Nous ne pouvons renoncer à vous reproduire ici le commencement du
cinquième livre, réminiscence délicieuse du temps et des lieux où
Cicéron, voyageur à Athènes, repassait avec ses amis sur les traces de
l'antiquité:
«Comme j'étais à Athènes, et qu'un jour, suivant ma coutume, j'avais
entendu Antiochus dans le gymnase de Ptolémée, en compagnie de Pison, de
mon frère Quintus, de Pomponius et de L. Cicéron, mon cousin germain,
que j'aime comme s'il eût été mon frère, nous fîmes dessein de nous
aller promener ensemble l'après-midi à l'Académie, parce que, dans ce
temps-là, il ne s'y trouvait d'ordinaire presque personne. Nous nous
rendîmes donc tous chez Pison au temps marqué; et de là, en nous
entretenant de choses diverses, nous fîmes les six stades de la porte
Dipyle à l'Académie. Quand nous fûmes arrivés dans un si beau lieu, et
qui n'est pas célèbre sans cause, nous y trouvâmes toute la solitude que
nous voulions. Alors Pison:--Est-ce par un dessein de la nature, nous
dit-il, ou par une erreur de notre imagination, que, lorsque nous voyons
les lieux où l'histoire nous apprend que de grands hommes ont passé une
partie de leur vie, nous nous sentons plus émus que quand nous écoutons
le récit de leurs actions ou que nous lisons leurs écrits?
«C'est là ce que j'éprouve moi-même en ce moment: le souvenir de Platon
me vient assaillir l'esprit; c'est ici qu'il s'entretenait avec ses
disciples, et ses petits jardins, que vous voyez si près de nous, me
rendent sa mémoire tellement présente qu'ils me le remettent presque
devant les yeux. Ces lieux ont vu Speusippe, ils ont vu Xénocrate et
Polémon, son disciple, dont voici la place favorite. Je n'aperçois même
jamais le palais du sénat (j'entends la cour Hastilie, non pas ce
palais, nouveau monument bien plus vaste et qui paraît plus petit à mes
yeux), que je ne songe à Scipion, à Caton, à Lélius, et surtout à mon
aïeul. Enfin les lieux ont si bien la vertu de nous faire ressouvenir de
tout, que ce n'est pas sans raison qu'on a fondé sur eux l'art de la
mémoire.--Rien n'est plus vrai, Pison, lui dit mon frère Quintus.
Moi-même, en venant ici, les yeux fixés sur Colone, le séjour de
Sophocle, je croyais voir devant moi ce grand poëte, à qui j'ai voué
une si profonde admiration, vous le savez, et qui fait mes délices;
l'image même d'Oedipe, qu'il représente venant ici et demandant dans ces
vers qui arrachent des larmes en quels lieux il se trouve, m'a tout ému;
ce n'est qu'une image vaine, et cependant elle m'a remué.--Et moi, dit
Pomponius, à qui vous faites la guerre de m'être rendu à Épicure, dont
nous venons de passer les jardins, je vois s'écouler dans ces jardins
bien des heures en compagnie de Phèdre, que j'aime plus qu'homme au
monde. Il est vrai que, averti par l'ancien proverbe, je pense toujours
aux vivants; mais, quand je voudrais oublier Épicure, comment le
pourrais-je, lui dont nos amis ont le portrait, non-seulement reproduit
à grands traits par la peinture, mais encore gravé sur leurs coupes et
sur leurs bagues?
«Notre ami Pomponius, lui dis-je alors, veut s'égayer, et il est
peut-être dans son droit, car il s'est établi de telle sorte à Athènes
que déjà on peut le prendre pour un Athénien, et que je ne serais pas
surpris qu'un jour il ne portât le surnom d'Atticus. Mais je suis de
votre avis, Pison; rien ne fait penser plus vivement et plus
attentivement aux grands personnages que les lieux fréquentés par eux.
«Vous savez que j'allai une fois à Métaponte avec vous, et que je ne mis
le pied chez mon hôte qu'après avoir vu le lieu où Pythagore rendit le
dernier soupir, et le siége où il s'asseyait d'ordinaire. Tout
présentement encore, quoique l'on trouve partout à Athènes les traces
des grands hommes qu'elle a portés, je me suis senti ému en voyant cet
hémicycle où Charmadas enseignait naguère. Il me semble que je le vois
(car ses traits me sont bien connus); il me semble même que sa chaire,
demeurée pour ainsi dire veuve d'un si grand génie, regrette à toute
heure de ne plus l'entendre. Alors Pison:--Puisque tout le monde,
dit-il, a été frappé de quelque souvenir, je voudrais bien savoir ce qui
a fait impression sur notre jeune Lucius? Serait-ce le lieu où
Démosthène et Eschine se livraient leurs grands combats? Chacun, en
effet, est guidé par ses études de prédilection. Lui, en rougissant:--Ne
m'interrogez pas là-dessus, dit-il, moi qui suis même descendu sur la
plage de Phalère, où l'on dit que Démosthène déclamait au bruit des
flots, pour s'habituer à vaincre par sa voix le frémissement de la place
publique. Je viens même de me détourner un peu sur la droite pour voir
le tombeau de Périclès: mais, dans cette ville-ci, les souvenirs sont
inépuisables; il semble, à chaque pas que l'on y fait, que du sol
jaillisse l'histoire.--Les recherches, lui dit Pison, quand on les fait
dans la vue d'imiter un jour les grands personnages, sont d'un excellent
esprit; mais, quand elles n'ont pour but que de nous mettre sur les
traces du passé, elles témoignent seulement d'un esprit curieux. Aussi
nous vous exhortons tous, et je vois que déjà vous vous y portez de
vous-même, à marcher sur les pas des grands hommes dont vous prenez
plaisir à reconnaître les vestiges.--Vous savez, dis-je alors à Pison,
qu'il a déjà prévenu vos conseils; mais je vous suis obligé des
encouragements que vous lui donnez.--Il faut donc, reprit-il avec son
extrême bienveillance, que nous tâchions tous de contribuer aux progrès
de notre jeune ami; il faut avant tout qu'il tourne ses études vers la
philosophie, tant pour vous imiter, vous qu'il aime, que pour être en
état de mieux réussir dans l'éloquence. Mais vous, Lucius,
continua-t-il, est-il besoin de vous y exhorter, et ne vous y
sentez-vous pas tout naturellement enclin? Au moins, il me semble que
vous écoutez avec beaucoup d'intérêt les leçons d'Antiochus.--J'ai grand
plaisir à les suivre, répondit Lucius avec une honnête timidité; mais
vous avez parlé de Charmadas: je me sens entraîné de ce côté-là.
Antiochus me le rappelle, et c'est la seule école que je fréquente.»
Viennent ensuite des définitions admirables de l'âme, de ses facultés,
de ses vertus, _filles_, dit-il, de notre _liberté morale_ telles que la
prudence, la tempérance, la force, la justice, la modération,
l'abnégation, le sacrifice de soi-même aux autres, tout ce dont se
compose aujourd'hui encore le code de l'homme parfait.
Et l'on voit, dit Érasme dans sa préface des _Tusculanes_, que la vie de
Cicéron était conforme à ce code sublime de la vertu antique. Érasme
s'indigne comme nous que des ignorants appellent un vain étalage de
style la sagesse substantielle de ces leçons. Le plus éloquent des
hommes en est en même temps le plus sage.
Mais passons aux _Tusculanes_ elles-mêmes. Quelle lucidité! quelle
souplesse! quelle facilité! quelle profondeur! quelle logique! quelle
force! quelle grâce et en même temps quel enjouement dans ces leçons,
s'écrie le philosophe du moyen âge, en étudiant le philosophe romain.
Goûter Cicéron, s'écrie à son tour l'esprit le plus antique de
l'antiquité, Quintilien, c'est prouver qu'on avance dans la philosophie
comme dans l'éloquence.