengera.
Voilà le législateur suprême et le véritable oracle humain; dans la
société spiritualiste, la législation est sacrée parce que son
législateur est divin.
Cela ressemble peu à la société charnelle de J.-J. Rousseau, et à la
société économique des Américains du Nord.
L'une a pour but de bien brouter la terre, en tirant chacun à soi la
plus large part de la nappe terrestre; l'autre a pour but de nourrir le
corps, sans doute, par la loi impérieuse du travail, mais elle a un but
supérieur: élever l'âme du peuple par la pensée de Dieu, par la piété
envers Dieu, par le dévouement envers ses semblables, jusqu'à la dignité
de créature intelligente et morale, jusqu'à la glorification du
Créateur par sa créature; en un mot, diviniser la société mortelle
autant que possible sur cette terre, pour la préparer au culte de son
éternelle divinisation dans un autre séjour.
J'avoue que je n'ai jamais pu comprendre autrement le législateur et la
législation sociale. Serait-ce une oeuvre bien digne d'un Dieu que la
création d'un instinct social qui n'aurait pour fin que de faire brouter
en commun une race de bipèdes sur un sillon fauché en commun, afin que
la mort, fauchant à son tour cette race ruminante à gerbes plus
épaisses, engraissât de générations plus fécondes ces mêmes sillons?
Si l'homme de l'humanité ne cultivait que le blé, et ne multipliait que
pour la mort, sur l'écorce de cette planète, le regard de la Providence
divine daignerait-il seulement y tomber?
Ôtez la vertu du plan divin du Législateur suprême, à quoi bon avoir
donné une âme à ce troupeau? Il suffirait de lui avoir donné une
mâchoire.
Voilà cependant la législation de J.-J. Rousseau!