Quant à la SOUVERAINETÉ, c'est-à-dire à ce pouvoir légitime qui régit
avec une autorité sacrée les empires, Rousseau la place, la déplace
métaphysiquement ici ou là, dans un tel labyrinthe d'abstractions, et
lui suppose des qualités tellement abstraites, tellement
contradictoires, qu'on ne sait plus à qui il faut obéir, et contre qui
il faut se révolter; tantôt lui donnant des limites, tantôt la déclarant
tyrannique; ici la proclamant indivisible, là divisée en cinq ou six
pouvoirs, pondérés, fondés sur des conventions supérieures à toute
convention; collective, individuelle, existant parce qu'elle existe,
n'existant qu'en un point de temps métaphysique que la volonté unanime
doit renouveler à chaque respiration; déléguée, non déléguée,
représentative et ne pouvant jamais être représentée; condamnant le
peuple à tout faire partout et toujours par lui-même, lui défendant de
rien faire que par ses magistrats; déclarant que le peuple ne peut
jamais vouloir que le bien, déclarant quelques lignes plus loin la
multitude incapable et perpétuellement mineure. Véritable Babel d'idées,
confusion de langues qui ressemble à ces théologies du moyen âge où Dieu
s'évapore dans les définitions scolastiques de ceux qui prétendent le
définir!
Le peuple souverain de Rousseau s'évanouit comme le Dieu des théologues:
on ne sait à qui croire, on ne sait qui adorer dans leur théologie; on
ne sait à qui obéir dans la souveraineté populaire de Rousseau. La
souveraineté y flotte sans titre, sans base, sans forme, sans organe,
comme un de ces nuages dans le vide auquel l'imagination ivre de
métaphysique peut donner les formes et les couleurs qui lui conviennent!
Malheur au peuple qui chercherait ainsi son gouvernement dans les nues!
il serait mort avant de l'avoir trouvé pour l'appliquer aux nécessités
urgentes et permanentes de son association nationale.