XVI

De ce jour-là, Rousseau cessa de prétendre à l'ambition des fonctions

publiques, et ne prétendit plus pour toute ambition qu'à la singularité

du désintéressement et de la pauvreté volontaire; au lieu de tendre en

haut, il tendit en bas. Le tonneau de Diogène, si Rousseau eût vécu à

Athènes, aurait eu en lui son héritier, pourvu qu'il fît du bruit dans

ce tonneau.

Il prit le logement et la table dans une pension d'hôtes à bas prix,

tenue par une pauvre veuve, dans une de ces ruelles obscures qui

entouraient alors le jardin solitaire du Luxembourg; il y rencontra une

jeune ouvrière de province, nièce de l'hôtesse, venue à Paris pour y

vivre de son aiguille.

Il s'attache à elle d'un amour de hasard. Cet amour, très-touchant et

très-gracieux dans la candeur de la jeune Thérèse, est dépouillé de sa

pudeur par une exclamation cynique de l'amant, qui flétrit l'amour même

d'un blasphème de libertinage.

Rousseau, heureux de cet amour qui ressemble à une idylle dans les

faubourgs et dans les guinguettes de Paris, refuse cependant de le

consacrer par le mariage; il se donne à la pauvre Thérèse, et il ne se

donne à elle que pour la jouissance et nullement pour la réciprocité du

devoir. Thérèse est pour lui une jolie esclave dont il fait une ménagère

et une concubine volontaire pour l'agrément de sa vie obscure, mais avec

laquelle il ne veut d'autre lien que son caprice. Ce caprice usé, il ne

restera, pour la pauvre séduite, que le hasard de l'indigence et les

charges de la maternité.

Mais non, les fruits mêmes doux et amers de la maternité ne lui

resteront pas pour charmer sa vie, pour soulager sa misère, pour

soutenir sa vieillesse. On sait que, par une férocité d'égoïsme

au-dessous de l'instinct des brutes pour leurs petits, J.-J. Rousseau

attendait au chevet du lit de Thérèse le fruit de ses entrailles, et

porta lui-même quatre ou cinq ans de suite, dans les plis de son

manteau, à l'hôpital des orphelins abandonnés, les enfants de Thérèse,

arrachés sans pitié aux bras, au sein, aux larmes de la mère, et, par un

raffinement de prudence, le père enlevait à ces orphelins toute marque

de reconnaissance, pour que son crime fût irréparable et pour qu'on ne

pût jamais lui rapporter cette charge onéreuse de la paternité! Les

preuves, à cet égard, ont été complétées et aggravées depuis la

publication des _Confessions_!

Or, pendant que Rousseau accomplissait ces exécutions presque

infanticides, il écrivait, avec une affectation de sensibilité digne

d'un Tartufe d'humanité, des malédictions systématiques et fausses sur

le crime des mères qui n'allaitent pas elles-mêmes leurs enfants!

proscription des nourrices, qui donnent un lait salubre et pur au lieu

du lait appauvri ou fiévreux des femmes du monde. Le lait de l'hôpital

et le vagabondage de l'enfant sans mère et sans père lui

paraissaient-ils donc plus sains et plus purs que le sein maternel de

Thérèse?--Si la démence n'expliquait pas charitablement dans Rousseau un

tel contraste entre l'homme et l'écrivain, faudrait-il donc accuser

l'homme de perversité et le philosophe d'hypocrisie? Non, on sait que

les soupçons de conspiration universelle contre nous sont une des formes

du délire. Rousseau, honnête d'intention, était vicieux par folie. Il

craignait, disait-il, que la société n'armât un jour contre lui le bras

parricide de ses enfants!

Quel drame expiatoire il y aurait à faire entre un fils inconnu de

Rousseau, devenu meurtrier par suite de son abandon, assassinant un

étranger pour le dépouiller, et reconnaissant son père dans sa victime!

Qui sait ce que sont devenus ces fils de Thérèse jetés aux gémonies tout

vivants par la barbarie d'un père insensé?

Ah! combien la pauvre Thérèse, dans l'amour bestial d'un tel homme et

après de tels rapts de ses enfants, ne devait-elle pas frémir de devenir

mère!

Cours familier de Littérature - Volume 11 · 第 163 / 209 题