De ce jour-là, Rousseau cessa de prétendre à l'ambition des fonctions
publiques, et ne prétendit plus pour toute ambition qu'à la singularité
du désintéressement et de la pauvreté volontaire; au lieu de tendre en
haut, il tendit en bas. Le tonneau de Diogène, si Rousseau eût vécu à
Athènes, aurait eu en lui son héritier, pourvu qu'il fît du bruit dans
ce tonneau.
Il prit le logement et la table dans une pension d'hôtes à bas prix,
tenue par une pauvre veuve, dans une de ces ruelles obscures qui
entouraient alors le jardin solitaire du Luxembourg; il y rencontra une
jeune ouvrière de province, nièce de l'hôtesse, venue à Paris pour y
vivre de son aiguille.
Il s'attache à elle d'un amour de hasard. Cet amour, très-touchant et
très-gracieux dans la candeur de la jeune Thérèse, est dépouillé de sa
pudeur par une exclamation cynique de l'amant, qui flétrit l'amour même
d'un blasphème de libertinage.
Rousseau, heureux de cet amour qui ressemble à une idylle dans les
faubourgs et dans les guinguettes de Paris, refuse cependant de le
consacrer par le mariage; il se donne à la pauvre Thérèse, et il ne se
donne à elle que pour la jouissance et nullement pour la réciprocité du
devoir. Thérèse est pour lui une jolie esclave dont il fait une ménagère
et une concubine volontaire pour l'agrément de sa vie obscure, mais avec
laquelle il ne veut d'autre lien que son caprice. Ce caprice usé, il ne
restera, pour la pauvre séduite, que le hasard de l'indigence et les
charges de la maternité.
Mais non, les fruits mêmes doux et amers de la maternité ne lui
resteront pas pour charmer sa vie, pour soulager sa misère, pour
soutenir sa vieillesse. On sait que, par une férocité d'égoïsme
au-dessous de l'instinct des brutes pour leurs petits, J.-J. Rousseau
attendait au chevet du lit de Thérèse le fruit de ses entrailles, et
porta lui-même quatre ou cinq ans de suite, dans les plis de son
manteau, à l'hôpital des orphelins abandonnés, les enfants de Thérèse,
arrachés sans pitié aux bras, au sein, aux larmes de la mère, et, par un
raffinement de prudence, le père enlevait à ces orphelins toute marque
de reconnaissance, pour que son crime fût irréparable et pour qu'on ne
pût jamais lui rapporter cette charge onéreuse de la paternité! Les
preuves, à cet égard, ont été complétées et aggravées depuis la
publication des _Confessions_!
Or, pendant que Rousseau accomplissait ces exécutions presque
infanticides, il écrivait, avec une affectation de sensibilité digne
d'un Tartufe d'humanité, des malédictions systématiques et fausses sur
le crime des mères qui n'allaitent pas elles-mêmes leurs enfants!
proscription des nourrices, qui donnent un lait salubre et pur au lieu
du lait appauvri ou fiévreux des femmes du monde. Le lait de l'hôpital
et le vagabondage de l'enfant sans mère et sans père lui
paraissaient-ils donc plus sains et plus purs que le sein maternel de
Thérèse?--Si la démence n'expliquait pas charitablement dans Rousseau un
tel contraste entre l'homme et l'écrivain, faudrait-il donc accuser
l'homme de perversité et le philosophe d'hypocrisie? Non, on sait que
les soupçons de conspiration universelle contre nous sont une des formes
du délire. Rousseau, honnête d'intention, était vicieux par folie. Il
craignait, disait-il, que la société n'armât un jour contre lui le bras
parricide de ses enfants!
Quel drame expiatoire il y aurait à faire entre un fils inconnu de
Rousseau, devenu meurtrier par suite de son abandon, assassinant un
étranger pour le dépouiller, et reconnaissant son père dans sa victime!
Qui sait ce que sont devenus ces fils de Thérèse jetés aux gémonies tout
vivants par la barbarie d'un père insensé?
Ah! combien la pauvre Thérèse, dans l'amour bestial d'un tel homme et
après de tels rapts de ses enfants, ne devait-elle pas frémir de devenir
mère!