Le livre commence par cet axiome:
«L'homme est né libre, et partout il est dans les fers!»
De quel homme Rousseau prétend-il parler?
Est-ce de l'homme isolé?
Est-ce de l'homme social?
Si c'est de l'homme isolé, tombé du sein de la femme sur le sein de la
terre, l'homme enfant n'a d'autre liberté que celle de mourir en
naissant, car sans la société préexistante entre la femme et son fruit
conçu par une rencontre purement bestiale, la femme n'est pas même tenue
à le relever du sol, à le réchauffer sur son sein et à l'abreuver du
lait de ses mamelles; et si, par un premier acte de cette société
instinctive qu'on appelle l'amour maternel, l'enfant est nourri d'abord
d'un aliment mystérieux préparé pour lui par la nature, aussitôt qu'il
est sevré, que devient-il?
Non pas libre assurément, mais esclave de la faim, de la soif, du
froid, de l'arbre qui lui donne ou lui refuse son fruit, de l'herbe qui
pousse ou qui sèche sous sa main, de l'animal faible ou féroce qu'il
dévore ou dont il est dévoré, de sa nudité qui l'expose à toutes les
intempéries de l'atmosphère, esclave de tous les éléments, enfin; voilà
l'homme naissant fastueusement déclaré libre par J.-J. Rousseau! Ajoutez
que, s'il est rencontré dans son âge de faiblesse par un autre homme
isolé plus fort que lui, il devient à l'instant sa victime ou son
esclave; en sorte que le premier phénomène que présente la première
société, c'est un maître et un esclave, un bourreau et une victime,
jusqu'à ce que par les années la force du plus âgé devienne faiblesse,
et la faiblesse du plus jeune devienne force et oppression, que les
rôles changent, et que l'esclavage alternatif passe de l'un à l'autre
avec la force brutale.
Voilà l'homme libre de J.-J. Rousseau dans l'état de nature. Dire qu'un
tel être naît libre, n'est-ce pas abuser de la dérision du langage et de
l'ironie du raisonnement?
Est-ce au contraire de l'homme en société que J.-J. Rousseau veut
parler? Mais l'homme isolé y naît aussi nécessairement esclave de la
société préexistante, que l'homme isolé dans l'état de nature y naît
esclave des éléments et des autres hommes!
Esclave de la Providence, qui le fait naître ici ou là, sans qu'il ait
choisi ou accepté ni le temps, ni le lieu, ni la saison, ni la
condition, ni la famille où il surgit à l'existence; esclave de la mère
qui l'accueille ou le repousse de son sein; esclave du père qui
brutalement a le droit de vie ou de mort sur ses enfants; esclave de la
famille qui s'élargit ou qui se ferme pour lui; esclave de frères ou de
soeurs nés avant lui, qui en font leur serviteur et leur bête de somme
pour se décharger sur lui du travail nourricier de tous; esclave de
l'État qui lui inflige la condition dans laquelle il doit se ranger;
esclave des lois établies qui lui prescrivent l'obéissance non délibérée
aux prescriptions sociales; esclave du travail qui doit nourrir lui et
ses frères; esclave de la mort, si le salut de la société lui demande sa
vie sur les champs de bataille; esclave dans son corps, esclave dans son
esprit, esclave dans son âme par la supériorité de force de tous contre
un seul, par l'éducation qui lui impose ses idées, par la religion qui
lui enseigne ses croyances; esclave de la volonté générale qui lui
inflige ses punitions, ses expiations, même la mort.
Voilà, soit dans l'état sauvage, soit dans l'état de société, voilà
l'homme isolé et libre de J.-J. Rousseau! En sorte que, dans l'une ou
l'autre de ces hypothèses, l'axiome vrai, l'axiome évident est
précisément l'axiome contraire à celui de ce législateur du paradoxe. Au
lieu de lire: L'HOMME NAÎT LIBRE, ET PARTOUT IL EST DANS LES FERS,
lisez: _l'homme naît esclave_, et il ne devient relativement libre qu'à
mesure que la société l'affranchit de la tyrannie des éléments et de
l'oppression de ses semblables par la moralité de ses lois et par la
collection de ses forces sociales contre les violences individuelles.
Mais que peut-on attendre d'un législateur, ou aussi grossièrement
trompeur, ou aussi stupidement trompé dès sa première ligne? Et que
peut-on attendre d'un démocrate dont le premier principe repose sur une
vérité ainsi renversée?