XXX

Nous ne pouvons renoncer à vous reproduire ici le commencement du

cinquième livre, réminiscence délicieuse du temps et des lieux où

Cicéron, voyageur à Athènes, repassait avec ses amis sur les traces de

l'antiquité:

«Comme j'étais à Athènes, et qu'un jour, suivant ma coutume, j'avais

entendu Antiochus dans le gymnase de Ptolémée, en compagnie de Pison, de

mon frère Quintus, de Pomponius et de L. Cicéron, mon cousin germain,

que j'aime comme s'il eût été mon frère, nous fîmes dessein de nous

aller promener ensemble l'après-midi à l'Académie, parce que, dans ce

temps-là, il ne s'y trouvait d'ordinaire presque personne. Nous nous

rendîmes donc tous chez Pison au temps marqué; et de là, en nous

entretenant de choses diverses, nous fîmes les six stades de la porte

Dipyle à l'Académie. Quand nous fûmes arrivés dans un si beau lieu, et

qui n'est pas célèbre sans cause, nous y trouvâmes toute la solitude que

nous voulions. Alors Pison:--Est-ce par un dessein de la nature, nous

dit-il, ou par une erreur de notre imagination, que, lorsque nous voyons

les lieux où l'histoire nous apprend que de grands hommes ont passé une

partie de leur vie, nous nous sentons plus émus que quand nous écoutons

le récit de leurs actions ou que nous lisons leurs écrits?

«C'est là ce que j'éprouve moi-même en ce moment: le souvenir de Platon

me vient assaillir l'esprit; c'est ici qu'il s'entretenait avec ses

disciples, et ses petits jardins, que vous voyez si près de nous, me

rendent sa mémoire tellement présente qu'ils me le remettent presque

devant les yeux. Ces lieux ont vu Speusippe, ils ont vu Xénocrate et

Polémon, son disciple, dont voici la place favorite. Je n'aperçois même

jamais le palais du sénat (j'entends la cour Hastilie, non pas ce

palais, nouveau monument bien plus vaste et qui paraît plus petit à mes

yeux), que je ne songe à Scipion, à Caton, à Lélius, et surtout à mon

aïeul. Enfin les lieux ont si bien la vertu de nous faire ressouvenir de

tout, que ce n'est pas sans raison qu'on a fondé sur eux l'art de la

mémoire.--Rien n'est plus vrai, Pison, lui dit mon frère Quintus.

Moi-même, en venant ici, les yeux fixés sur Colone, le séjour de

Sophocle, je croyais voir devant moi ce grand poëte, à qui j'ai voué

une si profonde admiration, vous le savez, et qui fait mes délices;

l'image même d'Oedipe, qu'il représente venant ici et demandant dans ces

vers qui arrachent des larmes en quels lieux il se trouve, m'a tout ému;

ce n'est qu'une image vaine, et cependant elle m'a remué.--Et moi, dit

Pomponius, à qui vous faites la guerre de m'être rendu à Épicure, dont

nous venons de passer les jardins, je vois s'écouler dans ces jardins

bien des heures en compagnie de Phèdre, que j'aime plus qu'homme au

monde. Il est vrai que, averti par l'ancien proverbe, je pense toujours

aux vivants; mais, quand je voudrais oublier Épicure, comment le

pourrais-je, lui dont nos amis ont le portrait, non-seulement reproduit

à grands traits par la peinture, mais encore gravé sur leurs coupes et

sur leurs bagues?

«Notre ami Pomponius, lui dis-je alors, veut s'égayer, et il est

peut-être dans son droit, car il s'est établi de telle sorte à Athènes

que déjà on peut le prendre pour un Athénien, et que je ne serais pas

surpris qu'un jour il ne portât le surnom d'Atticus. Mais je suis de

votre avis, Pison; rien ne fait penser plus vivement et plus

attentivement aux grands personnages que les lieux fréquentés par eux.

«Vous savez que j'allai une fois à Métaponte avec vous, et que je ne mis

le pied chez mon hôte qu'après avoir vu le lieu où Pythagore rendit le

dernier soupir, et le siége où il s'asseyait d'ordinaire. Tout

présentement encore, quoique l'on trouve partout à Athènes les traces

des grands hommes qu'elle a portés, je me suis senti ému en voyant cet

hémicycle où Charmadas enseignait naguère. Il me semble que je le vois

(car ses traits me sont bien connus); il me semble même que sa chaire,

demeurée pour ainsi dire veuve d'un si grand génie, regrette à toute

heure de ne plus l'entendre. Alors Pison:--Puisque tout le monde,

dit-il, a été frappé de quelque souvenir, je voudrais bien savoir ce qui

a fait impression sur notre jeune Lucius? Serait-ce le lieu où

Démosthène et Eschine se livraient leurs grands combats? Chacun, en

effet, est guidé par ses études de prédilection. Lui, en rougissant:--Ne

m'interrogez pas là-dessus, dit-il, moi qui suis même descendu sur la

plage de Phalère, où l'on dit que Démosthène déclamait au bruit des

flots, pour s'habituer à vaincre par sa voix le frémissement de la place

publique. Je viens même de me détourner un peu sur la droite pour voir

le tombeau de Périclès: mais, dans cette ville-ci, les souvenirs sont

inépuisables; il semble, à chaque pas que l'on y fait, que du sol

jaillisse l'histoire.--Les recherches, lui dit Pison, quand on les fait

dans la vue d'imiter un jour les grands personnages, sont d'un excellent

esprit; mais, quand elles n'ont pour but que de nous mettre sur les

traces du passé, elles témoignent seulement d'un esprit curieux. Aussi

nous vous exhortons tous, et je vois que déjà vous vous y portez de

vous-même, à marcher sur les pas des grands hommes dont vous prenez

plaisir à reconnaître les vestiges.--Vous savez, dis-je alors à Pison,

qu'il a déjà prévenu vos conseils; mais je vous suis obligé des

encouragements que vous lui donnez.--Il faut donc, reprit-il avec son

extrême bienveillance, que nous tâchions tous de contribuer aux progrès

de notre jeune ami; il faut avant tout qu'il tourne ses études vers la

philosophie, tant pour vous imiter, vous qu'il aime, que pour être en

état de mieux réussir dans l'éloquence. Mais vous, Lucius,

continua-t-il, est-il besoin de vous y exhorter, et ne vous y

sentez-vous pas tout naturellement enclin? Au moins, il me semble que

vous écoutez avec beaucoup d'intérêt les leçons d'Antiochus.--J'ai grand

plaisir à les suivre, répondit Lucius avec une honnête timidité; mais

vous avez parlé de Charmadas: je me sens entraîné de ce côté-là.

Antiochus me le rappelle, et c'est la seule école que je fréquente.»

Viennent ensuite des définitions admirables de l'âme, de ses facultés,

de ses vertus, _filles_, dit-il, de notre _liberté morale_ telles que la

prudence, la tempérance, la force, la justice, la modération,

l'abnégation, le sacrifice de soi-même aux autres, tout ce dont se

compose aujourd'hui encore le code de l'homme parfait.

Et l'on voit, dit Érasme dans sa préface des _Tusculanes_, que la vie de

Cicéron était conforme à ce code sublime de la vertu antique. Érasme

s'indigne comme nous que des ignorants appellent un vain étalage de

style la sagesse substantielle de ces leçons. Le plus éloquent des

hommes en est en même temps le plus sage.

Mais passons aux _Tusculanes_ elles-mêmes. Quelle lucidité! quelle

souplesse! quelle facilité! quelle profondeur! quelle logique! quelle

force! quelle grâce et en même temps quel enjouement dans ces leçons,

s'écrie le philosophe du moyen âge, en étudiant le philosophe romain.

Goûter Cicéron, s'écrie à son tour l'esprit le plus antique de

l'antiquité, Quintilien, c'est prouver qu'on avance dans la philosophie

comme dans l'éloquence.

Cours familier de Littérature - Volume 11 · 第 98 / 209 题