Voilà l'origine des cinq _Méditations_ ou _Tusculanes_ que nous allons,
à notre tour, parcourir avec vous. Elles sont en grande partie écrites
sous la forme du dialogue, qui présente les deux faces ou les mille
faces du sujet au même instant et au même regard. La première roule sur
la mort, ce grand mystère de l'esprit, ce grand achoppement à toute
félicité humaine.
Rien n'est plus hardi et plus net que la pensée de Cicéron, hautement
exprimée, sur les mystères de la religion de son temps. Les Romains
étaient très-tolérants sur ces matières, pourvu qu'on respectât les
cérémonies du culte légal en tant que loi de l'État. On pouvait penser
et professer tout ce qu'on voulait comme foi individuelle ou comme
philosophie théologique générale. Le pontife, dans Cicéron ou dans
César, ne nuisait point au philosophe; l'un suivait des rites
traditionnels et populaires, l'autre professait des doctrines
souverainement libres et dédaigneuses des crédulités du vulgaire. Chacun
avait ainsi sa part d'erreur ou de vérité qu'il se faisait à soi-même:
au peuple la fable, aux sages la vérité.
Écoutez Cicéron, à la première page de la première _Tusculane_, sur le
ciel et sur l'enfer des théologies populaires de son temps:
«Si vous craignez la mort, demande-t-il à son interlocuteur, n'est-ce
pas parce que l'idée de l'enfer vous épouvante? Un Cerbère à trois
têtes, les flots bruyants du Cocyte, le passage de l'Achéron, un Tantale
mourant de soif et qui a de l'eau jusqu'au menton sans qu'il y puisse
tremper ses lèvres; ce rocher contre lequel Sisyphe, épuisé, hors
d'haleine, perd, à rouler toujours, ses efforts et sa peine; des juges
inexorables, Minos et Rhadamanthe, devant lesquels, au milieu d'un
nombre infini d'auditeurs, vous serez obligé de plaider vous-même votre
cause, sans qu'il vous soit permis d'en charger ou Crassus ou Antoine,
ou, puisque ces juges sont grecs, Démosthène: voilà l'objet de votre
peur, et sur ce fondement vous croyez la mort un mal éternel.